Journalisme sur le divan

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« Dites-nous, Herr Relotius, combien de vos reportages correspondent finalement à la réalité ? » Le journaliste prit un air solennel comme pour souligner la gravité de la question. « probablement aucun » répondit son interlocuteur, après un bref instant de réflexion.

« Sagen was ist » c’est encore à ce jour la devise du magazine d’investigation « Der Spiegel », fleuron de la presse allemande. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de l’Elbe depuis ces événements dramatiques du mois de décembre 2018, mais rien, mais alors rien du tout, n’a fondamentalement changé, ni au sein de la rédaction du « Spiegel », ni dans le paysage médiatique de la République Fédérale en général, la couverture médiatique de la crise sanitaire en est la preuve, s’il en fallait encore une. Certes, il y avait cette commission d’enquête interne (1), censée faire « toute la lumière » comme on dit habituellement en pareilles circonstances, avec son train de « mesures drastiques » à la clé, mais, le journalisme s’en tient généralement au précepte de Tancrède, personnage principal du roman « Le Guépard » de l’écrivain italien Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Il faut dire qu’il passait plutôt pour une personne avenante, Claas Relotius, modeste même, disaient certains, loin du cliché de l’imposteur véreux. Bachelier en sciences de la culture et sciences politiques, diplômé de la prestigieuse école de journalisme « Hamburg Media School », il débuta sa carrière journalistique en tant que scribe « free-lance » en proposant ses textes aux grands titres de la presse, allemande et suisse, et bingo, son tout premier reportage sur la vie de détenus américains, atteints de démence, émut profondément le jury du prestigieux « Deutscher Reporterpreis », une distinction, entre autres, financée par la « Fondation Robert Bosch », nommé après le fondateur du conglomérat industriel du même nom et par la « Fondation Rudolf Augstein », nommé après le fondateur du magazine « Der Spiegel ». Claas Relotious reçut ce prix à quatre reprises durant sa brève carrière.

Dès lors ses « reportages en immersion », « story-telling » dit-on dans le jargon journalistique, s’arrachaient comme des petits pains, et, en 2014, il rentra dans les ordres, si l’on puit dire, du vénérable magazine d’investigation « Der Spiegel », où il continuait à subjuguer ses lecteurs avec des récits captivants, bien que fictifs, sous la rubrique « Société », jusqu’à la découverte du pot aux roses fin 2018.

« Der Spiegel » se prévaut de disposer du plus important centre de documentation de toute la presse allemande et on n’en doute pas une seconde. « Sagen was ist » est la devise de l’hebdomadaire d’investigation, le problème est que le « Spiegel » sait, mais ne dit pas.

Deux ans et demi ont passé depuis et, sans doute dévoré par des remords, l’imposteur s’est finalement résolu à faire son mea-culpa en s’allongeant sur le divan de ses confrères du magazine suisse « Reportagen », une des nombreuses victimes collatérales du conteur, afin de se soumettre à une psychanalyse confraternelle, en répondant à pas moins de 90 questions « qui dérangent ».

Préalablement à l’interview, après un traitement psychiatrique stationnaire de plusieurs mois, Claas Relotius avait contacté le magazine suisse pour présenter ses excuses. A cette occasion, il apparaît, il a dû autoriser ses confrères suisses à consulter son dossier médical et à s’entretenir avec son psychiatre, pour les besoins de l’interview.

Malheureusement, ce qui aurait pu donner naissance à une introspection, ô combien nécessaire, du fonctionnement des médias et leur relation avec les journalistes, forcément soumis à des structures de pouvoir, économiques et politiques, contraignantes et impitoyables, finit en psychanalyse d’un cas isolé.

Reportagen : En psychiatrie, le terme « comptabilité en partie double » signifie un dédoublement, un côte à côte de réalité et illusion. Des personnes malades sont incapables de faire la distinction entre leur monde intérieur et la réalité. Serait-ce une des raisons pour vos « falsifications » ?

Relotius : Le stress, la solitude et un environnement étranger favorisent en effet un état psychotique.

Reportagen : Pendant des années vous avez trompé vos lecteurs et vos clients avec des récits fictifs. N’avez-vous pas mauvaise conscience ?

Relotius : J’ai entendu des voix et j’avais le sentiment, d’autres pouvaient lire dans mes pensées.

Reportagen : Le vécu psychotique, c’est du moins la doctrine de la psychologie actuellement, serait déclenché par un excès de dopamine dans le cerveau. Vous avez fait des études en sciences de la culture à l’université de Brème. Si l’on consulte la liste des théoriciens sur lesquels vous avez disserté on y trouve « Histoire de la folie à l’âge classique » de Michel Foucault, « La pensée sauvage » de Lévi-Strauss, « L’invention de la réalité » de Paul Watzlawick et « Kulturindustrie, raison et mystification des masses » de Max Horkheimer et Theodor Adorno. C’est comme un prélude à votre cas, non ?

Relotius : Je n’y ai pas pensé.

Reportagen : Vos reportages, que ce soit celui sur la prison de Guantanamo, le racisme aux Etats-Unis ou encore celui sur la guerre en Syrie, confirment tous une certaine vision du monde, celle de vos lecteurs et celle de la rédaction. (Spiegel ndlr)

Relotius : Comment en pourrait-il être autrement ? Je n’en connais pas d’autre.

Reportagen : Après avoir terminé vos études vous avez travaillé comme auteur indépendant. De cette période datent un certain nombre de textes traitant de la décadence de l’esprit. Vous aviez décrit des patients d’une maison de retraite néerlandaise où des patients, soufrant de la maladie d’Alzheimer, faisaient semblant, de manière convaincante, de vivre librement dans un village où ces jeunes colombiens, atteints de la même maladie dû à un défaut génétique.

Relotius : Je ne vois pas de rapport avec mon activité de journaliste.

Reportagen : Le vrai succès est venu avec vos reportages, publiés dans l’hebdomadaire « Der Spiegel ». Des critiques vous reprochent que vous vous étiez servi d’une certaine vision du monde pour être accepté (!?). Beaucoup de vos textes sur des sujets d’actualité, tel que sur la prison de Guantanamo, le racisme aux Etats-Unis, ou encore la guerre en Syrie, sont conformes à la vision du monde de vos lecteurs et de la rédaction. Dans le rapport d’enquête du « Spiegel » on peut lire que dans le ressort « Société », pour lequel vous aviez travaillé, régnait une « culture de conteurs d’histoires » qui « arrondissent un peu la vérité » dans le but de décrocher des prix.

Relotius : Je n’ai rien ressenti de tel. J’y avais fait connaissance d’excellents collègues qui, contrairement à moi, sont de vrais journalistes. Je n’y ai rencontré aucun reporter qui aurait écrit des textes dans le seul but de décrocher un prix.

Reportagen : Vous devez vous être rendu compte que vous avez apporté de l’eau au moulin de ceux qui doutent de l’honnêteté des journalistes et qui parlent de « fake news ».

Relotius: Oui c’est amer, d’autant plus que la grande majorité de mes textes est apolitique et n’a aucune valeur d’actualité (?). Mon comportement n’est pas représentatif du journalisme dans son ensemble. (l’absolution tant attendue ndlr)

Apolitique ? Aucune valeur d’actualité ? « Reportagen » n’insiste pas.

« Un jeu d’enfant » ou « Le garçon qui déclencha la guerre de Syrie » titrait « Der Spiegel » au mois de février 2011, sous la plume de son reporter vedette Claas Relotius. Un coup d’oeil dans le « plus important centre de documentation de toute la presse allemande » aurait suffi pour se rendre compte qu’en réalité ce ne fut pas un petit garçon de treize ans, originaire de la ville syrienne de Daraa, et ses graffitis, « Le peuple veut la chute des régimes » ou « C’est ton tour docteur » (Bashar al-Assad étant ophtalmologue ndlr) ou encore « Tu as pillé notre pays » qui a « déclenché la guerre en Syrie » mais la CIA.

Franklin Delano Roosevelt Président des Etats-Unis entre 1932 et 1945 disait du dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza, assassiné en 1956 : « C’est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud. »

Une des seules et uniques interventions dans les médias américains contre les guerres par procuration que les Etats-Unis mènent à travers le monde, en mode accéléré depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, fut l’intervention sur la chaîne de télévision américaine MSNBC, en 2018, par l’économiste, amendé, Jeffrey Sachs, qui résume le topo.

« Quand, en 2013, le Président Barack Obama, dit « al-Assad doit partir », sans en avoir l’aval du Congrès du reste, en y ayant déjà envoyé la CIA sur place pour mener à bien des opérations secrètes ((2) opération Timber-Sycamore), une spécialité de l’agence, avec l’aide de l’Arabie-Saoudite, dans le but d’empêcher l’Iran et la Russie d’y prendre racine, en tentant de renverser le gouvernement du Président Bashar al-Assad, j’avais prévenu que c’était impossible. La déstabilisation du pays, une conséquence de l’intervention américaine, ouvrit grand la porte aux djihadistes iraqiens, et quand la capitale Damas était sous le feu des derniers, la Russie intervint tout de même. 500'000 civils tués et 10 millions de Syriens déplacés, c’est le résultat, et quand le Président Donald Trump songeait, à un moment de lucidité, de sortir de ce guêpier, le « Pentagone « et la « CIA » avec, dans leur sillage les médias avec, en tête, le « New York Times » et le « Washington Post » l’en ont empêché. Nous devons arrêter de soutenir des rebelles de toute sortes dans le monde entier, avides de renverser des gouvernements qui ne nous plaisent pas, ce qui est par ailleurs en flagrante contradiction avec la Charte de l’ONU et la loi internationale. » Fin de citation

On ne peut s’empêcher de se demander si le « plus important centre de documentation de la presse allemande » savait tout cela.


(1) L’ensemble des textes, publiés par Claas Relotius par le magazine « Der Spiegel » sont disponibles sur le site web du magazine d’information sous forme commentée
https://www.spiegel.de/media/a3a46a28-7ac2-480e-b3a8-97366f1f4c1e/CR-Dokumentation.pdf
http://content.time.com/time/world/article/0,8599,2060788,00.html

(2) Citation « Wikipedia » : « Timber Sycamore est un programme clandestin, géré par la Central Intelligence Agency CIA et soutenu par divers services de renseignements arabes, notamment celui de l’Arabie saoudite, lancé en 2012 ou 2013. Il fournit de l’argent des armes et une formation aux forces rebelles qui combattent dans la guerre civile syrienne.

Lien permanent 3 commentaires

Commentaires

  • Le parcours d'études similaires ("formatage") des journalistes biaise leur travail. Je mets de côté les journalistes assumés de gauche ou de droite qui sont des militants avant d'être des journalistes. On est loin des premiers journalistes des médias qui apprenaient sur le tas.

    Le pire, c'est lorsque le travail de journaliste est inconsciemment bâclé, parce que la routine est de suivre la mode. Exemple, la TV romande. L' interview d'une femme de droite qui ne peut représenter les femmes selon les journalistes, montre les ravages d'un état d'inconscience baigné par la mode.

    Un journal doit se vendre et la rédaction doit suivre un publique (bobo, conservateur, ...), il y a donc des contraintes et une approche de suivisme normal, mais une TV d'Etat...
    On attends de ces journalistes d'Etat, une attitude non biaisée par la mode. CNEWS a le créneau conservateur, BFMTV, plutôt bobo/bisounours, rien à redire. Mais la TV suisse n'a pas à faire de la TV bobo/bisounours ou conservatrice, mais doit être une référence journalistique.
    Le journaliste devrait être le martien qui nous observe.

    Quant à vos propos sur la déstabilisation venu des US, votre militantisme antiaméricain vous aveugle. Peut-être que le point de départ a été la croyance à une aide massive des US, ce qui aurait poussé les opposants à prendre les armes. Mais le virus de la révolution a besoin de maturation, et en Syrie, ce n'était plus qu'une question de temps (principalement des islamistes). De plus, Daech n'aurait pas attendu longtemps en Irak avant d'entrer en Syrie.

    Un Etat peut soutenir une guérilla, un groupe de militaires, mais n'a pas la capacité de créer une révolution artificielle, même pour les ricains.
    Bachar et les extrémistes islamiste sont responsable de ce carnage, il ne faut pas toujours ramener aux US.

  • "Quant à vos propos sur la déstabilisation venu des US, votre militantisme antiaméricain vous aveugle."


    Les Américains sont donc les gentils. C'est très intéressant.

    Inversion de toutes les valeurs. Novlangue.

    La guerre c'est la paix.
    Semer le chaos c'est la liberté
    Massacrer par drones c'est le pied.

    Encore bravo!

  • "Un Etat peut soutenir une guérilla, un groupe de militaires, mais n'a pas la capacité de créer une révolution artificielle, même pour les ricains."


    "artificielle" ou "artificiellement" ?

    les "ricains", le gouvernement ou des intérêts financiers privés ?

    Wall Street and the Bolshevik Revolution: The Remarkable True Story of the American Capitalists Who Financed the Russian Communists

    https://www.amazon.com.au/s?k=9781905570355

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