07/07/2017

La compétitivité, un non-sens économique

Le nouveau gouvernement français est décidé à rendre la France compétitive en ouvrant un des derniers chantiers de dérégulation des pays industrialisés. Suivant l’exemple britannique des gouvernements Blair, Brown et Cameron, il misera sur « l’économie du savoir », favorisant, le secteur de la finance et les nouvelles technologies.

Lorgnant comme un vautour sur les « supposés » débris de la « City », suite au Brexit, pour s’accaparer le plus grand morceau, au détriment de sa concurrente, l’Allemagne, son tout nouveau ministre de l’Economie et de la Finance court déjà les cocktails de la haute finance new yorkaise pour vanter les mérites de Paris comme « hub » financier. Ceci pour l’unité et la fraternité européenne.

En Grande Bretagne, cette course à la compétitivité, visant à favoriser la nouvelle économie, a mené à la plus importante désindustrialisation de l’histoire du pays et un gouffre astronomique dans les finances publiques, suite à la crise financière de 2008, qui n’est d’ailleurs toujours pas digérée. En trente ans, la part du secteur manufacturier dans l’économie britannique a baissé de deux tiers.

Les économistes néoclassiques défendent la nécessité de la compétitivité dans l’économie par ce qu’ils appellent la « productivité marginale ». Autrement dit, grâce à la compétitivité, chaque facteur, contribuant à la fabrication d’un produit, serait rémunéré à sa juste valeur. Cette théorie, par ailleurs toujours prédominante, part du principe qu’une rémunération plus élevé reflèterait intrinsèquement une plus grande contribution à la valeur ajoutée et mériterait, de ce fait un meilleur traitement, au niveau de l’imposition notamment.

La théorie néoclassique affirme également qu’aucune régulation ne devrait, ni d’ailleurs saurait porter atteinte à cette loi universelle et inébranlable de l’économie.

Pour une infime minorité, les self-made milliardaires, fréquemment mis en avant, la thèse s’avère pertinente, pour l’immense majorité en revanche, elle ne tient pas, car de nombreux facteurs extérieurs faussent la concurrence.

Actuellement l’immense majorité des revenues ne sont pas le fruit d’une quelconque contribution précieuse à l’économie, mais, de ce que l’économiste américain Joseph Stiglitz appelle « la rente », un facteur déterminant dans la distorsion de la concurrence.

Historiquement attribuée au droit de la propriété, « la rente » est aujourd’hui associée à des situations de monopole ou de détention de titres de propriété intellectuelle, d’ailleurs le plus souvent obtenu par simple prise de contrôle. Ces situations de rente sont extrêmement néfastes à l’économie, car ils lui enlèvent du pouvoir d’achat par des prix surfaits, notamment dans l’industrie pharmaceutique, de ce fait subventionnée par la sécurité sociale.

Le secteur qui profite le plus d’une situation de rente toutefois, est le secteur de la finance. Protégées par l’implicite garantie souveraine, les banques s’autorisent à prendre des risques qu’aucune autre entreprise n’oserait prendre, dans le seul but d’obtenir une constante amélioration des rendements.

Depuis trente ans, la progression des salaires demeure constamment, et de manière significative, en dessous de la progression de la productivité, ce qui contredit la théorie de la productivité marginale et sa « juste rémunération » de la valeur ajoutée.
En théorie, l’augmentation de la richesse, donc du capital, productif en l’occurrence, devrait amener « naturellement » une baisse du rendement de ce même capital et une augmentation des salaires. Le problème est que dans l’économie dans laquelle nous vivons l’augmentation du capital n’est pas le résultat d’une meilleure productivité de l’économie, et du même coup une amélioration de la condition de vie des gens, mais une auto-alimentation du capital par le capital, ou de la rente par la rente, encouragée par une politique monétaire des banques centrales à coût zéro. De temps à autre ces bulles, financières ou immobilières, éclatent et causent des dégâts considérables à l’économie réelle.

