Volkskapitalismus

Imprimer

Ce fut le défunt Ministre de l’Economie (1963 à 1966) et Chancelier (1949 à 1963) de la République fédérale d’Allemagne, Ludwig Erhard, maître à penser du non moins idéaliste Président du « World Economic Forum », Klaus Schwab, qui la prônait, l’économie sociale de marché aux couleurs teutoniques, ce modèle sociétal, censé aboutir, par la magie de la « main invisible du marché », au pouvoir actionnarial populaire par la démocratie.

Seulement, la démocratie, en politique, ce n’est déjà pas simple, à fortiori, encore moins en économie. Ainsi, ce ne fut pas plus qu’une poignée d’investisseurs, représentant 38% de l’actionnariat, qui décida du sort de la chancelante compagnie aérienne « Lufthansa » lors d’une assemblée extraordinaire virtuelle le 25 juin dernier. Ils préférèrent finalement l’option « plan de sauvetage publique » d’une valeur de 9 milliards d’euros à la « procédure de faillite ». Ouf !

Les réserves présumées de 4 milliards d’euros pourront ainsi être utilisés au remboursement de billets d’avions d’une valeur de 1,8 milliards d’euros.

Il aurait pu se contenter de sa vie de « gentleman farmer » sur son exploitation de bétail de 13'000 hectares en Uruguay ou sur sa plantation d’avocats et mangues en Afrique du Sud. En tout cas, sa fortune personnelle de 13,5 milliards d’euros (Bloomberg) l’aurait permis. Mais, Heinz Hermann Thiele (79), à la tête de la huitième fortune du pays, semblait chercher encore un dernier « challenge » dans sa vie. (1)

Au paroxysme de la crise du « coronavirus », entre le 3 et le 16 mars dernier, le remuant rentier, acquérait, tour à tour, 10% du capital de la compagnie aérienne, dont l’effondrement faisait fuir les petits actionnaires « populaires », non-initiés.

S’ensuivait une mise en scène médiatique dans laquelle le milliardaire dictait au gouvernement allemand, par presse interposée, les conditions de son plan de sauvetage. Dès lors que les « choses » s’arrangèrent, il augmenta sa participation à 15,5 %, devenant ainsi l’actionnaire principal, partageant le gâteau avec une dizaine d’investisseurs institutionnels, dont la banque d’affaires américaine Morgan Stanley, détentrice, soudainement, de 7 % du capital et, selon ses dires, entre autres, également le gestionnaire américain « BlackRock », dont on ne connaît pas le pourcentage de sa participation.

Ce que l’on sait en revanche, c’est que la firme américaine détient déjà des participations dans les compagnies de l’indice boursier DAX d’une valeur de 59 milliards d’euros, la propulsant dans la position d’actionnaire principal dans au moins sept d’entre elles, dont les multinationales de la chimie Bayer 7% et BASF 5,99%, les assureurs Allianz 6,06 % et Munich Re 6,01%, le géant de la pharma Merck 8,49 %, la société de l’énergie E.ON 6,03%, ainsi que la chaîne de télévision ProSieben 8,79 % (Die Welt).

Dans une interview, accordée au quotidien « Frankfurter Allgemeine Zeitung » FAZ le 17 juin dernier, Herr Thiele annonça la couleur. « Les aides publiques sous forme de crédits sont bien accueillis par les investisseurs ». En revanche, l’Etat « ne devrait pas se mêler de la conduite des affaires d’une compagnie privée » et devrait donc « renoncer à une participation dans son capital », fusse-t-elle sans droit de vote. « Une telle participation résulterait en une dilution de la participation actionnariale, et, par conséquent, une diminution du profit des actionnaires ». En outre, il juge « ridicule » le prix d’acquisition de 2,56 euros, l’équivalent de la valeur nominale, proposé par les pouvoirs publics, un investissement de 400 millions d’euros.

Une minorité de blocage par l’Etat de 25 %, discutée au parlement et mollement soutenue par la gauche au mois de mai encore, s’était finalement transformée en une participation passive de 20%, couplée d’une obligation, convertible en actions en cas d’une offre public d’achat hostile seulement, participations dont les pouvoirs publics comptent se défaire à partir de 2023 déjà, sans doute grâce à la force de persuasion de l’actionnaire principal. Du coup les élus renoncent également à une représentation étatique au conseil de surveillance.

Mais, l’homme d’affaires pressé continuait à laisser planer le suspense. Donnera-t-il son accord à ce plan de sauvetage si âprement négocié ? Les dernières touches furent apportées lors d’une rencontre, trois jours avant la date fatidique, entre le milliardaire, le PDG de la compagnie, Carsten Spohr, ainsi que le Ministre des finances, Olaf Scholz (SPD) et le Ministre de l’Economie, Peter Altmaier (CDU).

Afin de réduire un peu la facture la direction du groupe et le gouvernement Merkel firent appel à la solidarité des pays dans lesquels sont domiciliés les diverses filiales du géant allemand. Ainsi, le gouvernement autrichien propose des crédits de 767 millions d’euros pour la compagnie « Austrian Airlines » et en Belgique on parle de 390 milliards d’euros en faveur de « Brussels Airlines ».

La générosité du gouvernement suisse dépasse, une fois de plus, les attentes les plus folles. Notre Ministre des finances, Ueli Maurer, connu pour sa servilité en la matière, promit, avant même la naissance du plan de sauvetage allemand, des facilités de crédit de 1,275 milliards en faveur de la filiale « Swiss », compagnie ressuscitée des cendres de la défunte « Swissair », poussée à la faillite par la folle stratégie d’acquisition « Hunter » de son PDG de l’époque, Philipp Bruggisser, incapable, dans la dernière phase de son existence, d’acheter du kérosène pour ses avions, gonflée à bloc avec de l’argent public pour être reprise en fin de compte pour une bouchée de pain par « Lufthansa ».

On ne peut donc s’empêcher de constater qu’il s’agit là, d’un énième subventionnement public d’intérêts privés, d’autant plus que les 12 milliards d’euros d’aides publiques du gouvernement allemand, limitées à trois mois, en faveur de deux millions d’indépendants, font pâle figure face aux 9 milliards d’euros, accordés à la seule compagnie « Lufthansa ».

Les 128 milliards d’euros libérés pour faire face à la crise seront à la charge la dette publique, remboursable rubis sur ongle par l’austérité, du moins si le gouvernement allemand suit les préceptes du dogme néolibéral, ce qui est une quasi-certitude.

Fidèle à la même doctrine néolibérale de l’offre, la proposition gouvernementale esquive un effondrement probable de la demande en matière de trafic aérien, or aux plans de 20'000 suppressions d’emplois sur 138'000, dans les tiroirs de la direction depuis bien avant la crise du « coronavirus », s’ajouteront d’autres. Elles permettront, conjuguées à des ventes d’actifs, une optimisation du rendement sur le capital investi, une fois de plus.

On se contente, pour conclure, de citer le Directeur général de l’IATA « International Air Transport Association », Alexandre de Juniac : « Le prochain défi sera d’empêcher les compagnies de se noyer sous le poids de la dette, qui, avec les 123 milliards de dollars accordés dans le cadre de la crise du coronavirus s’élèvera à 550 milliards de dollars, en augmentation de 28%. S’il n’y a pas d’amélioration de la situation lors du redémarrage des vols au courant du mois de juin, nous craignons d’assister à un certain nombre de faillites. »



(1) Heinz Hermann Thiele, qui débuta sa carrière en tant que responsale du service juridique de la société « Knorr Bremsen AG », aujourd’hui un des leaders mondiaux des systèmes de frein à air comprimé pour véhicules ferroviaires et routiers, dont il devint actionnaire unique après le retrait des héritiers de l’entreprise. Thiele est également actionnaire majoritaire du groupe « Vossloh AG », un des leaders mondiaux dans le domaine des systèmes de fixation de rails et d’aiguillage pour les infrastructures ferroviaires.

Lien permanent 3 commentaires

Commentaires

  • "La générosité du gouvernement suisse dépasse, une fois de plus, les attentes les plus folles. Notre Ministre des finances, Ueli Maurer, connu pour sa servilité en la matière, promit, avant même la naissance du plan de sauvetage allemand, des facilités de crédit de 1,275 milliards en faveur de la filiale « Swiss »"


    Vous ne croyez pas que ça va rapporter plus que ne côute, cette "immobilisation" de cet "argent là" (qui ne servira donc pas à autre chose pendant ce temps) ?

    Il m'avait pourtant semblé que le crédit accordé par la confédération à l'UBS s'est traduit par un glorieux bénéfice, non ?


    https://www.bilan.ch/opinions/myret-zaki/ce_n_est_pas_la_suisse_qui_a_sauve_ubs
    ...

    Certes, suite à la recapitalisation d’UBS par la Confédération à hauteur de 6  milliards de francs, les autorités ont pu sortir de l’opération en août 2009 non seulement indemnes, mais bénéficiaires de 1,2 milliard. Une lecture plus détaillée révèle toutefois que la Confédération n’a tiré que 5,5 milliards de la revente de ses actions UBS, réalisant donc un demi-milliard de pertes.

    Seule l’indemnisation de 1,8 milliard contractuellement versée par UBS a permis à la Confédération de rentrer dans ses fonds et de toucher un bonus. On concédera malgré tout que cette opération, globalement bénéficiaire, fut bien négociée par la Confédération.
    ...

    Bref, la Fed a créé des dollars, acheté le marché, et c’est à elle que la BNS a vendu ses titres. La Suisse a subi un gain collatéral, pour une fois. Mais les autorités avaient bel et bien pris un risque démesuré pour le pays. Il serait, dorénavant, plus décent de raconter la véritable histoire. La réalité est moins flatteuse que les mythes. Mais ses vertus explicatives s’avèrent en général nettement supérieures.



    Par contre, je vous dis pas, la taille du bénéfice quand le dollar se dégonflera après avoir flambé les ailes de Luft-hansa ...

    https://www.youtube.com/watch?v=jH-mhZLuGRk


    Quand on avait le temps pour apprécier le voyage, et la compagnie de ses co-passagers ...

    https://www.youtube.com/watch?v=hdkzKEpjAaM

  • Une compagnie aérienne, au même titre qu'une banque, est un collectif de travail, dont l'objectif est la création d'une valeur économique pour laquelle il y a une demande. Etant donné que cette demande n'est plus à la hauteur de l'offre, les effectifs, dans ces deux industries et tant d'autres, resteront pléthoriques, même après des licenciements massifs.

    Il faut, par conséquent, valoriser ce capital de savoir, plutôt que le capital pécuniaire, par définition improductif, par son affectation à des enjeux sociétaux plus pressants.

    La redistribution des richesses produites passerait par une réduction massive du temps de travail, couplée avec une revalorisation simultanée des salaires, ce qui créerait, par la force des choses, la demande souhaitée, mais une demande pour des produits et services davantage compatibles avec les enjeux sociaux et environnementaux.

    Tout ceci serait financé par une l'imposition progressive du capital, menant à une réaffectation socialement acceptable des ressources.

    Je rappelle que le peuple suisse a refusé la réappropriation de la création monétaire par l'état, une des deux clés, avec la politique fiscale, de la redistribution des richesses produites,
    clé qui est actuellement réutilisée une énième fois pour la la privatisation des profits et la socialisation des pertes, création monétaire vs austérité.

  • Merci pour ce complément d'une limpidité remarquable, Monsieur Hubacher.

Les commentaires sont fermés.