La guerre selon Charlie Wilson (04/09/2021)

Progressiste et libéral, membre du Parti démocrate, député texan à la Chambre des Représentants entre 1973 et 1996, « Good Time Charlie » profitait de la vie, et quelle vie. On aurait pu en faire un film.

Ce fut peut-être son accréditation, en tant que lieutenant de la Marine, à une unité du Pentagone, chargée d’évaluer l’état des forces nucléaires de l’Union Soviétique, qui avait attisée sa peur du communisme. Toujours est-il, à un moment donné de sa vie il a dû se sentir investi d’une mission divine, celle de la croisade contre le mal.

C’était d’abord avec son ami Anastasio Somoza, dont disait le défunt Président Franklin Roosevelt qu’il était bien un salaud, mais « notre salaud », qu’il partageait sa haine des russes qui soutenaient opportunément la révolution sandiniste, si préjudiciable aux intérêts américains, pour se focaliser plus tard sur une autre nation, sur le point d’entamer de fâcheuses réformes sociales, l’Afghanistan.

Le Parti démocratique populaire d’Afghanistan, fondé en 1965, fut une formation politique d’inspiration marxiste, arrivée au pouvoir grâce au soutien de l’armée afghane, lors de la « révolution de Saur » en 1978, à la suite d’une série de régences plus ou moins despotiques, issues d’une lignée royale dont les débuts remontent au 18ème siècle.

Pris de court, les puissances protectrices, Etats-Unis et Grande-Bretagne, durent se rendre à l’évidence que les réformes, entamées par les nouveaux dirigeants, sécularisation de la société, égalité de droit entre hommes et femmes, protection des minorités ethniques, bénéficiaient d’un large soutien parmi la population.

Le journaliste du « New York Times », dépêché sur place pour « prendre la température », dut admettre n’avoir rencontré aucun opposant aux réformes proposées, le « Wall Street Journal » rapporta qu’une « foule enthousiaste de 150'000 afghans s’était réunie dans la capitale, en soutien au nouveau gouvernement » et le « Washington Post » concéda qu’il était « indéniable que le nouveau gouvernement était largement soutenu par le peuple afghan ». (John Pilger)

C’en était trop. La perte d’influence géostratégique qu’un gouvernement, soutenu par l’Union Soviétique, « infligeait » à la « communauté de valeurs » occidentale ne pouvait en aucun cas être tolérée, d’autant moins qu’un autre partenaire de taille dans la région rendit son tablier quasi simultanément, l’Iran, bien que, comme le concéda le Secrétaire d’Etat du gouvernement Carter, Cyrus Vance, Sr, « Nous n’avions trouvé aucune preuve que le gouvernement soviétique aurait été impliqué d’une quelconque manière dans la prise de pouvoir du gouvernement du Président Nour Mohammad Taraki ». (John Pilger)

Ainsi, sous l’instigation du Conseiller à la sécurité nationale du gouvernement Carter, Zbigniew Brzezinski, un exilé polonais, auteur d’une thèse de doctorat sur le totalitarisme soviétique et artisan majeur de la politique extérieure américaine, Président Jimmy Carter donna, le 3 juillet 1979, le feu vert à la CIA pour l’exécution de l’« Opération Cyclone », un programme secret entre 1979 et 1989, destiné à fourni des armes à des opposants au nouveau gouvernement, les différentes factions de moudjahidines, sans en informer ni le Congrès, ni le public américain, en autorisant une première ligne de crédit modeste de 695'000 USD, augmentée rapidement sous l’administration Reagan, grâce à la force de persuasion et la mission divine du sémillant député texan, Charlie Wilson, membre de la commission budgétaire, à 630 million USD par année jusqu’en 1989.

Le journaliste Bob Woodward (Watergate) évoqua dans un article la somme de 70 millions USD en espèces qui aurait été distribuée à tous les chefs militaires volontaires.