Un cadre institutionnel, dont les néoclassiques ne veulent pas, pourrait pourtant facilement corriger ce déséquilibre, en taxant davantage le revenu sur le capital, la plus value et le capital per se, et, du même coup, baisser l’impôt sur le travail. Certes, un pays seul ne le ferait pas, un argument alibi d’ailleurs qui conforte tout le monde dans le statu quo, dans le cadre de l’Union Européenne en revanche, si chère au nouveau gouvernement français, cela devrait pouvoir se faire.

La stagnation des salaires ampute le pouvoir d’achat et creuse les inégalités, inégalités que même une institution comme l’OCDE considère préjudiciable à la croissance, estimant que sans le niveau actuel des inégalités, la croissance économique dans des pays comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni aurait été supérieure de six à neuf pourcent les dernières deux décennies.

Dans sa récente « lettre traditionnelle au président de la République » le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, se fait le chantre de la dérégulation et de la compétitivité, invitant le président à saisir l’occasion d’une « poussée de croissance en Europe » ( ?) pour « défendre le model social européen comme rempart contre les inégalités.» On croit rêver. En outre, il fustige le déficit commercial de la France qu’il semble mettre sur le compte d’un « manque de qualification professionnelle des français » ( ?) et invite le président à adapter au plus vite le droit du travail au modèle allemand. (Le Monde 06.07.2017)

L’Allemagne est déjà vertement critiquée par ses partenaires économiques pour ses excédents commerciaux, alors que la France veut s’y mettre aussi. Qui les achètera tous ces excédants, les consommateurs sans pouvoir d’achat, victimes de la dérégulation du code de travail ?

09:08 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

27/06/2017

Ayn Rand n’est pas (encore) morte

Selon une étude de la bibliothèque du congrès américain, le roman de la philosophe et romancière russo-américaine Ayn Rand, « Atlas shrugged », publié en 1957, traduit en français en 2011 sous le titre « La grève », occuperait la deuxième place parmi les livres les plus influents du XXIème siècle aux Etats-Unis, juste après la bible.

Rescapée de la révolution bolchévique, Ayn Rand, devenue américaine en 1931, vouait une haine viscérale, durant toute sa vie, contre l’étatisme ou ce qu’elle appela la « mentalité collectiviste ». Profondément athée, elle développa sa théorie de l’objectivisme, prônant le capitalisme « laissez-faire » et la « vertu de l’égoïsme rationnel ». Elle soutint que « l’homme est un être héroïque dont l’éthique de la vie doit être la poursuite de son propre bonheur, et la réalisation de soi son activité la plus noble », rejetant l’altruisme et la compassion comme néfaste et un obstacle à l’atteinte de ce but. On se rappelle de la devise du personnage de Gordon Gekko dans le film « Wall Street »: Greed is good !

Curieusement opposée à l’anarchie, la romancière concéda tout de même trois domaines de pouvoir à l’état, dont la justice, pour arbitrer les contrats entre citoyens, l’armée pour protéger la nation, ainsi que la police pour protéger les individus contre la violence physique et l’atteinte à la propriété privée.

Les maîtres à penser de ce qui devait plus tard devenir le néolibéralisme, tels que les économistes Friedrich Hayek ou Milton Friedman et tant d’autres, s’étaient toujours empressés de prendre leur distance avec les thèses d’Ayn Rand, bien que celles-ci n’étaient pas si éloignées des leurs, thèses qui d’ailleurs devaient poser les jalons de l’ordre politique et économique ultralibéral de la société américaine dès les années 1980, culminant dans l’élection de Donald Trump à la présidence.

L’ancien président Ronald Reagan s’était inspiré d’Ayn Rand pour entamer sa vague de dérégulation dans les années 1980 au même titre que l’ancien patron de la Réserve Fédérale Alan Greenspan, un fervent adepte de la romancière, morte en 1982 à New York, ou l’actuel président de la Chambre des Représentants, Paul Ryan qui, selon ses propres dires, ne serait jamais entré en politique sans l’inspiration des écrits d’Ayn Rand.

Le démantèlement de l’assurance maladie, actuellement en cours, n’est qu’une étape pas vers l’idéal d’Ayn Rand, dont le roman dystopique « Atlas shrugged » donne un avant-goût qui sonne comme un avertissement d’outre tombe.

Atlas, le dieu grecque, condamné par Zeus de porter la voute terrestre sur ses épaules, représente, pour Ayn Rand, les « hommes de l’esprit », les entrepreneurs, scientifiques, artistes qui font un pied de nez à la société ingrate, de plus en plus collectivisée et règlementée, les empêchant dans la réalisation de soi, en se retirant, laissant le monde sans hommes de génie, faisant tomber ainsi tout l’édifice de la civilisation.

Le personnage principal, John Galt, un héro « randien » mais également un héro imaginaire du mouvement néoconservateur américain, le Tea Party, est un entrepreneur, philosophe et grand savant, inspiré, comme disent certains, de l’inventeur et ingénieur américain, d’origine serbe, Nikola Tesla.


John Galt, inventeur révolutionnaire d’un moteur, fonctionnant à l’énergie statique, refuse de faire bénéficier la société ingrate de son invention. Il crée, au fin fond du Colorado, la communauté capitaliste utopique. Il appelle tous les entrepreneurs, frustrés par les interventions incessantes de l’état dans leurs affaires, de faire grève et de joindre son mouvement. Ces ingérences incessantes de la part du gouvernement provoquent une répétition de graves crises, amplifiée par la grève des puissants.

Un jour John Galt s’adresse à toute la nation, expliquant la cause du déclin. Il critique le dédain des masses pour les créateurs égoïstes apportant pourtant la plus grande richesse. « Vous avez sacrifié la justice à la pitié, l’indépendance à l’unité, la raison à la foi, la richesse au besoin, l’estime de soi à l’abnégation, le bonheur au devoir ».Il promet le retour des puissants, à condition que le gouvernement abdique.

Le gouvernement abdiqua.

Pour la petite histoire, les fruits du succès de la marque de voiture « Tesla », nommée en l’honneur du célèbre scientifique, n’ont pas été récoltés par les ingénieurs inventeurs, Martin Eberhard et Marc Tarpenning, mais par l’investisseur et milliardaire Elon Musk.

08:12 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (6) | | | |

22/06/2017

Chili 1973 – France 2017

Le néolibéralisme s’est avéré être une idéologie totalitaire au même titre que le communisme et le fascisme.

Il est loin le temps où en 1947, une poignée d’économistes, intellectuels et journalistes, dont les économistes Friedrich Hayek et Milton Friedman, s’étaient réunis au village suisse de Mont-Pèlerin pour fonder la « Mont-Pèlerin Society » dont la mission principale était, et l’est encore à ce jour, la garantie de la liberté d’expression et des valeurs libérales d’une société ouverte, par le biais de l’économie de marché. A l’époque, la défense des valeurs occidentales paraissait en effet urgente face au communisme totalitaire montant de l’Union Soviétique et de la Chine.

Inspiré du siècle des lumières, le libéralisme économique entend toutefois étendre le concept de la liberté individuelle à l’économie, de sorte à ce que celle-ci s’affranchisse totalement de la sphère d’influence de tout ensemble organisationnel, sociologique et juridique qu’on définirait communément comme « l’état ».

L’économiste américain Milton Friedman, ancien directeur de la MPS, maître à penser de l’ancienne premier ministre britannique Margareth Thatcher, fut l’architecte de la première expérience néolibérale grandeur nature, suivant le coup d’état du général Pinochet, le 11 septembre 1973.

On les appelait les « Chicago Boys », ces économistes chiliens, formés ou endoctrinés, c’est selon, à l’Université de Chicago sous l’oeil bienveillant du professeur Friedman, avec pour objectif d’exporter la bonne parole dans leur patrie. Seul obstacle au projet ambitieux, l’élection au suffrage universel du président socialiste Salvador Allende le 3 novembre 1970.

Avec la complicité de da CIA, le gouvernement américain réfléchit à une solution au problème. La synthèse du brainstorming : un coup d’état. Conseiller à la sécurité nationale et Secrétaire d’Etat, tout en un, Henry Kissinger, lauréat du prix Nobel de la Paix, approcha le général des forces armées chiliennes de l’époque, René Schneider, lui demandant de l’aide. Seulement, le général Schneider, avant tout un militaire, respecta le choix démocratique du peuple chilien. Sa non-coopération lui coûta cher. Le 22 octobre 1970 il fut enlevé et assassiné. Il n’y a, à ce jour, plus guère de doute que ce crime portait la signature du Dr. Kissinger. Il fallait donc patienter encore trois ans pour réussir avec le général Augusto Pinochet.

Fièrement appelé le miracle chilien par le professeur Friedman, l’expérience néolibérale du Chili, sous le régime Pinochet, fut toutefois entachée par de multiples violations des droits de l’homme, plus de 38'000 cas de torture, des dizaines de milliers d’arrestations de dissidents ainsi que l’exile d’un million d’opposants (Wikipedia).

Conforme au modèle néolibéral des « Chicago Boys », l’état chilien procéda à une vague de privatisations d’entreprises publiques, notamment celles du cuivre, 36% du marché mondial, jusqu’à l’eau, l’énergie, la santé et l’éducation. Il introduit un système privé de retraite par capitalisation, le tout accompagné d’une baisse massive des impôts, « libérant » ainsi les individus des entraves de l’état, laissant l’offre et la demande comme seul arbitre. L’ancienne premier ministre britannique Margaret Thatcher, adepte du néolibéralisme, l’avait bien dit: « La société en tant que telle n’existe pas, il n’y a que des individus ».

Loin de son idéal de la liberté individuelle le néolibéralisme s’impose depuis plus de cinquante ans comme doctrine unique, laissant que peu de place à la contestation. Sa machine de propagande, perfectionnée dans le temps grâce à la mainmise successive sur les médias, n’a rien à envier de celles des régimes communistes d’antan.

Certes, les coups d’état sont passés de mode, du moins dans nos contrés, mais les élections présidentielles américaines, et, plus récemment les élections présidentielles et législatives françaises ne laissent plus aucun doute sur les méthodes de manipulation mises en place pour le maintien du statu quo. La prise du dernier bastion, la France, état providence par excellence, permettra l’intégration et la pérennisation du modèle au niveau européen pour les générations à venir.

Les citoyens du Chili de l’époque, dont le choix démocratique fut bafoué par un coup d’état, s’étonneraient peut-être du désintérêt des électeurs français d’aujourd’hui. Certes, la propagande battait le plein et le choix du candidat, issu du sérail de l’establishment, paraissait fait depuis le début de la campagne. Mais, tout de même. Il fallait encore mettre un bulletin dans l’urne. Avoir ensuite manqué une deuxième chance pour corriger le tir, en revanche, est tout simplement impardonnable.

Peut-être faut-il qu’une société soit à un stade avancé de désespoir, telle que la société anglaise qui vient de voir périr dans un incendie 80 citoyens dans un immeuble de logements sociaux, « décoré » il y a deux ans par la municipalité avec des panneaux inflammables, moins chers, pour cacher la misère aux riches propriétaires avoisinants, dans un quartier qui compte parmi les plus chers au monde, mais qui manque visiblement de moyens pour loger les trois cent personnes restées sans abri.

C’est comme au jeu de téléréalité de Donald Trump, « The Apprentice », des gagnants de ce système il n’y aura que très peu.

16:35 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |