29/04/2018

Le roi est nu

Le système de santé le plus onéreux de la planète est, sans surprise, celui des Etats-Unis, avec une dépense « per capita » de USD 9'892, suivi par la Suisse avec 7’919 USD (OECD 2016). Cela représente, dans le cas de la Suisse, pour l’ensemble de son système de santé, une dépense annuelle de 77 mia CHF, dont 28 mia CHF sont couverts par le système des primes d’assurance maladie de base obligatoires. Aux Etats-Unis, la part que le secteur privé occupe dans les dépenses de santé public, s’élève à 54%, en Suisse cette tranche s’élève à 43% (OECD 2014), des records mondiaux.

En effet, à l’instar du système de santé américain, la santé des suisses coûte cher, très cher, car largement privatisée. C’est un secret de polichinelle. On n’attend plus que la petite fille pour dire que le roi est nu.

Fidèle au concept néolibéral de la « concurrence libre et non faussée » la gestion des cotisations obligatoires est confiée à une poignée d’assurances privées, sous la surveillance bienveillante de l’ « Office Fédéral de la Santé publique » (OFSP)

Ainsi, c’est devenu un rite, une sorte de tradition helvétique. Depuis l’introduction de la (LAMAL), la loi fédérale sur l’assurance maladie, il y a vingt ans, chaque année, au mois d’octobre, le ministre, responsable des assurances sociales, annonce une hausse de 5% des primes, 5%, chaque année, année après année, depuis vingt ans, comme une horloge suisse

Depuis 1996, les primes d’assurance maladie obligatoires ont ainsi augmenté de 155%, davantage que l’économie suisse qui elle a cru de 62%, pendant la même période, tandis que les salaires nominaux ont progressé, toujours pendant la même période, de 25%. Si on ajuste ce chiffre à l’inflation, on peut parler d’un accroissement de « zéro », « que dalle », « nada ».

Certes nous avons, au ministère de l‘économie, un surveillant des prix, (surveillant des prix, pas des salaires, mais c’est déjà ça), en la personne de Stefan Meierhans, dont l’office est chargé « d’étudier et de relever les éventuels abus sur les prix des biens et des services ». Et Monsieur Meierhans n’est pas content, mais alors par content du tout. Cela fait 20 ans que son office « étudie » et « relève », et les prix continuent à grimper. Il ne veut pas en rester là, raison pour laquelle il vient de remettre 38 propositions d’amélioration à l’intention du ministre de la santé publique. On ne sait pas ce qui l’a pris.

En Suisse, comme ailleurs, on aime dissocier les sujets brûlants, pour mieux brouiller les pistes. Or, tout est lié. La privatisation du service public et l’explosion des coûts qui s’ensuit touche autant le domaine des chemins de fer, de la poste et de la télécommunication que celui de la santé publique. Le facteur clé s’appelle « la rémunération du capital », le facteur le plus cher et le plus improductif dans l’équation.

Le 5 juin 2016 les milieux de la défense des consommateurs avaient lancé une initiative populaire du nom de « pro service public », initiative refusée devant le peuple à 67,6 %. Oui, oui, nous avons, dans ce pays, le privilège d’interférer dans le processus législatif par le lancement d’initiatives populaires. Seulement, traditionnellement 95% de celles qui sont lancées essuient un refus aux urnes. Il n’est pas bon de trop bousculer l’ordre établi, et le peuple fait en général confiance aux politiques.

Dans ce cas précis il avait peut-être tort, le peuple, probablement même. L’initiative la moins soutenue de l’histoire suisse selon le quotidien « Le Temps » (Même le parti socialiste avait recommandé son refus.), aurait mérité un meilleur accueil. Mais, le texte qui préconisait l’interdiction aux régies publics, la poste, les chemins de fer et Swisscom de faire des bénéfices, était trop fort de café.

Suivant le modèle du grand frère, l’Allemagne, les trois régies suisses avaient été transformées en sociétés anonymes, dont, certes la Confédération garde, encore, la majorité, mais qui seraient dorénavant appelés à payer des dividendes à leurs actionnaires, donc, entre autre aux pouvoirs publics. Le citoyen contribuable est donc prié de passer à la caisse deux fois. En plus du prix de revient du service rendu, le trajet en train, la lettre postée, la communication téléphonique, il devra s’acquitter dorénavant d’un supplément, sous forme de dividende, une taxe déguisée en quelque sorte, en faveur des pouvoirs publics actionnaires, à soi-même en quelque sorte, mais aussi aux actionnaires minoritaires.

