12/07/2017

La liste d’invités du « Washington Post »

Elizabeth Graham Weymouth, rédactrice en cheffe du fleuron de la presse américaine, fille de Philip Graham (1915-1963) et Katharine Meyer Graham, éditrice du « Washington Post » jusqu’à sa mort en 2001, fête, cette année, son 74ème anniversaire. Pour marquer l’événement elle vient de donner une réception haute en couleur dans sa demeure des Hamptons. L’invité vedette, le metteur en scène Stephen Spielberg, était là pour parler de son nouveau film « The Papers » dont le scénario loue l’engagement de la regrettée Katharine Meyer Graham en faveur de la liberté de la presse.

« The Papers » font référence aux « Pentagon Papers », documents militaires, classées « top secret », publiées une première fois par le « New York » Times en 1971, grâce à l’activiste anti-guerre Daniel Ellsberg, mettant en lumière la politique douteuse des Etats-Unis dans la guerre du Vietnam, entre 1945 et 1967, notamment l’élargissement du conflit au pays voisins, le Cambodge et le Laos.

Daniel Ellsberg fut poursuivi par le gouvernement Nixon pour vol, conspiration et espionnage, accusations abandonnées en 1973 suite à des révélations dans le contexte du scandale du « Watergate » devant une commission sénatoriale, scandale par ailleurs révélé par les journalistes Bob Woodward et Carl Bernstein du « Washington Post ».

A l’époque de la guerre en Iraq, Ellsberg prit à nouveau position contre l’intervention américaine, contre l’avis de la presse américaine cette fois. Plus récemment, sa « Freedom of the Press Foundation » avait soutenu financièrement le soldat Chelsea Manning dans sa lutte contre la machine judiciaire et défendu le lanceur d’alerte Edward Snowdon dans un article paru dans le « Guardian ».

Bien que les « Pentagon Papers » furent surtout compromettants pour les administrations Kennedy et Johnson, le secrétaire à la défense, Henry Kissinger, convainquit le président Nixon d’empêcher leur publication dans le but de laisser le champ libre à d’éventuels futures opérations secrètes. Après quelques tentatives infructueuses auprès du NYT de cesser volontairement la publication, le procureur général John Mitchell, par ailleurs condamné quelques années plus tard à deux ans et demi de prison pour conspiration et obstruction à la justice dans le contexte du scandale du « Watergate », obtint une injonction de la cour fédérale, obligeant le « Times » de cesser la publication des dits documents.

Suite à cette décision, ce fut un des éditeurs du « Washington Post », Ben Bradlee, personnifié dans le film de Spielberg par Tom Hanks, qui prit le relais. Ayant reçu une partie des documents de la part d’Ellsberg, Bradlee commença à publier ses propres séries d’articles. A l’instar du NYT il reçut, lui aussi, un appel du procureur, exigeant de renoncer à la publication des documents compromettants, ce que le journaliste refusa. (Wikipedia)

Cette affaire fut le prélude à ce qui devint le scandale du « Watergate » dont la publication de l’enquête par les journalistes du « Washington Post » Bob Woodward et Carl Bernstein reçut le soutient inconditionnel de la part de Katharine Graham.
En 2013 le « The Washington Post » finit en mains du milliardaire Jeff Bezos, fondateur de l’entreprise de commerce électronique « Amazon ».

Depuis que les éditeurs ont cédé leur place aux financiers, le journalisme d’investigation des grands titres de presse a cessé d’exister. Devenus des outils de propagande ils sont allé jusqu’à offrir au candidat Donald Trump une présence médiatique d’une valeur de USD 2 mia, selon le NYT, pour se voir museler par le président Donald Trump, à l’instar de la chaîne d’information CNN.

On s’étonne d’autant plus du curieux mélange des genres qu’entretiennent presse et pouvoir, transcendant les « convictions ». En consultant la liste des invités d’Elizabeth Weymouth, journaliste, révélée par Jimmy Dore, humoriste et commentateur politique sur sa chaîne « Youtube » on se demande si ces gens ont des valeurs:

Le couple Jared et Ivanka Kushner-Trump, Kellyanne Conway « conseillère » du président Trump, interdite d’antenne chez CNN pour les mensonges qu’elle profère au nom du président, le sénateur Chuck Schumer, chef du groupe du parti démocrate au sénat, Gray Christopher Ruddy fondateur de « Newsmax Media », une chaîne de télévision ultraconservatrice, copain avec Bill O’Reilly, viré récemment de « Fox News » pour harcèlement sexuel, proche du président Trump, Robert Hormats, président de la société de conseil « Kissinger Associates » appartenant à l’ancien conseiller à la sécurité nationale Henry Kissinger (sans rancune), Carl Icahn, financier multimilliardaire ayant inspiré Oliver Stone pour son film « Wall Street », Charles Koch, multimilliardaire, militant pour l’abrogation d’Obamacare voulant aller encore plus loin que le président Trump, John Paulson, financier, devenu multimilliardaire en vendant à découvert des titres de « subprimes », Dina Powell ancienne directrice et partenaire de la maison Goldman Sachs, actuellement conseillère du président Trump en matière de sécurité, Georges Soros, financier multimilliardaire et philanthrope d’origine hongroise…

10:32 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

07/07/2017

La compétitivité, un non-sens économique

Le nouveau gouvernement français est décidé à rendre la France compétitive en ouvrant un des derniers chantiers de dérégulation des pays industrialisés. Suivant l’exemple britannique des gouvernements Blair, Brown et Cameron, il misera sur « l’économie du savoir », favorisant, le secteur de la finance et les nouvelles technologies.

Lorgnant comme un vautour sur les « supposés » débris de la « City », suite au Brexit, pour s’accaparer le plus grand morceau, au détriment de sa concurrente, l’Allemagne, son tout nouveau ministre de l’Economie et de la Finance court déjà les cocktails de la haute finance new yorkaise pour vanter les mérites de Paris comme « hub » financier. Ceci pour l’unité et la fraternité européenne.

En Grande Bretagne, cette course à la compétitivité, visant à favoriser la nouvelle économie, a mené à la plus importante désindustrialisation de l’histoire du pays et un gouffre astronomique dans les finances publiques, suite à la crise financière de 2008, qui n’est d’ailleurs toujours pas digérée. En trente ans, la part du secteur manufacturier dans l’économie britannique a baissé de deux tiers.

Les économistes néoclassiques défendent la nécessité de la compétitivité dans l’économie par ce qu’ils appellent la « productivité marginale ». Autrement dit, grâce à la compétitivité, chaque facteur, contribuant à la fabrication d’un produit, serait rémunéré à sa juste valeur. Cette théorie, par ailleurs toujours prédominante, part du principe qu’une rémunération plus élevé reflèterait intrinsèquement une plus grande contribution à la valeur ajoutée et mériterait, de ce fait un meilleur traitement, au niveau de l’imposition notamment.

La théorie néoclassique affirme également qu’aucune régulation ne devrait, ni d’ailleurs saurait porter atteinte à cette loi universelle et inébranlable de l’économie.

Pour une infime minorité, les self-made milliardaires, fréquemment mis en avant, la thèse s’avère pertinente, pour l’immense majorité en revanche, elle ne tient pas, car de nombreux facteurs extérieurs faussent la concurrence.

Actuellement l’immense majorité des revenues ne sont pas le fruit d’une quelconque contribution précieuse à l’économie, mais, de ce que l’économiste américain Joseph Stiglitz appelle « la rente », un facteur déterminant dans la distorsion de la concurrence.

Historiquement attribuée au droit de la propriété, « la rente » est aujourd’hui associée à des situations de monopole ou de détention de titres de propriété intellectuelle, d’ailleurs le plus souvent obtenu par simple prise de contrôle. Ces situations de rente sont extrêmement néfastes à l’économie, car ils lui enlèvent du pouvoir d’achat par des prix surfaits, notamment dans l’industrie pharmaceutique, de ce fait subventionnée par la sécurité sociale.

Le secteur qui profite le plus d’une situation de rente toutefois, est le secteur de la finance. Protégées par l’implicite garantie souveraine, les banques s’autorisent à prendre des risques qu’aucune autre entreprise n’oserait prendre, dans le seul but d’obtenir une constante amélioration des rendements.

Depuis trente ans, la progression des salaires demeure constamment, et de manière significative, en dessous de la progression de la productivité, ce qui contredit la théorie de la productivité marginale et sa « juste rémunération » de la valeur ajoutée.
En théorie, l’augmentation de la richesse, donc du capital, productif en l’occurrence, devrait amener « naturellement » une baisse du rendement de ce même capital et une augmentation des salaires. Le problème est que dans l’économie dans laquelle nous vivons l’augmentation du capital n’est pas le résultat d’une meilleure productivité de l’économie, et du même coup une amélioration de la condition de vie des gens, mais une auto-alimentation du capital par le capital, ou de la rente par la rente, encouragée par une politique monétaire des banques centrales à coût zéro. De temps à autre ces bulles, financières ou immobilières, éclatent et causent des dégâts considérables à l’économie réelle.

Un cadre institutionnel, dont les néoclassiques ne veulent pas, pourrait pourtant facilement corriger ce déséquilibre, en taxant davantage le revenu sur le capital, la plus value et le capital per se, et, du même coup, baisser l’impôt sur le travail. Certes, un pays seul ne le ferait pas, un argument alibi d’ailleurs qui conforte tout le monde dans le statu quo, dans le cadre de l’Union Européenne en revanche, si chère au nouveau gouvernement français, cela devrait pouvoir se faire.

La stagnation des salaires ampute le pouvoir d’achat et creuse les inégalités, inégalités que même une institution comme l’OCDE considère préjudiciable à la croissance, estimant que sans le niveau actuel des inégalités, la croissance économique dans des pays comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni aurait été supérieure de six à neuf pourcent les dernières deux décennies.

Dans sa récente « lettre traditionnelle au président de la République » le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, se fait le chantre de la dérégulation et de la compétitivité, invitant le président à saisir l’occasion d’une « poussée de croissance en Europe » ( ?) pour « défendre le model social européen comme rempart contre les inégalités.» On croit rêver. En outre, il fustige le déficit commercial de la France qu’il semble mettre sur le compte d’un « manque de qualification professionnelle des français » ( ?) et invite le président à adapter au plus vite le droit du travail au modèle allemand. (Le Monde 06.07.2017)

L’Allemagne est déjà vertement critiquée par ses partenaires économiques pour ses excédents commerciaux, alors que la France veut s’y mettre aussi. Qui les achètera tous ces excédants, les consommateurs sans pouvoir d’achat, victimes de la dérégulation du code de travail ?

09:08 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

27/06/2017

Ayn Rand n’est pas (encore) morte

Selon une étude de la bibliothèque du congrès américain, le roman de la philosophe et romancière russo-américaine Ayn Rand, « Atlas shrugged », publié en 1957, traduit en français en 2011 sous le titre « La grève », occuperait la deuxième place parmi les livres les plus influents du XXIème siècle aux Etats-Unis, juste après la bible.

Rescapée de la révolution bolchévique, Ayn Rand, devenue américaine en 1931, vouait une haine viscérale, durant toute sa vie, contre l’étatisme ou ce qu’elle appela la « mentalité collectiviste ». Profondément athée, elle développa sa théorie de l’objectivisme, prônant le capitalisme « laissez-faire » et la « vertu de l’égoïsme rationnel ». Elle soutint que « l’homme est un être héroïque dont l’éthique de la vie doit être la poursuite de son propre bonheur, et la réalisation de soi son activité la plus noble », rejetant l’altruisme et la compassion comme néfaste et un obstacle à l’atteinte de ce but. On se rappelle de la devise du personnage de Gordon Gekko dans le film « Wall Street »: Greed is good !

Curieusement opposée à l’anarchie, la romancière concéda tout de même trois domaines de pouvoir à l’état, dont la justice, pour arbitrer les contrats entre citoyens, l’armée pour protéger la nation, ainsi que la police pour protéger les individus contre la violence physique et l’atteinte à la propriété privée.

Les maîtres à penser de ce qui devait plus tard devenir le néolibéralisme, tels que les économistes Friedrich Hayek ou Milton Friedman et tant d’autres, s’étaient toujours empressés de prendre leur distance avec les thèses d’Ayn Rand, bien que celles-ci n’étaient pas si éloignées des leurs, thèses qui d’ailleurs devaient poser les jalons de l’ordre politique et économique ultralibéral de la société américaine dès les années 1980, culminant dans l’élection de Donald Trump à la présidence.

L’ancien président Ronald Reagan s’était inspiré d’Ayn Rand pour entamer sa vague de dérégulation dans les années 1980 au même titre que l’ancien patron de la Réserve Fédérale Alan Greenspan, un fervent adepte de la romancière, morte en 1982 à New York, ou l’actuel président de la Chambre des Représentants, Paul Ryan qui, selon ses propres dires, ne serait jamais entré en politique sans l’inspiration des écrits d’Ayn Rand.

Le démantèlement de l’assurance maladie, actuellement en cours, n’est qu’une étape pas vers l’idéal d’Ayn Rand, dont le roman dystopique « Atlas shrugged » donne un avant-goût qui sonne comme un avertissement d’outre tombe.

Atlas, le dieu grecque, condamné par Zeus de porter la voute terrestre sur ses épaules, représente, pour Ayn Rand, les « hommes de l’esprit », les entrepreneurs, scientifiques, artistes qui font un pied de nez à la société ingrate, de plus en plus collectivisée et règlementée, les empêchant dans la réalisation de soi, en se retirant, laissant le monde sans hommes de génie, faisant tomber ainsi tout l’édifice de la civilisation.

Le personnage principal, John Galt, un héro « randien » mais également un héro imaginaire du mouvement néoconservateur américain, le Tea Party, est un entrepreneur, philosophe et grand savant, inspiré, comme disent certains, de l’inventeur et ingénieur américain, d’origine serbe, Nikola Tesla.


John Galt, inventeur révolutionnaire d’un moteur, fonctionnant à l’énergie statique, refuse de faire bénéficier la société ingrate de son invention. Il crée, au fin fond du Colorado, la communauté capitaliste utopique. Il appelle tous les entrepreneurs, frustrés par les interventions incessantes de l’état dans leurs affaires, de faire grève et de joindre son mouvement. Ces ingérences incessantes de la part du gouvernement provoquent une répétition de graves crises, amplifiée par la grève des puissants.

Un jour John Galt s’adresse à toute la nation, expliquant la cause du déclin. Il critique le dédain des masses pour les créateurs égoïstes apportant pourtant la plus grande richesse. « Vous avez sacrifié la justice à la pitié, l’indépendance à l’unité, la raison à la foi, la richesse au besoin, l’estime de soi à l’abnégation, le bonheur au devoir ».Il promet le retour des puissants, à condition que le gouvernement abdique.

Le gouvernement abdiqua.

Pour la petite histoire, les fruits du succès de la marque de voiture « Tesla », nommée en l’honneur du célèbre scientifique, n’ont pas été récoltés par les ingénieurs inventeurs, Martin Eberhard et Marc Tarpenning, mais par l’investisseur et milliardaire Elon Musk.

08:12 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (6) | | | |