Le blog de Bruno Hubacher - Page 5

  • Vendredi on rase gratis

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    Qu’ils soient employés ou patrons, ils travaillent tous gratuitement pendant au moins un jour par semaine, pour le captal. On le savait déjà, du moins depuis que le philosophe Karl Marx avait découvert le pot aux roses, mais maintenant c’est une expérience islandaise grandeur nature qui le démontre.

    Pendant la durée de l’expérience, entre 2015 et 2019, les 2,500 fonctionnaires de la ville de Reykjavik avaient successivement réduit leur temps de travail de cinq à quatre jours par semaine, tout en préservant le niveau de leurs salaires. Fait significatif, le niveau de la productivité s’est légèrement amélioré, dû aux effets positifs sur la santé physique et psychique des employés.

    Ce n’est bien-sûr pas un hasard que cette expérience a été mise à exécution dans la fonction publique, car, contrairement au secteur privé, le secteur public paie ses salariés l’équivalent de leur productivité, n’ayant pas à tenir compte du coût du capital, sauf au cas où il serait forcé d’emprunter aux banques pour combler un déficit budgétaire, causé éventuellement par une politique fiscale, favorisant le capital plutôt que le travail.

    L’économiste britannique John Maynard Keynes, « co-architecte » de notre système économique et monétaire, concocté en 1944 par les Etats-Unis et la Grande Bretagne dans la station de ski huppée de « Bretton Woods », prédisait déjà que l’humanité finira par travailler quinze heures par semaine seulement, grâce au progrès. Il avait bien-sûr raison, en théorie du moins. Seulement, il a dû être un des seuls savants de sa profession à ne pas considérer le capitalisme comme une fin en soi.

    On en veut pour preuve l’énorme succès en librairie du dernier livre, paru en 2018, de l’anthropologue et militant anarchiste américain, David Graeber, « bullshit jobs », maître de conférences à la « London School of Economics » jusqu’à sa mort l’année passée, ouvrage dans lequel il met à nu l’inefficacité du monde du travail contemporain et la fable propagandiste des milieux économiques et universitaires de la notion de la productivité.

    Marx faisait déjà une distinction entre main d’œuvre productive et main d’œuvre improductive. Le capital, faisant appel à une main d’œuvre productive, dans le but d’extraire une plus-value, a également besoin, dans le but de maintenir une administration cohérente, de compétences, indirectement liées à la production, de facto non-profitables.

    Dans une économie de plus en plus automatisée, grâce au progrès technologique, la part de la main d’œuvre productive a tendance à diminuer et celle de la main d’œuvre improductive à augmenter, donnant libre cours à la prolifération d’une bureaucratie tentaculaire, du style des régimes communistes, ce qui du point de vue de la profitabilité du capital investi pose problème. Le manque à gagner qui en résulte, le captal le récupère dans les marchés financiers, continuellement alimentés à cette fin par les banques centrales et les banques commerciales, par des moyens, dépassant largement la valeur réelle produite par l’économie.

    En d’autres termes il y a de moins en moins de gens qui travaillent réellement et le but de les maintenir au travail est autre que celui de garantir la productivité de l’économie.

    Sur une question au sujet d’une éventuelle assurance maladie publique pour tous les américains, l’ancien président Barack Obama, répondit : « Mais, que ferions-nous de ces millions de gens qui travaillent actuellement pour les compagnies d’assurance privées » admettant implicitement que l’enjeu n’est pas tant l’amélioration de l’efficacité du système de santé ni celle de l’économie per se, mais plutôt le souci de garder les gens au travail, id sous-contrôle. En effet, une population qui disposerait de suffisamment de temps pour méditer sur le sens de son existence constituerait une menace pour le système ?

    Toujours est-il, la part productive de la main d’œuvre étant successivement remplacée par des machines, elle continuera tout de même à produire des surplus, au détriment de l’environnement, pour générer encore des profits pour le capital investi, pendant que de plus en plus d’emplois se créent dans la bureaucratie, nécessitant de nouvelles formations, parfaitement inutiles, dans les domaines du droit commercial, la finance et le marketing, pour ne nommer que quelques-uns, dans le seul but de garder les gens au travail.

    Pour sa survie, le capitalisme doit s’adapter, et il le fait avec une résilience remarquable, comme il l’a prouvé à maintes reprises à travers sa brève Histoire. Pour surmonter la baisse du pouvoir d’achat, dû au transfert des gains de productivité vers le capital, il a inventé le crédit, le crédit à la consommation en l’occurrence, créant, notamment aux Etats-Unis, le berceau du capitalisme dérégulé, mais également, dans une moindre mesure dans le reste du monde occidental, un niveau d’endettement historique. L’endettement exorbitant des ménages, conjuguant simultanément avec celui des entreprises et de l’état, font que la marge de manœuvre conjoncturelle par les pouvoirs publics est quasiment réduite à néant, malgré les prévisions optimistes que font miroiter les « experts » actuellement pour anesthésier l’opinion publique.

    Les temps où les Etats-Unis gardaient dans leur trésor à la célèbre base militaire de Fort Knox une quantité d’or suffisante pour permettre à la terre entière d’échanger des dollars contre le précieux métal à un prix fixe sont révolus depuis la levée de la convertibilité du dollar en or par le Président Richard Nixon en 1971. Ayant réglé la note du coût exorbitant de la guerre du Vietnam par la création monétaire, le reste du monde commençait à douter de la solvabilité des Etats-Unis. Certes, l’or, comme n’importe quelle autre denrée, n’ayant qu’une valeur subjective la valeur de la monnaie en circulation devrait plutôt représenter la valeur des produits et services générés par l’économie. Seulement, quand elle représente un multiple de l’économie réelle, ce qui est le cas actuellement, le pouvoir d’achat, crée par les gains de productivité, est ainsi délibérément anéanti.

    Pour ces raisons, le fait que l’humanité cherche actuellement à venir à bout des dégâts environnementaux irréversibles en se servant des recettes d’une idéologie qui les a occasionnés, est tout aussi absurde que de pointer du doigt les milliardaires et les entreprises multinationales pour ne pas s’acquittent de leurs impôts.

    Le capitalisme se trouve en phase terminale et ce qui suivra s’appellera autrement.

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  • Journalisme sur le divan

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    « Dites-nous, Herr Relotius, combien de vos reportages correspondent finalement à la réalité ? » Le journaliste prit un air solennel comme pour souligner la gravité de la question. « probablement aucun » répondit son interlocuteur, après un bref instant de réflexion.

    « Sagen was ist » c’est encore à ce jour la devise du magazine d’investigation « Der Spiegel », fleuron de la presse allemande. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de l’Elbe depuis ces événements dramatiques du mois de décembre 2018, mais rien, mais alors rien du tout, n’a fondamentalement changé, ni au sein de la rédaction du « Spiegel », ni dans le paysage médiatique de la République Fédérale en général, la couverture médiatique de la crise sanitaire en est la preuve, s’il en fallait encore une. Certes, il y avait cette commission d’enquête interne (1), censée faire « toute la lumière » comme on dit habituellement en pareilles circonstances, avec son train de « mesures drastiques » à la clé, mais, le journalisme s’en tient généralement au précepte de Tancrède, personnage principal du roman « Le Guépard » de l’écrivain italien Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

    Il faut dire qu’il passait plutôt pour une personne avenante, Claas Relotius, modeste même, disaient certains, loin du cliché de l’imposteur véreux. Bachelier en sciences de la culture et sciences politiques, diplômé de la prestigieuse école de journalisme « Hamburg Media School », il débuta sa carrière journalistique en tant que scribe « free-lance » en proposant ses textes aux grands titres de la presse, allemande et suisse, et bingo, son tout premier reportage sur la vie de détenus américains, atteints de démence, émut profondément le jury du prestigieux « Deutscher Reporterpreis », une distinction, entre autres, financée par la « Fondation Robert Bosch », nommé après le fondateur du conglomérat industriel du même nom et par la « Fondation Rudolf Augstein », nommé après le fondateur du magazine « Der Spiegel ». Claas Relotious reçut ce prix à quatre reprises durant sa brève carrière.

    Dès lors ses « reportages en immersion », « story-telling » dit-on dans le jargon journalistique, s’arrachaient comme des petits pains, et, en 2014, il rentra dans les ordres, si l’on puit dire, du vénérable magazine d’investigation « Der Spiegel », où il continuait à subjuguer ses lecteurs avec des récits captivants, bien que fictifs, sous la rubrique « Société », jusqu’à la découverte du pot aux roses fin 2018.

    « Der Spiegel » se prévaut de disposer du plus important centre de documentation de toute la presse allemande et on n’en doute pas une seconde. « Sagen was ist » est la devise de l’hebdomadaire d’investigation, le problème est que le « Spiegel » sait, mais ne dit pas.

    Deux ans et demi ont passé depuis et, sans doute dévoré par des remords, l’imposteur s’est finalement résolu à faire son mea-culpa en s’allongeant sur le divan de ses confrères du magazine suisse « Reportagen », une des nombreuses victimes collatérales du conteur, afin de se soumettre à une psychanalyse confraternelle, en répondant à pas moins de 90 questions « qui dérangent ».

    Préalablement à l’interview, après un traitement psychiatrique stationnaire de plusieurs mois, Claas Relotius avait contacté le magazine suisse pour présenter ses excuses. A cette occasion, il apparaît, il a dû autoriser ses confrères suisses à consulter son dossier médical et à s’entretenir avec son psychiatre, pour les besoins de l’interview.

    Malheureusement, ce qui aurait pu donner naissance à une introspection, ô combien nécessaire, du fonctionnement des médias et leur relation avec les journalistes, forcément soumis à des structures de pouvoir, économiques et politiques, contraignantes et impitoyables, finit en psychanalyse d’un cas isolé.

    Reportagen : En psychiatrie, le terme « comptabilité en partie double » signifie un dédoublement, un côte à côte de réalité et illusion. Des personnes malades sont incapables de faire la distinction entre leur monde intérieur et la réalité. Serait-ce une des raisons pour vos « falsifications » ?

    Relotius : Le stress, la solitude et un environnement étranger favorisent en effet un état psychotique.

    Reportagen : Pendant des années vous avez trompé vos lecteurs et vos clients avec des récits fictifs. N’avez-vous pas mauvaise conscience ?

    Relotius : J’ai entendu des voix et j’avais le sentiment, d’autres pouvaient lire dans mes pensées.

    Reportagen : Le vécu psychotique, c’est du moins la doctrine de la psychologie actuellement, serait déclenché par un excès de dopamine dans le cerveau. Vous avez fait des études en sciences de la culture à l’université de Brème. Si l’on consulte la liste des théoriciens sur lesquels vous avez disserté on y trouve « Histoire de la folie à l’âge classique » de Michel Foucault, « La pensée sauvage » de Lévi-Strauss, « L’invention de la réalité » de Paul Watzlawick et « Kulturindustrie, raison et mystification des masses » de Max Horkheimer et Theodor Adorno. C’est comme un prélude à votre cas, non ?

    Relotius : Je n’y ai pas pensé.

    Reportagen : Vos reportages, que ce soit celui sur la prison de Guantanamo, le racisme aux Etats-Unis ou encore celui sur la guerre en Syrie, confirment tous une certaine vision du monde, celle de vos lecteurs et celle de la rédaction. (Spiegel ndlr)

    Relotius : Comment en pourrait-il être autrement ? Je n’en connais pas d’autre.

    Reportagen : Après avoir terminé vos études vous avez travaillé comme auteur indépendant. De cette période datent un certain nombre de textes traitant de la décadence de l’esprit. Vous aviez décrit des patients d’une maison de retraite néerlandaise où des patients, soufrant de la maladie d’Alzheimer, faisaient semblant, de manière convaincante, de vivre librement dans un village où ces jeunes colombiens, atteints de la même maladie dû à un défaut génétique.

    Relotius : Je ne vois pas de rapport avec mon activité de journaliste.

    Reportagen : Le vrai succès est venu avec vos reportages, publiés dans l’hebdomadaire « Der Spiegel ». Des critiques vous reprochent que vous vous étiez servi d’une certaine vision du monde pour être accepté (!?). Beaucoup de vos textes sur des sujets d’actualité, tel que sur la prison de Guantanamo, le racisme aux Etats-Unis, ou encore la guerre en Syrie, sont conformes à la vision du monde de vos lecteurs et de la rédaction. Dans le rapport d’enquête du « Spiegel » on peut lire que dans le ressort « Société », pour lequel vous aviez travaillé, régnait une « culture de conteurs d’histoires » qui « arrondissent un peu la vérité » dans le but de décrocher des prix.

    Relotius : Je n’ai rien ressenti de tel. J’y avais fait connaissance d’excellents collègues qui, contrairement à moi, sont de vrais journalistes. Je n’y ai rencontré aucun reporter qui aurait écrit des textes dans le seul but de décrocher un prix.

    Reportagen : Vous devez vous être rendu compte que vous avez apporté de l’eau au moulin de ceux qui doutent de l’honnêteté des journalistes et qui parlent de « fake news ».

    Relotius: Oui c’est amer, d’autant plus que la grande majorité de mes textes est apolitique et n’a aucune valeur d’actualité (?). Mon comportement n’est pas représentatif du journalisme dans son ensemble. (l’absolution tant attendue ndlr)

    Apolitique ? Aucune valeur d’actualité ? « Reportagen » n’insiste pas.

    « Un jeu d’enfant » ou « Le garçon qui déclencha la guerre de Syrie » titrait « Der Spiegel » au mois de février 2011, sous la plume de son reporter vedette Claas Relotius. Un coup d’oeil dans le « plus important centre de documentation de toute la presse allemande » aurait suffi pour se rendre compte qu’en réalité ce ne fut pas un petit garçon de treize ans, originaire de la ville syrienne de Daraa, et ses graffitis, « Le peuple veut la chute des régimes » ou « C’est ton tour docteur » (Bashar al-Assad étant ophtalmologue ndlr) ou encore « Tu as pillé notre pays » qui a « déclenché la guerre en Syrie » mais la CIA.

    Franklin Delano Roosevelt Président des Etats-Unis entre 1932 et 1945 disait du dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza, assassiné en 1956 : « C’est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud. »

    Une des seules et uniques interventions dans les médias américains contre les guerres par procuration que les Etats-Unis mènent à travers le monde, en mode accéléré depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, fut l’intervention sur la chaîne de télévision américaine MSNBC, en 2018, par l’économiste, amendé, Jeffrey Sachs, qui résume le topo.

    « Quand, en 2013, le Président Barack Obama, dit « al-Assad doit partir », sans en avoir l’aval du Congrès du reste, en y ayant déjà envoyé la CIA sur place pour mener à bien des opérations secrètes ((2) opération Timber-Sycamore), une spécialité de l’agence, avec l’aide de l’Arabie-Saoudite, dans le but d’empêcher l’Iran et la Russie d’y prendre racine, en tentant de renverser le gouvernement du Président Bashar al-Assad, j’avais prévenu que c’était impossible. La déstabilisation du pays, une conséquence de l’intervention américaine, ouvrit grand la porte aux djihadistes iraqiens, et quand la capitale Damas était sous le feu des derniers, la Russie intervint tout de même. 500'000 civils tués et 10 millions de Syriens déplacés, c’est le résultat, et quand le Président Donald Trump songeait, à un moment de lucidité, de sortir de ce guêpier, le « Pentagone « et la « CIA » avec, dans leur sillage les médias avec, en tête, le « New York Times » et le « Washington Post » l’en ont empêché. Nous devons arrêter de soutenir des rebelles de toute sortes dans le monde entier, avides de renverser des gouvernements qui ne nous plaisent pas, ce qui est par ailleurs en flagrante contradiction avec la Charte de l’ONU et la loi internationale. » Fin de citation

    On ne peut s’empêcher de se demander si le « plus important centre de documentation de la presse allemande » savait tout cela.


    (1) L’ensemble des textes, publiés par Claas Relotius par le magazine « Der Spiegel » sont disponibles sur le site web du magazine d’information sous forme commentée
    https://www.spiegel.de/media/a3a46a28-7ac2-480e-b3a8-97366f1f4c1e/CR-Dokumentation.pdf
    http://content.time.com/time/world/article/0,8599,2060788,00.html

    (2) Citation « Wikipedia » : « Timber Sycamore est un programme clandestin, géré par la Central Intelligence Agency CIA et soutenu par divers services de renseignements arabes, notamment celui de l’Arabie saoudite, lancé en 2012 ou 2013. Il fournit de l’argent des armes et une formation aux forces rebelles qui combattent dans la guerre civile syrienne.

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  • Libéralisme, un fourre-tout

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    Ce fut sans doute un des grands moments dans l’histoire de l’audiovisuel américain, une sorte de paroxysme « trumpien » dont raffolent les chaînes de télévision, cet affrontement en marge de la Convention nationale démocrate ce 28 août 1968 à Chicago, entre le journaliste et essayiste libertaire, William F. Buckley, sympathisant du Parti républicain et défenseur de la liberté contre le communisme, et le romancier et essayiste libéral, Gore Vidal.

    L’enjeu de ce face à face, et en effet, celui de la Convention, qui se déroula dans un climat d’insurrection estudiantine, dont l’objectif fut de choisir un candidat à la succession du très impopulaire Président va-t-en-guerre, Lyndon B. Johnson face au candidat républicain, Richard Nixon (1), fut l’engagement de l’armée américaine au Vietnam, pour la liberté individuelle contre le communisme, en l’occurrence contre le Front National de libération, également appelé Vietcong.

    Tout commença par un débat entre gens civilisés, dont certes la conception d’une société américaine « libérale » divergeaient fondamentalement, quand le romancier cultivé, faute de trouver un synonyme convenable pour « fasciste », traita son opposant de « crypto-Nazi », ce qui incita le dernier à la saillie lyrique : « Ecoute-moi, espèce de pédé, tu m’appelles encore une fois « crypto-Nazi » et je te fous mon poing dans ta gueule. »

    Les deux protagonistes que tout opposait étaient pourtant issus de la même classe sociale qui dirige le destin des Etats-Unis depuis son indépendance de l’Empire britannique, le journaliste et militant néo-conservateur, une sorte de Bill O’Reilly ou Tucker Carlson d’un côté, et de l’autre, le Voltaire américain du 20ème siècle.

    Comme son pendant historique, le dernier était un brillant observateur de son époque. Eloquent et spirituel, mais également vaniteux, irrévérencieux et pétri de sarcasme mordant, Gore Vidal, se voyait, d’une certaine manière, comme la conscience de l’Amérique, et, contrairement au philosophe Voltaire, et probablement William F. Buckley, il ne recherchait pas la reconnaissance de sa classe, il la méprisait.

    Suite à la sortie, en 2015, du film documentaire « Best ennemies » du réalisateur américain Robert Gordon, précisément sur ces débats notoires entre les deux protagonistes célèbres, dans le cadre de l’élection présidentielle de 1968, le journaliste britannique Ed Vulliamy qualifiait, dans le quotidien britannique « The Guardian », ces affrontements épiques de « jeux d’esprit entre intellectuels », un peu à l’image des controverses historiques entre Platon et Aristote, idéalisme vs méthodologie, Camus vs Sartre, idéalisme vs « la fin (le communisme) qui justifie les moyens (le goulag), Freud vs Jung , le Complexe d’Œdipe vs l’inconscient collectif. (2)

    « Une chose est sûre », remarqua le réalisateur Robert Gordon, « Buckley et Vidal ne se seraient jamais retrouvé autour d’une bière après leurs interventions télévisées, ce qu’on ne peut pas dire, une quarantaine d’années plus tard, d’un certain George W. Bush et un William Jefferson Clinton. »

    Initié aux arcanes du pouvoir depuis sa tendre enfance, assistant son grand-père aveugle, le sénateur Thomas Pryor Gore de l’Oklahoma, en tant qu’accompagnateur et lecteur dans les salles du Capitole à Washington, Gore Vidal savait depuis toujours que l’antagonisme entre Parti démocrate et Parti républicain n’avait jamais été davantage qu’un simulacre.