Pour cette raison, l’initiative prévoyait que « Swisscom », les chemins de fer ou la poste « devraient faire baisser leur tarifs jusqu’au niveau à partir duquel ils ne feraient plus de bénéfices, tout en prenant en considération les investissements nécessaires dans l’amélioration des infrastructures ».

Un autre point du texte concernait les salaires des PDG de ces entreprises publiques (Le Temps). En effet, à l’époque du lancement de l’initiative, Urs Schäppi, directeur de Swisscom était rémunéré CHF 1'832'000 par année, Andréas Meyer directeur des CFF touchait CHF 1’046'000 et Susanne Ruoff, directrice de la Poste, CHF 984'000, directrice qui vient de se faire prendre « les mains dans le sac » si on peut dire, ayant manipulé les comptes des cars postaux, un domaine sous sa responsabilité, pendant des années, pour « se donner un air plus compétitif », non sans incidence sur sa propre indemnisation sans doute. Les conseillers fédéraux en revanche, les patrons de tout ce beau monde, gagnent, en moyenne, CHF 475'000 par année. Les initiants trouvaient qu’il y avait là matière à réflexion. Le peuple n’était pas de cet avis, ni le parti socialiste suisse d’ailleurs.

Les arguments des opposants valent le détour. Ils estimaient que « l’initiative affaiblirait le service public, dû à la perte de compétitivité des régies ». Si le service public n’avait plus l’obligation de faire du bénéfice, il pourrait se contenter de rendre ses services à son prix de revient. Cela vaut d’ailleurs pour toutes les entreprises, pas seulement celles du service public. Mais ça c’est une autre histoire. Autre grief : « N’étant plus autorisées à faire du bénéfice, les régies publiques ne pourraient plus effectuer les investissements nécessaires », un argument, avancé notamment par le parti socialiste. En matière de comptabilité les entreprises font, ce qu’on appelle communément, des provisions, en vue d’investissements futurs nécessaires, avant de déclarer un profit. Elles ne les font pas avec le produit du profit.

Ainsi, le serpent continue à se mordre la queue, et les experts, les acteurs de la santé continuent à tourner autour du pot, en proposant sans cesse les mêmes recettes qui ne marchent pas. Ils le savent, bien entendu, qu’elles ne marchent pas, car c’est le but de l’opération, faire en sorte à ce que rien ne change et, surtout, éviter de mentionner l’outil démocratique de la redistribution des richesses susceptible de casser le noeud gordien, l’impôt.

Ainsi la directrice de la plus importante assurance maladie en Suisse (CSS), l’italienne Philomena Colatrella, rémunération annuelle CHF 700'000, prescrit, dans les colonnes d’un quotidien suisse alémanique, « une bonne dose de « responsabilité propre » aux assurés, en proposant une augmentant de la franchise annuelle minimale, actuellement de CHF 300, à CHF 10’0000 par année, « dans le but de faire baisser les primes ». Elle s’empresse, sans doute pour adoucir son propos, de faire son « mea culpa » en déclarant : « Nous, les assureurs n’avons pas fait assez pour freiner l’augmentation du coût de la santé. Nous discutons des mesures à prendre depuis 20 ans. » A 700'000 CHF par année, cela fait cher la discussion.

Le « partenariat public privé » dans le domaine de la santé dépense, en outre, chaque année la somme de 75 mio CHF en frais de marketing et commissions aux intermédiaires, « frais, nécessaires pour stabiliser le nombre d’assurés et fidéliser la clientèle » affirme Philomena Colatrella, encore elle. Ce chiffre se compare aux tentatives, infructueuses, de notre ministre de la santé, Alain Berset, de récupérer la modeste somme de 80 mio CHF de l’industrie pharmaceutique sur la surfacturation des médicaments génériques qui, en comparaison avec les pays voisins, coûtent, en Suisse, le double (RTS), contre l’avis de la majorité bourgeoise de la grande chambre. On se demande pourquoi.

Le capitaliste veut être rémunéré, aussi grassement que possible, c’est son rôle. Il le fait en diminuant ses coûts, le travail et les impôts, tout en augmentant ses revenus, le prélèvement de la taxe sur le capital, l’intérêt. Vu le niveau proche de zéro des taux d’intérêts depuis près de dix ans, il se voit contraint de siphonner les entreprises de leur substance, aussi les entreprises publics, sous forme de dividendes. La production de biens et de services en soi n’a aucun intérêt pour lui. Ce n’est qu’un moyen pour arriver à ses fins.

Seulement, quand cette logique touche à des domaines tels que la santé, elle met en danger des vies. Elle crée une société à deux vitesses, entre ceux qui se soignent et ceux qui n’en ont pas les moyens. La Suisse est une économie mixte par excellence, dotée d’un secteur public fort, faisant le succès de son modèle, pour le bien du plus grand nombre, succès rendu possible grâce à une politique vigilante, tenant en échec les velléités trop pressantes du capital, garantissant ainsi la stabilité politique et la légendaire paix du travail. Elle est sur le point de perdre cet avantage comparatif.

Le président américain le plus populaire de tous les temps, seul à avoir été élu à quatre reprises, Franklin Delano Roosevelt, avait réuni, aux heures les plus sombres de la grande dépression, les capitalistes de son pays en leur disant: « Vous avez deux options. Soit, vous partagez, ou les communistes vous prennent tout ». Le parti communiste américain ayant été, faut-il le rappeler, une force non négligeable à cette époque. Les capitalistes choisirent l’option du partage.

Ainsi, jusqu’à la fin des années 1970, le taux d’imposition sur le revenu de la dernière tranche s’était élevé à 90%, jusqu’au jour où Hollywood avait envoyé un des siens à la Maison Blanche. Quand on voit, en cette année 2018, aux Etats-Unis et en Europe, descendre dans la rue des pans entiers de la société, on se dit que les capitalistes seraient bien inspirés de partager à nouveau.

En Suisse, on ne descend pas dans la rue, on souffre en silence et on vote pour le statu quo. Lors des récentes élections régionales, la droite réactionnaire, la force politique la plus importante dans ce pays, a certes laissé quelques plumes, mais les électeurs, majoritairement des séniors, car les jeunes ne s’intéressent pas à la politique, ne sont pas prêts à donner davantage de pouvoir à la gauche qu’il n’en faut. Les horreurs du goulag sont encore trop présentes dans les esprits.

10:14 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

24/03/2018

L’école de demain dans le meilleur des mondes

« Economiesuisse » l’organisation faitière des entreprises suisses est inquiète. Les élèves de l’école primaire seraient insuffisamment préparés pour le marché du travail de demain. Juste à temps, avant l’introduction d’un nouveau plan d’étude dans plusieurs cantons, elle propose donc quelques pistes pour « optimiser l’adaptation du système scolaire à la révolution numérique ».

Sous l’intitulé « Nos revendications en matière de politique d’éducation » elle publie son catalogue de vœux sur son site internet. Le mot d’ordre : compétitivité, compétitivité, compétitivité. Pour le bien des élèves, cela va sans dire.

« Pour que la Suisse demeure parmi les vainqueurs en matière de digitalisation, le système d’éducation doit absolument être revu dans son ensemble », la faitière préconise notamment l’enseignement des matières « allemand » et « mathématiques » par ordinateur, « ce qui faciliterait un contrôle plus efficace de la performance ». Elle propose, une combinaison entre « l’apprentissage individuel par ordinateur », et la formation en classes, classes « constituées en fonction de la performance des élèves » et non plus en fonction de l’âge des élèves, notamment dans ses matières fétiches, les matières STEM (science, technology, engineering, mathematics) car, comme l’affirme, Dr. Rudolf Minsch, directeur du ressort « Politique économique et formation » chez « Economiesuisse » : « Il faut « abandonner cette idée farfelue selon laquelle chaque élève pourrait atteindre le même niveau, dans les matières STEM notamment. L’enseignement individuel tend à gonfler inutilement l’effectif du corps enseignant ».

En effet, son pendant allemand « Institut der deutschen Wirtschaft » avait déjà tiré la sonnette d’alarme dans un rapport publié en 2013. L’économie allemande aurait un « urgent besoin » d’académiciens STEM, formatés, pardon formés, dans les matières ingénierie et technologie, notamment pour l’industrie métallurgique et électronique. L’institut déplore un « brain drain » d’étudiants étrangers qui quitteraient le pays avec le précieux savoir.

Par souci d’efficacité Dr. Minsch envisage « d’engager des étudiants en informatique pour seconder les enseignants plus âgés « largués par l’avancement frénétique du progrès technologique ».

Déjà le camarade Staline avait besoin d’ingénieurs et non de poètes et penseurs pour réaliser son rêve d’une société égalitaire. On n’est pas loin du modèle. Dans la dystopie orwellienne « 1984 » la société, dont la langue officielle est le « newspeak » ou « novlangue », est divisée en trois castes, dont chacune dispose d’un vocabulaire restreint pour communiquer, ce qui empêche les castes de se parler entre elles.

La « novlangue » de la caste A se limite à « des termes nécessaires au travail, à la vie quotidienne (manger, boire, travailler). L’univocité des termes empêche tout usage littéraire politique ou philosophique ». (Wikipedia)

La « novlangue » de la caste B est la langue politique, truffée de néologismes (destinée à des fins politiques, (teambuilding, startup, ressources humaines). (Wikipedia)

La « novlangue » de la caste C est réservée à l’élite scientifique. Elle est entièrement composée de termes techniques et scientifiques. (Wikipedia)

Fidèle au concept du « en même temps » de la novlangue économique, conçu pour étouffer la contestation dans l’œuf, les milieux économiques demandent aux futurs candidats, en plus du savoir faire, de la compétence sociale, les « soft skills », créativité, motivation et l’esprit critique, car la technologie ne peut pas tout. « A l’avenir il y aura une diminution des tâches répétitives et physiques et les compétences cognitives et sociales gagneront en importance ». En voilà une observation inédite.
L’introspection ne fait décidément pas partie des vertus des milieux économiques. En quarante ans de néolibéralisme et de « carte blanche » aucun des défis majeurs que la société affronte au XX1ème siècle n’est proche d’une solution. La transition énergétique est toujours à ses balbutiements. Les énergies fossiles et nucléaires représentent toujours la majeure partie du mix. Aucun moyen de transport écologique n’est à l’horizon, en revanche, une voiture sans chauffeur. L’approvisionnement de la population en services de santé est de plus inégalitaire dû à l’explosion des coûts. Le secteur de la finance s’est avéré incapable de fournir les crédits nécessaires. La privatisation des services publics s’est soldée par un désastre, dernier en date, la faillite du constructeur anglais « Carillion ».

L’économie prend volontiers le relais de la recherche fondamentale, menée dans les universités publics, financées par les pouvoirs publics, s’il y a un potentiel pour des applications profitables.

Cette volonté de cimenter le statu quoi est illustré au mieux par un récent article, paru dans l’hebdomadaire français « Marianne » sous le titre « Des candidats moutonniers, incapables de penser par eux mêmes » se référant aux candidats au concours d’entrée de 2017 à la prestigieuse Ecole nationale d’administration (ENA). Le jury pointe « une certaine unicité de vues entre les candidats » et « une frilosité qui empêcherait les aspirants énarques de proposer une réflexion, une vision personnelle des sujets traités ». En Eurasia d’Orwell il s’agirait là de la classe B.

Richard D. Wolff, co-fondateur de l’ONG « Democracy at work », professeur émérite en économie de l’Université de Massachusetts, l’économiste marxiste le plus éminent des Etats-Unis selon le « New York Times », le résume ainsi lors d’un de ses nombreux séminaires, régulièrement publiés sur « youtube ».

« Je suis un produit du système éducatif américain. (celui qui se retrouve avec une dette étudiante de 1'400 mia USD pour 44 mio d’étudiants, dont 7 mio sont en défaut de paiement, plus que la dette des cartes de crédit qui s’élève à 1'000 mia USD ndlr). Les connaissances pour mes analyses économiques que je présente dans mes séminaires j’ai dû me les approprier moi-même. Pourquoi? J’ai un diplôme de l’Université de Harvard, « magnum cum laude ». J’ai un « Master en économie » de l’Université de Stanford et j’ai fini à l’Université de Yale où j’ai acquis un « PHD en économie » et un « Master en histoire ». Je suis bardé de diplômes des universités les plus prestigieuses. Pourtant, aucune des trois universités ne m’a jamais parlé d’un des plus importants économistes de l’histoire de l’humanité, Karl Marx. Il n’y a aucune justification pour cela si ce n’est la peur d’en débattre. »

Après une phase de teste de quarante ans, le capitalisme version néolibérale s’est avéré inefficace. Il est temps que la démocratie s’approprie de son avenir à nouveau, surtout en matière d’éducation.

10:45 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

28/02/2018

Carillion ou pour qui sonne le glas

Carillion, le deuxième plus grand groupe de bâtiment et travaux publics britannique vient de mettre la clé sous le paillasson, laissant 20'000 employés face à un avenir incertain. Curieusement, la presse européenne ne s’intéresse pas trop au sujet. Le gouvernement de Mrs. May se trouve une fois de plus dans le pétrin, car Carillion n’est pas une entreprise comme une autre.

Née d’un « spin off », en 1999, de la multinationale de matériaux de construction « Tarmac Group Ltd. », inventrice du célèbre « tarmac » sur lequel les avions ont l’habitude de se poser, elle-même fondue entre temps dans le groupe franco-suisse « LafargeHolcim », Carillion diversifie ses activités dorénavant dans le « facility management » ou gestion et entretien des bâtiments.

Dans ce domaine l’entreprise travaille étroitement avec le gouvernement britannique. Sous l’appellation « partenariat public privé » (PPP) ou (PFI) « Private Finance Initiative » une trouvaille du gouvernement de John Major, protégé et successeur de Lady Thatcher, 40% de son chiffre d’affaires est généré ainsi par des contrats publics d’une durée de 30 à 40 ans.

Le principe est simple. Le « partenaire » privé lève les fonds nécessaires pour l’exécution de travaux publics tels que la construction et l’entretien d’hôpitaux, de prisons, d’écoles, de routes, des infrastructures ferroviaires tels que par exemple le TGV entre Londres et le Nord de l’Angleterre et d’autres. En contrepartie, l’état verse une redevance pendant la durée du contrat pour amortir l’investissement, ce qui représente, dans le cas de Carillion, 450 contrats d’une valeur de près de 2 mia euros, repas scolaires pour 32'000 écoles, services de nettoyage d’hôpitaux, entretien de prisons et sites militaires etc.

Le total de ce genre de contrat avec le gouvernement britannique s’élève actuellement à 60 mia £ pour 700 contrats.

Depuis ses débuts, la trouvaille « Major », affinée par le gouvernement du socialiste Tony Blair, est devenu un best-seller auprès des gouvernements européens de toutes les couleurs. Privatisation des services publics est le maître-mot. Le clou de l’opération ? Le transfert du risque opérationnel au secteur privé et, du même coup, l’embellissement des comptes publics, chroniquement dans le rouge, avec la complicité des grandes maisons d’audit comme, par exemple KPMG, qui fut accessoirement chargée de la surveillance des comptes de… Carillion. Pour la liquidation, c’est d’ailleurs Pricewaterhousecoopers qui s’en occupe. Tout le monde y gagne.

Sauf le service public, car, quand ça foire c’est toujours la collectivité qui règle la note, à l’instar du sauvetage des banques pendant la crise de 2008, banques, accessoirement également en charge d’un service public, la création monétaire.

La doctrine néolibérale prétend, sans pour autant fournir la preuve, que le secteur privé soit plus performant que le secteur public. Quant à l’efficacité du travail, c’est probablement kif-kif bourricot, quant au coût, en revanche, c’est carrément faux.

L’état finance ses prestations avec les recettes fiscales. S’il doit recourir à l’emprunt, son coût de financement est inférieur à celui du secteur privé et, comme il n’a pas d’actionnaires à satisfaire, il n’y a pas de rétribution du capital propre. Une entreprise 100% publique fournirait donc, à efficacité égale, des services d’un meilleur rapport qualité prix que le secteur privé.

En guise de petite illustration de cette « thèse révolutionnaire », entre 2012 et 2016 Carillion, qui montrait un cash flow d’à peine 160 mio £, se séparait d’actifs pour permettre des paiements de dividendes de l’ordre de 376 mio £ pendant la même période.

Le gouvernement de Mrs. May, qui a d’ailleurs continué à attribuer des contrats d’une valeur de 1,3 mia £ à Carillion après l’annonce d’un amortissement exceptionnel de 845 mio £ et le départ de son PDG au mois de juillet de l’année passée, sera donc appelé, in extremis, à remplacer les contrats avec Carillion pour garantir le maintien du service public et, par la même occasion, de trouver un moyen pour boucher le trou de 990 mio £ dans les comptes du régime de retraite des employés.

Cet intermède n’est rien d’autre qu’un épisode de plus dans la longue et douloureuse saga de la privatisation des services publics britanniques, et peut-être, une invitation à la méditation sur le bien fondé d’une idée qui veut que la recherche du profit et la gestion du bien public fasse bon ménage.

10:06 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |