Le blog de Bruno Hubacher - Page 3

  • Crise de liquidité

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    C’est bien la première fois depuis la crise financière de 2008, que la banque centrale américaine a dû déboucher la tuyauterie de Wall Street.

    En effet, elle a dû injecter, in extremis, pendant cinq jours de suite, la semaine passée, 278 milliards USD (RT) dans ce qu’on appelle le marché des « repos » (repurchase agreements ou pension de titres), suite à une hausse soudaine du taux au jour le jour, auquel les banques se prêtent de l’argent entre elles, à 10% (p.a.), taux dont la moyenne oscille autour de 2% depuis à peu près une année, après avoir été proche de zéro pendant près de six ans. L’action de la Fed a fait replonger celui-ci au niveau de 2% par la suite, pour le moment, causant un ouf de soulagement.

    Car, comme le remarque le magazine « Fortune » ce phénomène ressemble étrangement à la situation à l’aube de la crise des « subprimes » en 2007.

    Pas du tout, nous rassure la presse financière. Cette pénurie de fonds à court terme serait dû à de multiples facteurs « imprévisibles ». Il semblerait que, le même jour que les banques avaient besoin de liquidités pour payer leurs impôts trimestriels, le marché devait faire face à une vente de bons du trésor par la Réserve Fédérale de 78 milliards USD, dans le cadre de ses efforts, depuis cinq ans, de drainer les marchés financiers des liquidités en excès, injectées depuis la crise de 2008. (quantitative easing)

    Cet « assouplissement quantitatif » pour rappel, consistait dans l’achat continu par la banque centrale, pendant six ans, de bons du trésor américain, en injectant, ou créant du néant, de l’argent, dans l’espoir, vain, que les banques utiliseraient ces liquidités pour les prêter à l’économie réelle.

    Le rétropédalage de cette politique depuis cinq ans maintenant, la revente de tous ces bons du trésor, accumulés par la banque centrale, a causé un drain de liquidité, plus ou moins aigu selon l’établissement financier, apparemment difficilement mesurable par le gardien suprême du système, à en juger par ces opérations de pompiers. La récente vente de 78 milliards USD, aurait-elle été de trop ? Pendant combien de temps va-t-elle rétropédaler le rétropédalage ?

    Toujours est-il, la banque centrale vient de décider, qu’elle continuera à soulager les fins de mois de banques « ad vitam aeternam ». Car, comme nous l’explique l’économiste de « Bank of America » : « « We expect the US funding markets to be in a permanent state of reserve scarcity ». Pas très rassurant.

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  • Shadow banking

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    Avant la mise sous tutelle de la chaîne de télévision franco-allemande ARTE par le gouvernement français, dont le projet de la création d’une holding de l’audiovisuel public, un sujet qui sera sans doute âprement débattu à l’Assemblée nationale au mois de janvier prochain, dort encore dans les tiroirs du ministre de la culture, profitons de ce répit, accordé au journalisme indépendant, pour nous régaler des quelques documentaires sans muselière qui nous restent.

    Cela s’appelle «BlackRock », le pouvoir inquiétant d’un géant de la finance ». Certaines révélations sont déjà connues du public, d’autres paraissent triviaux, mais on y trouve des pépites qui laissent franchement pantois.

    Pour ceux qui s’intéressent au mécanisme des fonds d’investissements, il est recommandé de faire un saut en arrière dans l’histoire, 1960, Ferney-Voltaire dans les faubourgs, français, de la Genève internationale, le quartier général du financier américain Bernard Cornfeld, Bernie pour les intimes, et sa société de distribution de fonds de placements « International Overseas Services » IOS, 25'000 courtiers à travers le monde, volume sous gestion 2,5 milliards USD, une broutille de nos jours, public ciblé, les militaires américains stationnés dans les bases militaires en Allemagne, avides de structures financiers exemptes d’impôts, mais également l’investisseur lambda, les petites gens.

    L’éclatement de la bulle spéculative des marchés financiers début 1970 sifflait la fin de la récréation et l’avalanche de demandes de remboursement de la part des investisseurs provoquait la clôture de tous les fonds IOS, débouchant sur la plus importante déconfiture financière à l’époque.

    Entre temps, le monde a vu défiler le financier suisse Werner K. Rey, le négociant américain en « junk bonds » Michael Milken, « obligations pourries » pour les néophytes, les financiers Ivan Boesky et Dennis Levine, le copain de l’ancien président George W. Bush, Kenneth Lay et sa « société de courtage en électricité » « Enron » (fallait l’inventer ce modèle d’affaires), Bernard Madoff.

    Et maintenant, nous avons l’ancien vendeur de chaussures, Laurence D. Fink, PDG du plus important distributeur de fonds de placement de la planète « BlackRock », 6'500 milliards USD sous gestion, près d’un tiers de la dette souveraine des Etats-Unis.

    Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts du Hudson River depuis les mésaventures des financiers indélicats de la fin du siècle dernier, mais le modèle d’affaires de la captation de l’épargne des petites gens, notamment celui des plans de prévoyance par capitalisation, celui du 2ème pillier pour les suisses, mais également celui qui dort dans les coffres de la sécu ou le système de prévoyance par répartition, AVS, dans le cas de la Suisse, reste le même.

    Les fonds de placements, « mutuel funds » dans le cas d’IOS, ou ETF, exchange traded funds, car cotés en bourse dans le cas de «BlackRock », ne sont rien d’autre que des paniers d’actifs financiers, investis à travers le monde entier, l’argument de vente étant la répartition du risque, argument devenu quelque peu boiteux, car avec la libéralisation des marchés financiers et la levée successive des contrôles des flux de capitaux depuis 1980, le monde est devenu un village. On devrait donc plutôt parler de contagion que de répartition. Le volume investi, au niveau du village, s’élève par ailleurs à 5'000 milliards USD dont «BlackRock » gère à peu près la moitié.

    Larry Fink commença sa carrière au service de la banque d’affaires First Boston, rachetée en 1990 par le Crédit Suisse. En 1988, sous l’égide du plus important fonds de capital-investissement à l’époque « The Blackstone Group », Fink fonda, avec deux autres investisseurs le gestionnaire de fortune « BlackRock ». En 1994 Fink se sépare de « Blackstone » et en 1999, avec 165 milliards USD sous gestion, la firme est introduite en bourse de New York.

    Mais, la bonanza commence avec la crise financière de 2008, dite la crise des « subprimes ».

    Néophytes en matière de finance, et de ces choses-là, paniqués par l’imminente déconfiture du plus important assureur américain AIG « American International Group » et du groupe bancaire « Citigroup », le président de la « Federal Reserve Bank of New York », une des douze banques de la Réserve Fédérale américaine, Timothy Geithner, futur secrétaire du trésor sous l’administration Obama, ainsi que le secrétaire du trésor de l’époque, Hank Paulsen, s’adressèrent à Larry Fink avec la demande, que le système électronique d’analyse d’actifs financiers de « BlackRock », « Aladdin », jette un coup d’œil sur la comptabilité des deux géants et évalue la valeur des titres toxiques accumulés par l’assureur.

    Par la suite « BlackRock » acquit quelques centaines de milliards de titres toxiques de la Réserve Fédérale, au prix, fixé par « Aladdin ».

    L’acronyme « Aladdin » se traduit par « Asset, Liability, Debt, and Derivative investment Network » ou analyse de risques pour actifs financiers, dettes et produits financiers dérivés, dont un des quatre centres de calcul se trouve à Wenatchee dans l’état de Washington, pour le coût avantageux de l’électricité et des prix immobiliers, où 6'000 ordinateurs analysent 24 heures sur 24, des données économiques, politiques, environnementales, sociétales, comportementales, médicales. Les services d’Aladdin étant loués également à d’autres institutions financières, dont par exemple le Crédit Suisse, la masse sous gestion, indirecte, s’élève à 11'000 milliards USD, 30'000 portefeuilles d’investissement ou 7% des actifs financiers mondiaux. (chiffres de 2011).

    En 2009 la crise financière offre à «BlackRock» une autre occasion inespérée. La firme rachète la partie « fonds de placements » de la banque britannique « Barclays Bank », en graves difficultés, pour 13 milliards USD.

    Prise de court par la crise financière, la « Commission européenne » décide, en 2014, de confier la régulation bancaire à la « Banque centrale européenne ».

    A l’instar des sieurs Geithner et Paulsen, celle-ci semblait avoir cruellement manqué de moyens, ou d’expertise en la matière (de surveillance bancaire), à en juger par l’interview accordée à Arte par son directeur général Stefan Walter, dixit : « Quand nous avions commencé le travail en 2014, nous n’avions que peu de collaborateurs. Nous avions d’abord besoin d’établir un « comprehensive assessment » ou « évaluation complète » en français (en 2014, six ans après le début de la crise ndlr), raison pour laquelle nous étions obligés de faire appel à des experts externes, dont « BlackRock ».

    La collaboration avec un prestataire privé implique forcément le partage de données économiques et politiques hautement sensibles et confidentielles, mais Monsieur Walter nous rassure, car il y aurait eu des « chineses walls », et « nous faisions très attention à ce que nos experts fussent une claire distinction entre leur mandat et les intérêts de leurs clients. » Faisons donc confiance à Monsieur Walter.

    Ou peut-être pas, car au mois de juillet 2015, « BlackRock » acquit massivement des titres de la dette souveraine de la Grèce, à un moment où la concurrence craignait une faillite de l’état comme le diable l’eau bénite. Il se trouvait toutefois, qu’au préalable, la « Banque centrale européenne » confia au gestionnaire, ou à « Aladdin », l’évaluation comptable des banques grecques.

    Une fois le pire évité, les primes de risque sur les papiers grecs fondèrent comme neige au soleil et « BlackRock » se débarrassait des siens avec un bénéfice appréciable.

