26/10/2015

La fable du grand timonier du peuple, Kim Jong-Un

 

Les suisses ont de la chance. Ils ne vivent pas sous le joug de Kim Jong-Un, le grand guide éclairé de l’empire du peuple. Ils sont libres, libres de penser et de dire ce qu’ils ont sur le coeur, croire en qui ils veulent.

Un Kim Jong-Un en Suisse? Impensable!  Les citoyens ne se laisseraient pas manipuler comme le peuple nord-coréen. En Suisse, il y a la transparence, il y a internet. Il ne disposerait pas non plus des pleins pouvoirs comme chez lui, car en Suisse, le dernier mot, c’est le peuple qui l’a. Ce peuple éclairé élit, en connaissance de cause, ses députés qui, eux, siègent au parlement, institution que le grand timonier ne connaît pas chez lui en Corée du Nord. Donc, en Suisse il serait obligé de jouer le jeu. Comment se prendrait-il pour parvenir à ses fins tout de même?

Voici la fable du vénérable Kim Jong-Un suisse, le grand maître illuminé. La légende raconte qu’il avait débuté sa carrière en tant que juriste désargenté au service d’une entreprises de fabrication de fibres de polyester pour l'industrie du textile, celle-ci en mains d’une riche famille de la grande bourgeoisie. Elle souffrait terriblement, cette entreprise, car  la concurrence internationale sur le marché du textile fut féroce et, pour ne rien arranger, les propriétaires ne s’intéressaient guère à la marche des affaires. Ils étaient plutôt intéressés par les beaux arts.  Un jour, en plein milieu d’une séance de direction, le grand patron s’effondra sur sa chaise et mourut. L’heure était venue pour le futur grand leader. On ne sait pas trop comment, mais il réussit à ramasser les sous nécessaires pour acquérir l’entreprise de son patron. Non content de cette belle réussite, il continua, les années suivantes, à accumuler de gros paquets d’actions dans toutes sortes d’entreprises avec l’aide d’un ami proche, un banquier nouvelle génération, qui finira par faire faillite. Ainsi il réussit à s’introduire dans les différents conseils d’administration à côté de la noblesse de la finance. Celle-ci n’avait que très peu goûté les méthodes de cet arriviste qui leur imposa sa façon de faire du business.  

Fort de ces expériences plaisantes avec le capitalisme, il décida de se lancer en politique. Son objectif: injecter une forte dose de capitalisme dans ce système, infesté de gauchistes et de 68ars. Pour y parvenir, il avait besoin du soutien du peuple. Mais comment faire adhérer le peuple à une philosophie ultra-capitaliste, un concept qui ne favorise que les riches  Il fallait trouver un prétexte, une feuille de vigne qui cacherait l’essentiel. Il décida d’opter pour l’outil le plus probant, la peur. Cela marche toujours, d’autres l’ont prouvé avant lui.

Le grand timonier commençait à suggérer aux petites gens, que la cause de la perte leurs places de travail, la baisse de leurs salaires et la hausse de leurs loyers était ces hordes de mongols qui se massaient aux frontières et qui n’attendaient que l’opportunité pour manger leur pain. En ce faisant, il leur jetait un os à ronger dans l’espoir, qu’ils s’en satisferaient et ne seraient pas tentés par d’autres idées, beaucoup plus dangereuses. Et ça a marché.    

Pour mieux diffuser sa parole, il acheta «La Pravda», un ancien hebdomadaire gauchiste. Avec ces multiples articles, faciles à comprendre pour tout le monde, «La Pravda» capturait rapidement l’intérêt d’un grand nombre de lecteurs, pour qui cette simplicité était une aubaine face à toutes ces publications gauchistes et franchement trop intellectuelles. Cette simplicité commençait également à séduire de nouveaux électeurs de son parti «La Démocratie du Peuple», parti qu’il avait d’ailleurs également acheté. De plus en plus de députés «Démocratie du Peuple» décrochaient des sièges dans cette institution, le parlement, institution que le leader aurait préféré supprimer, car comme il le disait souvent: «on n’y fait que perdre son temps».

Entre les lignes, mais qui lit entre les lignes, il dévoila prudemment sa vision de la société Kim Jong-Un. Il continuait  à diffuser son message dans «La Pravda» et sa télévision privée, la «Leader TV» en utilisant une nouvelle langue qu’il avait spécialement crée à cet effet, la «novelangue». Le «cache sexe» de son programme politique était toujours l’expulsion des mongols. Cela plaisait au peuple, car c’était facile à comprendre. Mais, le grand maître avait un agenda caché. D’ailleurs,  Il le disait dans un discours en «novelangue» que, par souci d’égalité entre les citoyens, il fallait introduire un taux d’imposition unique pour tous les citoyens. Ensuite, également par souci d’égalité, il fallait baisser celui-ci, à un niveau acceptable, acceptable pour le grand guide. L’argent ainsi libéré pour le citoyen lui servirait à faire face aux dépenses que l’état ne prendrait plus en charge. Eh bien oui, en contrepartie, le citoyen assumerait les frais scolaires pour ses enfants, frais que l’état serait disposé à lui financer à un taux d’intérêt très compétitif. Ce système fait déjà ses preuves dans un autre pays. Il payerait un péage sur toutes les routes, dorénavant privées. Il aurait la liberté de choisir son assurance maladie parmi ces multiples caisses qui se font concurrence et qui offrent, de ce fait, des prestations véritablement avantageuses. La privatisation de la poste et des chemins de fer permettrait une densification des centres urbains, car n’étant plus desservis, les habitants des villages les plus éloignés,  se verraient contraints à déménager dans les grandes villes. La nature y reprendrait le dessus et une nouvelle faune et flore pourrait s’y développer. Il y aurait encore d’autres économies à faire, il suffirait de creuser un peu.

Un autre objectif important du leader lumineux fut la suppression des impôts sur la fortune, les successions, les revenues, les intérêts et les plus valus, car il ne faut pas oublier, le capital ne connaît pas de frontières. S’il n’est pas bien traité en Suisse, il s’en ira en Chine, la peur, là encore. D’après le grand timonier, l’état ne doit pas imposer de règles ni d’impôts au capital, car, après tout, c’est le capital qui crée les emplois. Si les entreprises délocalisent, c’est que le capital n’obtient pas le rendement qu’il souhaite. Etant donné que les employés ne sont pas prêts à accepter simultanément une baisse de leur salaire, une augmentation du temps de travail et des licenciements, l’entreprise, pour maintenir le rendement de son capital, doit délocaliser sa production dans des pays dans lesquels les salaires sont plus bas et les travailleurs plus dociles.

Ce n’est bien entendu pas par ces mots que le grand timonier expliquait la situation des impôts et tout ça, car cela serait trop compliqué pour le peuple. Non, il utilisait la «novelangue». Il parlait de la dureté de la concurrence internationale, la fermeté du Franc, des impôts prohibitifs, de la bureaucratie étatique débordante à l’égard des entreprises et, bien sûr, des mongols, son sujet préféré.    

Le grand leader charismatique sait que son programme créerait inévitablement des inégalités dans la société, car ceux qui sont déjà riches à la naissance partiraient avec quelques mètres d’avance. Parmi ceux qui partaient avec du retard, arriveraient seulement les plus forts. La compétition entre ceux qui partaient avec du retard, il adorait, car il se servait des meilleurs pour ses projets futurs. Pour les laissés pour compte, le grand timonier aurait prévu un concept qui date du 19ème siècle, la charité.

Pour financer son projet, il avait besoin d’alliés, qui, pour des raisons de discrétion, préféraient rester en arrière-plan.  On les appelait les donateurs. Personne ne les connaissait.

Même si le parti «La Démocratie du Peuple» disposait de près d’un tiers des voix au parlement, il ne pouvait pas s’imposer tout seul, car il n’avait pas la majorité absolue. Pas encore. Il y avait là les libéraux du «Parti de la Liberté» qui pensaient comme le leader, mais qui ne voulaient pas s’associer à lui. Il était trop rustre à leur goût. Pourtant, ils adoraient son idée de la baisse des impôts et  la réduction des dépenses de l’état, mais ils n’aimaient pas son discours sur les mongols. Car des mongols, les libéraux en avaient besoin pour remplir leurs usines. Ils étaient moins chers que les autochtones. Les libéraux ne comprenaient pas cette attitude du grand leader. Une attitude qui nuisait aux affaires.

Du côté des adversaires il y avait le parti des «Bons et Gentils» qui n’étaient pas du tout d’accord avec Kim Jong-Un. Curieusement, les deux partis prétendaient défendre les petites gens, ce qui créa une grande confusion parmi les électeurs. Il n’était donc par rare que lorsqu’il  y avait des élections, certains électeurs des «Bons et Gentils» s’égaraient dans le camp du parti «Démocratie du Peuple», allez comprendre.  Mais tout cela arrangeait le grand leader, et cela faisait longtemps qu’il ne craignait plus les «Bon et Gentils». Il fut un temps qu’Ils étaient combatifs et redoutables, de vrais adversaires. Mais c’est loin tout ça.  Etant minoritaires au parlement, ils avaient promis d’être très méchants et de saboter le grand timonier en lançant des missiles qu’on appelait «referendum» ou «initiative». Au début Kim Jong-Un était très fâché. Mais il a vite compris que ces missiles manquaient tous leur cible. Alors il s’était dit qu’il allait contre-attaquer. Et, miracle, tous ses missiles à lui atteignaient leur but. Allez comprendre. Mais bon, soyons justes, le grand timonier illuminé avait le jeu facile, car il profitait d’une tendance générale droitière qui dépassait les frontières de son petit pays, la Suisse.

Presque tous les peuples européens vénéraient leur grand leader charismatique à eux, jusqu’au jour où quelques citoyens européens commençaient à réfléchir, une activité totalement démodée jusqu'à présent. Ils fondaient leurs petits partis dissidents de gauche et commençaient à mettre en doute l’ordre établi. Ils cessaient de lire leur «Pravda» et se mettaient à lire des livres. Personne n’y avait pensé avant eux. Mais il faut dire que chez eux, dans leur pays, ça allait vraiment mal.  Pourtant, Ils avaient suivi à la lettre les directives du courant dominant. Ils avaient travaillé dur, fait des études, acquis des diplômes, pour se retrouver à trente ans à bosser comme serveurs chez McDonalds et à continuer à vivre chez leurs parents. Alors là ils en avaient marre. On les comprend. Il y a des voix qui disent que le parti suisse des «Bons et Gentils» aurait pu s’inspirer de ce qui se passe chez leurs confrères à l’étranger et se montrer un peu plus combatifs lors des élections. En tout cas le grand leader charismatique Kim Jong-Un cherche un adversaire désespérément.

  * novelangue- expression empruntée du roman « 1984 » de George Orwell