Propagande (03/12/2019)

« Le processus décisionnel en démocratie doit être confié à une classe restreinte de technocrates en charge de la collecte et l’analyse de données empiriques, leur permettant de fabriquer un consensus. Leurs conclusions devront être transmises continuellement au pouvoir politique qui se chargera ensuite de les communiquer au public par l’art de la persuasion. »

Dans son ouvrage « Public Opinion », paru en 1922, l’écrivain et journaliste new-yorkais Walter Lippmann, apôtre du libéralisme, mué en néolibéralisme entre temps, père du « journalisme moderne », développe cette thèse, selon laquelle le public serait incapable d’interpréter un monde devenu trop complexe pour lui, ce qui l’amènerait inévitablement à confier la pensée à des experts qui lui transmettront l’information dont il a besoin, une sorte de « despotisme éclairé » défendu par le philosophe Voltaire.

Aujourd’hui les « technocrates », imaginés par Walter Lippmann, opèrent dans un nombre incalculable de « think tanks » (groupes de réflexion) à travers le monde et leurs techniques de communication sont enseignées dans les meilleures universités sous l’appellation « relations publiques ».

Vers la fin de la guerre civile syrienne, le 7 avril 2018, alors que les forces d’opposition au régime du président Bachar el-Assad furent encerclés par l’armée syrienne dans la ville de Douma, l’armée de l’air syrienne aurait, selon les gouvernements des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France, largué sur la ville assiégée des obus contenant des substances toxiques.

Malgré l’hypothèse, peu vraisemblable, qu’en tant que vainqueur le régime syrien aurait pris le risque d’une telle opération et nonobstant les protestations de ses alliés, la Russie et l’Iran, sans attendre une enquête indépendante par l’ « Organisation pour l’interdiction des armes chimiques » OIAC, une coalition des forces armées américaines, britanniques et françaises conduisit, le 14 avril 2018, des frappes ciblées contre des installations militaires, en guise de représailles, risquant un embrasement de tout le Moyen Orient.

Répétant docilement les dépêches des chancelleries de leurs gouvernements respectifs, l’ensemble des médias européens et américains approuvèrent cette intervention sans réserve, au même titre d’ailleurs que celle effectuée par l’armée de l’air américaine le 21 août 2013 en représailles à l’attaque chimique présumée par le régime syrien contre le quartier de la « Ghoutta » à Damas, quartier contrôlé à l’époque par le « Front al Nosra », une ancienne branche du groupe terroriste « Al Quaeda ».

Dans un rapport du « Massachusetts Institute of Technology » MIT il serait « peu probable que les roquettes en question, supposément contenant du gaz sarin, aient pu être tirées depuis les positions de l’armée syrienne. En revanche, en analysant les images il serait vraisemblable que ces obus y aient été placée par des individus », contredisant ainsi la version officielle du gouvernement américain et son Secrétaire d’Etat de l’époque, John Kerry.

Le 4 avril 2017, une nouvelle attaque au gaz sarin par des avions de chasse syriens auraient eu lieu dans une autre zone, contrôlée par les rebelles du front « Al-Nosra », dans la ville de Khan Shaykun.
A peine 24 heures après cette nouvelle attaque chimique présumée, Federica Mogherini, cheffe de la diplomatie européenne, condamne « un acte hideux dont le régime de Bachar el-Assad est entièrement responsable ». L’armée américaine tira 59 missiles contre une base militaire syrienne en guise de représailles et les médias applaudirent sans retenue, or la Russie avait proposé la mise en place d’une commission d’enquête indépendante, refusée par les Etats-Unis et l’Union Européenne.

Avec un retard de près d’une année par rapport à la dernière attaque chimique présumée de 2018, l’« Organisation pour l’interdiction des armes chimiques » OIC finit par rendre son rapport le 1er mars 2019, rapport confirmant ce que « tout le monde savait déjà », l’utilisation d’un gaz toxique contenant du chlore par l’armée de l’air syrienne contre la ville de Douma le 7 avril 2018.

L’affaire en serait restée là si l’ONG « Wikileaks », encore elle, n’avait pas semé le doute, une fois de plus, en publiant, le 23 novembre dernier, un e-mail du 22 juin 2018 d’un membre de la mission de l’OIAC, envoyée à Douma pour enquêter, dans lequel celui-ci se plaint auprès de son supérieur d’une « réécriture trompeuse des faits observés sur le terrain dans une version corrigée du rapport », version finalement publiée le 1er mars 2019. De son côté, l’ancien ambassadeur britannique à Damas entre 2003 et 2006, Peter Ford, estime que « l’OIAC est sciemment instrumentalisée par les Etats-Unis et l’Union Européenne » (RT).

Le silence des médias face à ces nouvelle révélations est assourdissant. On veut bien que selon Christian Mihr, directeur de l’ONG « Reporters sans frontières » (Allemagne), l’activité de « Wikileaks » soit « une sorte de journalisme » et que la chaîne d’information « Russia Today » « un outil de propagande », contrairement aux chaînes de télévision publiques « ARD » et « BBC » qui, elles, seraient des médias indépendants, mais tout de même, une information est une information.

Toujours est-il, cet épisode illustre bien à quel point les « filtres » de Walter Lippmann ont fait du chemin. Seulement, même Lippmann avait ses contradicteurs et pas les moindres. Le plus éminent d’entre eux, le psychologue John Dewey, figure marquante du courant philosophique du pragmatisme, une pensée selon laquelle l’intelligence a pour fin la capacité d’agir et non la connaissance pour la connaissance, également célébré pour ses ouvrages sur la pédagogie, répondit à « Public Opinion » de Walter Lippmann par le livre « The public and its problems » (Le public et ses problèmes), sorti en 1927.

Sa contre-attaque déclencha le fameux débat « Dewey versus Lippmann », la thèse du gouvernement des experts versus la démocratie participative, et par extension, des médias « mainstream » versus les « médias participatifs et citoyens », un débat brûlant d’actualité.


https://bhubacher.blog.tdg.ch/archive/2019/04/13/brexit-du-journalisme-298279.html
https://bhubacher.blog.tdg.ch/archive/2019/01/13/la-fabrique-de-l-intox-296690.html
https://bhubacher.blog.tdg.ch/archive/2018/12/04/l-honneur-perdu-de-la-presse-295926.html
https://bhubacher.blog.tdg.ch/archive/2018/09/26/l-armageddon-de-la-presse-britannique-294568.html
https://bhubacher.blog.tdg.ch/archive/2018/08/10/le-quatrieme-pouvoir-293593.html
https://bhubacher.blog.tdg.ch/archive/2017/07/12/la-liste-d-invites-du-washington-post-285109.html

12:26 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (3) | | | |