Un processus de recrutement fut déclenché dans les pays musulmans du Moyen Orient et du Maghreb, et des camps d’entrainement militaire clandestins furent installés au Pakistan, dirigés par la CIA le service secret britannique MI6, ainsi que le service secret pakistanais. (John Pilger)

D’autres lieux de recrutement furent les écoles, tels que le « Brooklyn Islamic College », dont un des étudiants fut un ingénieur saoudien du nom de Oussama ben Laden, dont la famille commerçait avec la famille Bush du Texas.

L’objectif de l’opération fut la propagation de l’islamisme radical en Asie centrale dans le but de déstabiliser un allié de l’Union Soviétique, indépendamment des conséquences sociales qu’une telle entreprise aurait pour la population civile, et dont les gouvernements américains et britanniques furent pleinement conscients.

Comme prévu, l’invasion militaire des soviets ne s’était pas fait attendre, donnant au Parti communiste russe son « Vietnam ».

Grâce aux lance-missiles « Stinger » made in USA, les moudjahidines les plus radicaux, les Talibans, qui en outre finançaient leurs opérations militaires grâce aux revenus du trafic d’héroïne et n’avaient que peu d’égards pour leurs épouses et filles, réussirent finalement à bouter l’Armée rouge hors du territoire afghan.

En 1996, finalement, les chefs de guerre, les plus obscurantistes, les Talibans, réussirent à prendre le pouvoir, et lynchèrent le Président Mohammad Najibullah, en le pendant à un poteau de signalisation devant le quartier général de l’ONU à Kabul, sous les yeux « désolés » de la communauté internationale.

Il fut de notoriété publique que le nouveau gouvernement s’intéressa, avant tout, à la piété religieuse, mais, davantage encore aux affaires, car le projet de construction d’un gazoduc d’une valeur de 3 milliards USD, la Trans-Afghanistan Pipeline censée raccorder la Mer caspienne, en traversant l’Afghanistan, avec l’Océan indien, impliquant un consortium d’entreprises américaines sous la direction du groupe pétrolier californien, UNOCAL, devenu Chevron en 2005, fut intensément débattu entre les Talibans et l’administration du Président Clinton, lors d’une visite secrète sur invitation du PDG de l’époque dans sa villa texane, ainsi qu’au quartier général de la CIA à Langley en Virginie. De la partie fut également un certain Richard Bruce Cheney, plus tard Vice-président et « tire-ficelles » du Président George Herbert Walker Bush, Jun.

Modeste à ses débuts, le budget des Etats-Unis, alloué à la résistance afghane, prit, comme déjà mentionné, rapidement l’ascenseur grâce au député démocrate texan Charlie Wilson, qui, après une visite en Afghanistan fin 1982, en sa qualité de membre de la commission budgétaire, arriva à la conclusion que le soutien financier aux moudjahidines était largement insuffisant pour venir à bout des hélicoptères d’attaque soviétiques Mi 24. A la recherche d’une arme défensive adéquate il est rapidement tombé sur le canon 20 mm du fabricant suisse Oerlikon Contraves et mandata le fabricant israélien IMI Systems de développer un missile anti-aérien. Aucun des deux systèmes fut finalement choisi.

Rien qu’en 1984 Il avait réussi l’exploit de convaincre, à lui seul, la commission d’accorder une augmentation du budget, dédié aux résistants afghans, de 40 millions USD. Ainsi, le Congrès réorienta systématiquement tous les budgets excédentaires du Pentagone qu’il pouvait possiblement trouver, dans le programme afghan, de sorte à ce que déjà en 1985 la somme atteignit 250 millions USD, complété généreusement par la maison Al Saoud, sans que personne pipe mot.

Dans ses négociations avec le Pakistan et Israël Wilson prit soin de contourner la loi Logan (Logan Act) qui interdit des négociations, de quelque nature que ce soit, à un citoyen américain ou représentant, avec un état étranger, sans l’aval du gouvernement.

« J’écris aujourd’hui de ma patrie, la vallée de Pandjchir, prêt à suivre les traces de mon père, avec les combattants moudjahidines afin de reprendre le pouvoir aux Talibans » affirme Ahmad Massoud, diplômé de l’Académie militaire de Sandhurst et le King’s College de Londres dans un éditorial du « Washington Post. »

06:58 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |