Jeux de dupes

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On ne les aimait pas beaucoup ces immigrés, catholiques et incultes, en provenance d’Irlande et d’Italie, débarquant sans un sou à Ellis Island au début du siècle passé. L’élite protestante de la côte est, les WASPS (1), préférait les voir entassés dans les ghettos de New York et Chicago.

On ne les aimait pas davantage, d’ailleurs, qu’aujourd’hui les moudjahidines afghans ou les djihadistes iraquiens. En revanche, on savait, et sait encore, s’en servir, quand la Raison d’état l’exige.

Meyer Lansky était un peu l’exception qui confirme la règle. D’origine russe et de confession juive, il ne collait pas vraiment à l’image traditionnelle du mafieux. Toujours est-il, et comme tout le monde sait que les opposés s’attirent, l’intellectuel biélorusse s’associa rapidement avec le « capo di tutti capi », le napolitain Lucky Luciano, dans le but de transformer la « cosa nostra » en une multinationale respectable.

Las Vegas n’était, à cette époque, qu’un bled pourri au milieu du désert de Nevada. Afin d’offrir à l’élite puritaine de la côte est un divertissement que la bible interdit, le duo profita d’un changement de législation de l’état désertique pour ouvrir, en 1946, le premier hôtel casino de la ville, le « Flamingo ». L’affaire vira au fiasco pour les protagonistes, sans doute une des raisons, de la tenue le 20 décembre 1946 de la « Conférence de La Havane » qui réunit, outre les acteurs principaux, l’artiste américain, Frank Sinatra, qui enchanta l’auditoire avec ses « evergreens », Meyer Lansky et Lucky Luciano, tout juste sorti de prison, les délégations de New York, Chicago, Buffalo, Tampa et New Orleans, dans le mythique « Hotel Nacional », aujourd’hui protégé par l’UNESCO.

Ayant eu vent de l’opération, le gouvernement américain fit pression sur le dictateur Fulgencio Batista, par ailleurs un ami intime de Meyer Lansky depuis 1930, pour que Lucky Luciano reparte illico presto dans son Italie natale et ne revienne plus jamais aux Etats-Unis, un peu ingrat tout de même. Car l’armée américaine avait bien profité des services du mafieux et de ses connaissances approfondies de sa terre natale, la Sicile, pendant la Seconde Guerre mondiale, connaissances indispensables pour la préparation et la réussite du premier débarquement des troupes alliés par le sud de l’Europe. En guise de récompense Lucky Luciano fut tout de même libéré de prison et ses acolytes se virent confiés des postes de maires et autres responsabilités politiques aux Etats-Unis. (doc ARTE)

Rubén Fulgencio Batista y Zaldivar fut un des leaders, en 1933, d’une révolte militaire qui entra dans l’Histoire cubaine sous le nom de « révolte des sergents », un soulèvement d’officiers, accompagné de révoltes estudiantines, menant au renversement du gouvernement dictatorial de Gerardo Machado et à l’instauration du « gouvernement de 100 jours » de Ramon Grau San Martin, un riche propriétaire terrien, qui avait la mauvaise idée de lancer une réforme agraire, ce qui déplut fortement à l’establishment américain, un peu à l’instar de Jacobo Arbenz au Guatemala, qui fut remplacé en 1954 par une junte militaire, ou, beaucoup plus tard, Manuel Zelaya au Honduras, chassé du pouvoir en 2009 sous l’instigation de la Secrétaire d’Etat de l’époque, Hillary Clinton. De retour en 1940, il laissa à nouveau libre cours à la corruption et fut succédé par son dauphin Carlos Prìo Socarràs qui sera lui renversé par une coalition « socialiste démocratique », menée par Batista en 1952, devenu entre-temps colonel des forces armées, sous les auspices de la CIA. Le nouveau gouvernement fut immédiatement reconnu par les Etats-Unis.

Depuis la « libération » de l’ile du joug espagnol en 1897 par le Secrétaire-adjoint à la Marine de l’époque et futur Président des Etats-Unis, Theodore Roosevelt, une « décolonisation » savamment orchestrée par un attentat prétexté contre le cuirassé « Maine » au large des côtes cubaines, une duperie, montée aussitôt en épingle par la « yellow press » de l’époque du magnat William Randolph Hurst, une sorte de « Russiagate », Cuba était dirigé par une succession de dictateurs d’obédience américaine. Les richesses du pays, le tabac, le sucre, les mines de nickel et le pétrole, seront exploitées dorénavant par le nouveau colonisateur et son élite, dont le Sénateur Prescott Sheldon Bush du Connecticut, père des futurs Présidents, George Herbert Walker Bush et George Walker Bush, ainsi que du gouverneur de Floride, Jeb Bush, qui détenait d’importantes concessions pétrolières dans l’ile.

Une fois au pouvoir, Battista chargea son ami Meyer Lansky de relancer l’industrie du jeu, en concluant un accord qui prévoyait le financement public d’une série d’hôtels de luxe et de casinos haut de gamme, sous le contrôle exclusif de la pègre, le partenariat public-privé, et dont une partie des bénéfices finissait dans les poches du clan Batista. La Havane, qui servait simultanément de plaque tournante au trafic de drogue, dont l’exclusivité revint à Lucky Lucian, sera transformée en une sorte de Paris haussmannien avec de larges boulevards, parcs et squares

Sous le règne de Fulgencio Batista, Cuba devint, ce que le journaliste du Washington Post Karl E. Meyer appelait « une sorte de bordel des Nord-Américains » et l’historien Arthur Schlesinger parlait de la capitale La Havane d’une « ville transformée en grand casino et bordel pour les hommes d’affaires américains. » Wikipedia

Au début des années 1950 certaines parties de la population, dont les étudiants, commencèrent à grogner, ce qui incita Meyer Lansky à proposer à Batista la construction d’un canal, un peu à l’instar du Canal de Panama, traversant l’ile du nord au sud, séparant la partie affluente de l’ile, contrôlée par l’élite cubaine et américaine, de la partie pauvre de l’est dans laquelle travaillaient les journaliers des plantations de sucre et de tabac et dans laquelle des mécontentements commencèrent à se manifester autour de l’avocat Fidel Castro, qui empêcha finalement la réalisation de ce projet, ce qui n’empêcha pas Meyer Lansky à son tour à construire une cinquantaine d’hôtels de luxe supplémentaires à La Havane. (doc ARTE)

A la suite du refus par le régime Battista d’une plainte, déposée par Fidel Castro, pour violation de la constitution, des manifestations commencèrent à s’organiser.

En 1953 un groupe d’insurgés, commandé par Fidel Castro, attaqua une caserne de la ville de Santiago de Cuba, sans succès, mais le signal pour le déclenchement d’une nouvelle série de révoltes et grèves massives, réprimés dans le sang par le régime Batista, causant la mort à 20'000 manifestants, fut donné.

Acculé, Batista trouva refuge dans le Camp Columbia, une des plus importantes bases militaires américaines d’Amérique latine.

Soucieux de préserver son patrimoine d’une possible nationalisation, Meyer Lansky proposa à Fidel Castro 1 million USD pour la construction d’hôpitaux et écoles pour le peuple, ce que le dernier refusa.

Le gouvernement révolutionnaire procéda aussitôt à la nationalisation de nombreuses entreprises américaines, sans dédommagement, et se lança dans une réforma agraire en distribuant des lopins de terres en friches, appartenant à des compagnies américaines et cubaines, aux paysans, ce qui incita la CIA à financer une série d’actes de sabotage dans l’ile.

Le gouvernement américain décréta aussitôt un embargo contre Cuba et prépara, en secret, l’invasion de l’ile. Planifiée par l’administration Eisenhower, un Républicain, et exécutée par l’administration Kennedy, un Démocrate, le 15 avril 1961, avec le soutien de la mafia, une poignée d’exilés cubains, vivant aux Etats-Unis, débarquèrent dans de la baie de cochons au sud de l’ile, sans doute une des expéditions les plus hilares de l’histoire de la CIA. Toujours est-il, le Président Kennedy refusant un soutien aérien aux insurgés, les derniers furent capturés par l’armée cubaine. Préparée par le sémillant agent secret, Richard Bissell, également architecte du renversement du gouvernement guatémaltèque de Jacobo Arbenz, l’opération se rangea dans la série interminable de projets d’élimination du Lider maximo par la CIA.

Sur le plan géopolitique l’affaire faillit déclencher la Troisième guerre mondiale, car, las de ces salves de déstabilisation, Fidel Castro, s’étant soudainement déclaré socialiste, le nouvel allié, le Président du Conseil des ministres de l’Union des républiques socialistes soviétique, Nikita Khrouchtchev, dépêcha aussitôt, au mois d’octobre 1962, une série de missiles nucléaires sur place, installant une rampe de missiles à moyenne portée à 140 km des côtes de la Floride.

En échange du retrait de missiles américaines, stationnés en Turquie, pointées vers la Russie, par Kennedy, l’apocalypse fut finalement avortée.

Nous sommes en 2021 et les suppôts du pouvoir sont devenus plus présentables plus « inclusifs », plus « démocratiques » d’une certaine manière. « Contre-révolution cubaine : un mouvement d’artistes de rap, soutenu par le gouvernement américain, comme catalyseur de troubles sociaux » titre le site d’information américain « Grayzone » « Le mouvement San Isidoro, un collectif d’artistes cubains luttant pour la liberté d’expression, est devenu la nouvelle « arme d’intervention » du gouvernement américain à Cuba. »

https://thegrayzone.com/2021/07/25/cubas-cultural-counter-revolution-us-govt-rappers-artists-catalyst/

(1) White Anglo-Saxon Protestant

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Commentaires

  • La Russie serait bien inspirée de réinstaller à Cuba et au Vénézuéla des missiles hypersoniques nucléaires.

    Puis de proposer de les retirer en échange du retrait des missiles nucléaires présents en Turquie et en Europe.

  • @Daniel
    Re-bonjour. Cela consisterait à refaire l'histoire dans le sens d'une justice d'égalité. Comme de souhaiter que l'armée chinoise ou ses alliés détruisent Manhattan et une partie de Paris et Londres pour répondre au sac du Palais d'Eté des empereurs de Chine, qui compléta si honteusement la mise à bas de leur population par le commerce de l'opium.
    Cette forme de "oeil pour oeil, dent pour dent" arrivera peut-être un jour sous une forme ou une autre, la Chine jouant alors le rôle que vous attribuez à la Russie, et cela pourrait satisfaire un désir de réciprocité que nombre d'entre nous partageons et qui fait partie d'une justice idéale à laquelle aspirent certains de nos instincts.
    Le nombre de situations qui appellent à ce calcul de balance est très grand dans le monde, un des derniers étant celui de la sympathie occidentale pour les Ouïghours musulmans de Chine qui trouve son équivalent dans l'esclavage intellectuel des Iraniens sous le régime de Khomeini, qui interdit toute pensée contraire et appelle officiellement à la mort des apostasie. Bien d'autres régimes musulmans, que je ne mets en exergue que parce qu'il s'agit des Ouïgours, ainsi que bien d'autres régimes despotiques politiquement ou économiquement asservissent leurs populations et ne méritent (ou déméritent) pas moins.
    Mais nous savons tous que l'histoire ne se réécrit pas, que ni les auteurs ni les victimes ne sont jamais les mêmes au cours du temps et que, pire encore, dans le camp des victimes d'un moment se trouvent toujours les auteurs d'un passé ou d'un futur caché.
    Je crains donc qu'il faille chercher ailleurs et sous d'autres formes une voie d'amélioration du destin du monde, une qui ne se focalise par sur la revanche contre une injustice (que je n'encouragerais pas à oublier ou à taire), mais sur la meilleure manière d'empêcher qu'elle ne se reproduise.
    Mais comme nous sommes incapables de nous entendre sur les maux et les injustices commises, pas plus que sur leurs auteurs ...

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