    A l’instar des révolutionnaires français, treize ans plus tard, l’objectif des indépendantistes américains, en signant la fameuse déclaration, fut la protection de la propriété. Le mot « démocratie » n’y figure pas.

    « Il n’y a qu’un parti politique aux Etats-Unis, le parti des propriétaires avec deux ailes de droite. Les républicains sont un peu plus stupides, un peu plus doctrinaires, préférant davantage le laissez-faire capitalisme, pendant que les démocrates sont un peu plus gentils, mais aussi un peu plus corrompus, davantage disposés à laisser quelques miettes aux pauvres, aux noirs, aux anti-impérialistes, à condition que ce soit absolument nécessaire (Joe Biden ndlr), mais dans l’essence il n’y a pas de différence entre les deux partis. » Gore Vidal

    Gore Vidal, est né le 3 octobre 1925 dans l’hôpital de l’Académie militaire de West Point, la pépinière du complexe militaro-industriel, fils d’Eugene Luther Vidal, pionnier de l’aviation et conseiller spécial du Président Franklin Delano Roosevelt, cofondateur de ce qui deviendront plus tard les compagnies aériennes TWA et Eastern Airlines, et Nina S. Gore, actrice et mondaine, fille du sénateur Thomas Gore de l’Oklahoma, un farouche adversaire du président Franklin Delano Roosevelt et son New Deal, future épouse de l’avocat et agent de change, Hugh Dudley Auchincloss, beau-père de Jacqueline Bouvier, future épouse du Président John F. Kennedy.

    Encouragé par le dernier d’entrer en politique, fasciné par son charisme, mais également soutenu par son amie de longue date, Eleanor Roosevelt, veuve du président défunt Franklin Delano Roosevelt, les acteurs Paul Newman et Joanne Woodward, Vidal tenta d’épouser une carrière politique en faisant campagne pour un mandat à la Chambre des représentants des Etats-Unis, en marge de la campagne présidentielle de son beau-frère, sans succès.

    A la question d’un journaliste, pourquoi il avait une photo de John F. Kennedy accroché au mur dans son bureau, Gore Vidal répondit: « Ce n’est pas par idolâtrie, bien au contraire, c’est en guise de rappel constant, celui de ne plus jamais me faire avoir par un séducteur comme lui, un des plus éloquents, intelligents, charmants politiciens et, en même temps, le plus désastreux président que nous ayons jamais eu. »

    « Au début de ses 1'000 jours au pouvoir il a commencé par envahir Cuba, sans réussir son coup, pour finir par mettre de l’huile sur le feu au Vietnam en y envoyant, en plus des 600 conseillers militaires déjà sur place, un contingent de 20’000 soldats, juste un mois avant de se faire assassiner. Il n’a pratiquement rien fait pour ce pays, à part soigner son image, ce culte si particulier au peuple américain, l’idolâtrie de ses présidents. »

    Farouche opposant à la « guerre perpétuelle » que mènent les Etats-Unis depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, Vidal tirait la sonnette d’alarme bien avant l’établissement du « USA Patriot ACT » (Uniting and Strenghening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism) signé par George W. Bush le 26 octobre 2001, faisant front prématurément à la propagande anticommuniste stérile de son adversaire William F. Buckley et les sympathisants du défunt sénateur Joseph McCarthy et son acolyte Roy Cohn.

