• Les improductifs destructifs

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    En cette période de crise sanitaire systémique les caciques de l’industrie pharmaceutique et ses serviteurs du monde de la science se donnent un mal de chien pour démontrer leur bonne foi. Et pour cause, les scandales sanitaires sont légion dans les annales de l’histoire de la médecine.

    En effet, aux Etats-Unis, patrie des « Pfizer » et autres « Gilead », on apprend que le Département de la Justice vient de condamner la société pharmaceutique « Purdue Pharma » à une amende record de 8,3 milliards USD pour des actes criminels.

    La réussite de la famille Sackler, dont la valeur patrimoniale est estimée à 14 milliards USD par « Forbes » (1), propriétaires de l’empire pharmaceutique Purdue Pharma, débuta en 1996, avec la commercialisation d’un analgésique stupéfiant puissant du nom d’« OxyContin », dont les effets secondaires sont à l’origine d’une des catastrophes sanitaires les plus importantes de l’histoire des Etats-Unis, ayant causé la mort par overdose de plus de 450'000 américains en 15 ans selon le « Center for Disease Control and Prevention » CDC. Pour comparaison, à ce stade, le virus du Covid-19 y a causé la mort, directement ou indirectement, à 300'000 personnes.

    Une étude, menée par Alan Krueger, économiste à l’Université de Princeton, a révélé que l’abus d’opioïdes, dont la prescription par les médecins a triplé en 15 ans, est responsable pour 20% de la réduction de la main d’œuvre dans les entreprises, transformant les ouvriers en « junkies » au chômage, outre un surcoût causé à la santé publique de 80 milliards USD. (2)

    Les voix attribuant ces égarements à quelques brebis galeuses ont de plus en plus de mal à se faire entendre, car il devient apparent que nous sommes face à un dysfonctionnement d’un système, le capitalisme version néolibérale, dans la logique duquel une main lave l’autre.

    En effet, parallèlement à l’affaire « Purdue Pharma » on apprend par voie de presse, le 27 novembre dernier, grâce à des documents, déposés devant un tribunal de New York, auxquels le « New York Times » a eu accès, 160 pages, e-mails et « templates », que la société de conseil américaine « McKinsey & Company » a joué un rôle déterminant dans le maintien des ventes du médicament controversé. Une main lave l’autre.

    Dès 2008, lorsque l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux, plus connue sous le sigle « FDA », inquiète (?), menaçait Purdue d’une restriction de la commercialisation du blockbuster « OxyContin » aux seuls praticiens, spécialement formés dans la médication des antidouleurs, les responsables de la firme réfléchirent ensemble avec leurs conseillers à un stratégie pour pallier le danger d’un éventuel essoufflement des ventes.

    Bien que la FDA n’ait jamais mis à exécution ses menaces, les ventes continuaient à subir les effets négatifs d’une sensibilisation accrue du public quant au potentiel addictif du produit. Qu’à cela ne tienne, les consultants dévouées proposèrent une série de solutions pour palier à cet inconvénient.

    Dans une présentation datant de fin 2017, les représentants de McKinsey énoncèrent une « compensation » aux distributeurs, dont la maison CVS Pharma, pour tous les cas d’overdose, survenus suite à la consommation excessive du produit litigieux.

    Chiffres à l’appui, le cabinet estimait qu’en 2019, 2'484 clients de CVS Pharma faisaient état d’une telle surconsommation. Purdue Pharma indemniserait donc le distributeur de 14'810 USD par incident, ou un rabais de 36,8 millions USD, dans le but de maintenir le niveau des ventes.

    Suite à l’apparition d’une série d’articles de presse faisant état de pratiques inhabituelles du pharmacien, les conseillers de McKinsey commencèrent à s’agiter.

    Un échange d’emails du 4 juillet 2018 entre deux associés de la firme illustre l’esprit d’entreprise de la maison McKinsey. M.A., associé principal : « Je viens de lire dans le FT (Financial Times ndlr) que Judie Lewent (directrice de Purdue Pharma) est poursuivie par le conseil d’administration de Purdue Pharma. Il serait peut-être opportun d’avoir une discussion avec le comité des risques. Vu la tournure que cette affaire prend, cela pourrait se retourner contre nous. Ce serait peut-être une bonne idée de détruire nos documents et e-mails. »

    Bien qu’aucune poursuite pénale n’ait été engagée contre McKinsey, la firme publie ses plates excuses sur son site internet.

    Le philosophe Karl Marx fait une distinction entre main d’œuvre productive et main d’œuvre improductive. Le capital faisant appel à une main d’œuvre productive, dans le but d’extraire une plus -value, il a également besoin, dans le but de maintenir une organisation cohérente, de compétences, non-profitables, indirectement liés à la production. Dans le cas d’une entreprise on distingue donc l’administration de la production.

    Dans une économie hautement automatisée grâce au progrès technologique, la part de la main d’œuvre productive a tendance à diminuer et celle de la main d’œuvre improductive à augmenter, ce qui, du point de vue de la profitabilité du capital investi pose problème. C’est la raison pour laquelle ce même capital se voit actuellement obligé de chercher d’autres sources de profit, et il les trouve, dans les marchés financiers, une sorte de « perpetuum-mobile » de la rentabilité.

    Ainsi, au niveau macroéconomique, une activité comme celle d’une société de conseil, telle que McKinsey, ou celle d’une banque ou d’une compagnie d’assurance d’ailleurs, activités qui occupent actuellement une part prépondérante dans l’économie, sont en réalité improductives et non rentables, tandis que celle d’une société pharmaceutique, au niveau macroéconomique, telle que Purdue Pharma, profitable, mais nocive pour la société, car l’objectif unique de son activité est l’obtention d’une rentabilité suffisante du capital.

    Ce paradoxe s’insère d’ailleurs parfaitement dans le contexte actuel de la crise sanitaire du Covid-19 et ses « remèdes ». La médecine a accumulé une quantité infinie de découvertes à travers les siècles dont elle n’utilise finalement qu’une infirme partie, celle qui garantit une rentabilité financière.

    Ainsi, comme le souligne le microbiologiste marseillais Didier Raoult, il y a une quantité astronomique de molécules dont l’industrie pharmaceutique ne se sert pas parce qu’elles ne sont pas protégées par des brevets. Elle est donc forcée, par la logique du système, de développer de nouvelles, quitte à courir le risque de provoquer des crises sanitaires à répétition.

    Du point de vue du capital, le maintien d’un système économique, dont la majeure partie est non rentable, est donc un contresens et ne sert finalement qu’au seul maintien de ce même système, un peu comme la bureaucratie de l’ancienne Union des républiques socialistes soviétiques.


    (1) Mortimer Sackler et son épouse Jacqueline ont trouvé refuge à Gstaad, dans les Alpes bernoises, complétant le palmarès des 300 familles « suisses » les plus fortunées (Bilan)
    https://blogs.mediapart.fr/bruno-hubacher/blog/090518/painkillers

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  • Finance durable

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    Comme toutes les religions, l’écologie se passionne pour ses icônes, de l’animateur de télévision Nicolas Hulot, en passant par le photographe Yann Arthus-Bertrand, jusqu’au psychiatre et aéronaute suisse, Betrand Piccard, tous apôtres du développement durable.

    Fils de l’océanographe Jacques Piccard et petit-fils du célèbre physicien Auguste Piccard, personnalité dont s’était inspiré l’auteur belge Georges Remi, alias Hergé, pour son personnage du professeur tournesol dans sa célèbre bande dessinée « Tintin », Bertrand Piccard dispose d’un pédigré à faire pâlir les célébrités les plus illustres.

    Le domaine de l’aéronautique s’inscrit en quelque sorte dans l’ADN de la famille. Le père, Jacques, ayant travaillé, dans les années 1960, pour le groupe américain « Grumman Aerospace », fusionné plus tard avec le constructeur aéronautique « Northrop » pour former la quatrième entreprise d’armement au monde, « Northrop Grumman », le petit-fils s’intéressa plutôt au potentiel écologique de l’aviation, en se lançant corps et âme dans le célèbre projet « Solar Impulse », en collaboration avec l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, aventure débutant le 29 juin 2004.

    Le projet, visant la construction de deux avions monoplaces à moteurs électriques, alimentés uniquement par l’énergie solaire, nuit et jour, vit son apogée avec un tour du monde, partant de la ville d’Abou Dhabi en mars 2015 pour parcourir 42'000 kilomètres en 17 étapes, pour rejoindre à nouveau la capitale émiratie le 26 juillet 2016 suivant. (RTS)

    Parmi les investisseurs de la première heure on compte le groupe helvético-suédois de l’énergie « ABB », le groupe belge de chimie « Solvay », la branche « matériel et chimie » la société « Covestro » du groupe allemand « Bayer », l’horloger suisse « Omega », l’entreprise de conseil en ingénierie française « Altran Technologies », le groupe bancaire allemand « Deutsche Bank » et l’assureur suisse « Swiss Re Group », le fabricant d’ascenseurs suisse « Schindler », l’entreprise de télécommunications suisse « Swisscom », ainsi qu’en tant que conseillère scientifique officielle, le groupe français « Dassault Aviation », également conceptrice du joyau de la défense européenne « Rafale » (Wikipedia).

    S’ensuivit le lancement, lors de la Conférence de Marrakech sur les changements climatiques, COP22, qui eut lieu entre le 7 et le 18 novembre 2016, de l’Alliance mondiale pour les technologies propres, une fédération, réunissant les acteurs économiques des technologies des énergies renouvelables. Fort de ce succès, l’équipe de « Solar Impulse » réussit à convaincre un nouveau partenaire de taille en 2017, le groupe français de l’énergie « Engie », dans le but de « proposer 1'000 solutions rentables pour protéger l’environnement » lors de la COP24 en 2018 en Pologne. (Wikipedia)

    C’est avec enthousiasme que le protagoniste principal s’exprime notamment et entres autres sur le site internet de la société suisse de production d’énergies renouvelables, « Prime Energy Cleantech » à laquelle il prodigue ses conseils : « Nous vivons enfin le moment que j’attendais depuis longtemps. La protection de l’environnement devient rentable. Les investissements dans les énergies renouvelables s’envolent et ceux dans les énergies fossiles s’écroulent. Plutôt que dans la bourse, j’ai préféré investir dans des obligations en énergie solaire (obligations « vertes », labélisées comme telles, émises par la société « Prime Energy Cleantech » ndlr)

    Seulement, le 11 septembre 2019, sous le radar des médias, qui vaquèrent à d’autres occupations, le duo Piccard-Borschberg vendit la « formidable aventure » à la firme hispano-américaine du nom de « Skydweller », dont la maison mère est enregistrée dans l’état de Delaware, ex bastion de l’ex sénateur Joe Biden (1973–2009), pour une somme inconnue.

    Deux reporters de la « Télévision suisse romande », Marc Renfer et Yann Dieuaide, ont voulu savoir un peu plus. (RTS info)

    Il s’avère que le principal actionnaire de cette « start-up » (15%) est le conglomérat italien « Leonardo », une référence au génie de la Renaissance, Leonardo Da Vinci, le second plus important groupe industriel d’Italie, actif dans les secteurs énergie, aéronautique et spatial, notamment à des fins militaires.

    Il est intéressant de noter, pour la toute petite histoire, que « Leonardo » est également actionnaire (21%) du consortium « Eurofighter GmbH », un des prétendants pour l’achat d’une série d’avions de combat par l’armée suisse, décidé par le peuple le 27 septembre dernier, pour la somme de 6 milliards CHF, à côté de la « conseillère scientifique officielle » de « Solar Impulse » le groupe « Dassault ». (ndlr)

    Si les nouveaux propriétaires ont bien débauché le pilote d’essai du mythique « avion écologique » l’objectif annoncé serait plutôt « un système autonome capable de transporter des outils de surveillance et d’observation », ou plus prosaïquement des « drones durables ».

    C’est d’ailleurs un concept, certes avec du carburant traditionnel, que l’armée turque a mis en place dans son conflit avec l’Arménie, concept dont l’efficacité fut prouvée bien avant tout le monde par l’ancien président Obama, plus besoin de pilotes.

    Une chose est sûre, le partenariat public-privé a fonctionné à merveille à nouveau. L’apport public à la « belle aventure humaine » fut dans l’ordre de 6 millions CHF, selon Nicolas Bideau, le président de « Présence suisse » un organisme officiel, subordonné au secrétariat général du Département fédéral des affaires étrangères, censé « promouvoir l’image de la Susse à l’étranger », sans compter la mise à disposition des ingénieurs de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne.

    L’ancien conseiller national et rédacteur en chef de l’AGEFI, disciple du néolibéralisme et du partenariat public-privé, Fathi Derder (PLR), s’étouffe, en jetant la pierre aux pouvoirs publics, la Confédération. Cela ne manque pas de sel. C’est à se demander où sont restés tous les sponsors de la première heure et leur engagement pour le développement durable.

    Il faut bien avouer que le concept de la « finance durable » n’est pas une spécialité de la droite libérale. On apprend par voie de presse que le Parti Socialiste suisse se lance dans une initiative populaire, sous la houlette des conseillers nationaux Jon Pult, Jacqueline Badran, et l’économiste de service, Samuel Bendahan, censée « obliger la finance suisse », qui contrôle, il est vrai, un quart de la fortune offshore mondiale, « d’investir davantage dans la biodiversité et la durabilité ».

    A l’instar du président du World Economic Forum, Klaus Schwab, le sémillant psychologue Bertrand Piccard, le Parti socialiste suisse s’adonne à la quadrature du cercle, la socialisation du capitalisme.

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