    En effet, Vidal émit l’hypothèse selon laquelle Franklin D. Roosevelt, un démocrate par ailleurs, aurait provoqué délibérément l’attaque de la base militaire hawaïenne de Pearl Harbour par l’aviation japonaise le 7 décembre 1941, pour justifier l’entrée des Etats-Unis dans le conflit mondial, ce qui, politiquement, aurait été injustifiable autrement. De descendance hollandaise, Roosevelt, était un adversaire féroce des empires coloniaux, et donc de l’Empire britannique. Il s’imaginait plutôt un empire américain d’inspiration libérale, un vœu devenu réalité.

    Vidal maintenait également que le président Harry Truman disposait d’informations, en début de l’été 1945, selon lesquels l’armée japonaise était sur le point de capituler, ce qui ne l’avait pas empêché d’autoriser le bombardement des villes d’Hiroshima et Nagasaki, en guise d’avertissement à Joseph Staline et de prélude à la guerre contre le communisme par la mise en œuvre de ce qu’on appelle aujourd’hui le complexe militaro-industriel qui engloutit chaque année 715 milliards USD du budget de l’état, comparé aux 75 milliards USD aux temps des débats houleux de Chicago.

    Célèbre pour ses romans historiques, mélangeant fiction et vérité, (Messiah, Julian, Washington, D.C., Burr,1876, Creation, Lincoln, Empire, Hollywood, Live from Golgatha, The Smithsonian Institution, The Golden Age) autant que pour ses pièces de théâtre et scénarios de film,
    Gore Vidal consacrait sa vie à l’analyse de la société américaine, sa psyché, son histoire, la corruption de ses élites et, surtout, son militarisme, qui, selon lui, mèneront inévitablement à la décadence de l’empire.

    Conservateur dans l’âme, « ma famille a contribué à la construction de ce pays depuis 1690 », ce fut pourtant lui qui ouvrit une brèche dans la pudibonderie ambiante de ses compatriotes, notamment, celle de sa profession, avec la publication de son troisième roman, autobiographique, en 1948, « The City and the Pillar », l’histoire d’une relation sexuelle entre deux hommes, deux militaires par-dessus le marché, affirmant que l’homosexualité était une chose aussi naturelle que la physiognomie, la couleur de la peau ou celle des cheveux, ce qui lui avait valu la censure et l’ostracisation de ses pairs et des médias, avant tous, du quotidien « The New York Times ».

    Ayant servi dans l’armée américaine pendant trois ans pendant la Deuxième guerre mondiale sur les bases militaires domestiques, ainsi qu’au Pacific Sud, il s’était pourtant bien rendu compte que l’homosexualité y faisait autant parti du quotidien des soldats que les exercices militaires.

    Ce n’est donc pas un hasard qu’il affirma plus tard que « la sexualité et la politique, et par extension le pouvoir, étaient indissociables ». Toujours est-il, son coup dans la fourmilière ne manquait pas de susciter l’indignation du haut commandement de l’armée, mais également de l’élite politique, truffée d’homosexuels refoulés. On pense au fondateur du « Federal Bureau of Investigation » FBI, J. Edgar Hoover, et son directeur-adjoint Clyde Tolson, le chasseur de communistes, le sénateur Joseph McCarthy et son adjoint, l’avocat Roy Cohn, pour ne nommer que les plus célèbres, ce qui en dit long sur la psyché de la nation et son obsession phallique pour la guerre.

    Les temps ont changé et avec eux les moers. De nos jours, c’est le « ségrégationnisme positif » qui doit servir aux élites libérales pour distraire le peuple des véritables enjeux, la justice sociale.


    (1) Le candidat républicain, Richard Nixon, cherchait par tous les moyens à saboter les négociations de paix du président démocrate au pouvoir, Lyndon B. Johnson, dans le conflit vietnamien, dans le but de favoriser sa propre élection, avec succès.

    https://www.politico.com/magazine/story/2017/08/06/nixon-vietnam-candidate-conspired-with-foreign-power-win-election-215461

    (2) https://www.theguardian.com/us-news/2015/aug/02/lost-heart-of-political-debate-gore-vidal-william-f-buckley-best-of-enemies

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