    Lorsque la « Commission européenne » mettait le gouvernement grec sous pression pour vendre des actifs, notamment des biens immobiliers, le premier acheteur sur le marché fut « BlackRock », et , surprise, le responsable, nommé pour le déroulement de l’opération, finit comme directeur général de la filiale grecque de « BlackRock ».

    Si l’objectif de rentabilité est respecté, Larry Flint, peut tout à fait se passionner pour des sujets qui ne touchent pas directement à la finance. Sous l’impulsion de quelques clients, animés par un sentiment de culpabilité peut-être, Larry Flint approche le président français, Emmanuel Macron, avec la demande de l’aider à développer des projets durables dans des pays en développement, notamment en Afrique, pour d’évidentes raisons.

    Au mois de décembre 2017, celui-ci organise donc un forum avec des investisseurs, dont Larry Fink, dans le but de développer un fonds, alimenté partiellement avec des fonds publics, allemands et français, censé investir dans des projets « écologiques » en Afrique. Connaissant la fibre écologique de « BlackRock » on ne peut que se réjouir.

    Sachant que l’actionnaire principal de 90% des 500 sociétés les plus importantes des Etats-Unis est un des trois majeurs fonds d’investissements américains et que « BlackRock » à lui seul domine les assemblées des actionnaires et leur politique entrepreneuriale de 17'000 entreprises dans le monde, on peut s’inquiéter sur l’impact salarial, inflationnaire et environnemental de la concentration du capital.

    Le milliardaire Carl Icahn, dont le personnage est immortalisé dans le blockbuster « Wall Street » du réalisateur Oliver Stone, et qui doit sa fortune, 20 milliards USD selon Forbes, au malheureux négociant de » junk bonds » Michael Milken, apostrophe Larry Fink lors d’un forum de la chaîne de télévision américaine CNBC le 15 juillet 2015, dixit Carl Icahn : « Larry Fink and Janet Yellen (présidente de la Réserve Fédérale entre 2014 et 2018 ndlr) are pushing the party until it’s over. Janet wants to pull the brakes and Larry says no let’s continue. Sooner or later Janet and Larry are pushing us all over the cliff like in 2008. »

    La boucle est bouclée.

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  • La vulnérabilité de la doxa

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    Très à la mode actuellement, la question environnementale, notamment le réchauffement climatique, domine le discours médiatique et politique, et, en vue de diverses élections, nationales et régionales à venir, la boîte à idées est pleine à craquer.

    Ainsi, la responsable du Ministère fédéral allemand de l’environnement, la socialiste Svenja Schulze, propage l’interdiction des sachets plastiques pour les remplacer avec des sacs à base de déchets marins. La nouvelle Ministre fédérale de la défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, dont le parti CDU prône la privatisation des services publics, propose une réduction de prix du billet de train. Le Ministre-président de Bavière, Markus Söder, chef de l’Union chrétienne sociale CSU, exige, quelle inspiration divine, la sortie immédiate du charbon, une matière dont l’extraction et le traitement dépendent surtout les anciens Länder de la RDA, Sachsen et Brandenbourg, en tout cas pas son propre fief, la Bavière.

    Quoi qu’il en soit, l’abandon de la production énergétique à base de charbon, dont la toxicité pour les voies respiratoires des travailleurs et des habitants, n’ont jusqu’à présent pas donné lieu à trop d’inquiétudes de la part des autorités sanitaires, y représente en effet un défi économique majeur.

    La perte, sans alternative, des seuls emplois relativement bien rémunérés, dans une région, ravagée par le chômage, ne reste pas sans conséquences. Les effets désastreux que produit l’exode massif, notamment de la jeune génération, vers les centres urbains de l’ouest, sur la vie économique et sociale, apportent de l’eau au moulin de la formation politique d’extrême droite AFD (Alternative für Deutschland), qui représente actuellement la troisième force au Bundestag, derrière l’establishment de la CDU et la SPD.

    La source principale de production d’électricité d’Allemagne reste néanmoins le charbon, avec une part de 44% du mix, suivie par les énergies renouvelables, 30% (dont 3% d’énergie hydraulique), et l’énergie nucléaire, 14%. En comparaison avec la France, où le charbon ne pose pas problème, car seulement 2,2% du mix, les énergies renouvelables représentent de modestes 16% (dont 10% d’énergie hydraulique). Le problème environnemental majeur de la France n’est donc pas le charbon, mais la production d’énergie nucléaire, 77 % du mix. (Banque Mondiale)

    Pour l’anecdote, la Suisse, où la part des sources d’énergies renouvelables s’élève à 64%, dont les 60% d’énergie hydraulique attirent la convoitise du lobby énergétique, elle pèche, à l’instar de la France, par une dépendance à l’énergie nucléaire, à hauteur de 35%.

    L’enjeu climatique est, en effet, à mettre en perspective avec la bombe à retardement des 12'000 tonnes de déchets hautement radioactives générés chaque année par la production d’énergie par fission nucléaire.

    Dû à la lente décroissance de leur radiotoxicité, le législateur allemand, par exemple, exige des lieux de stockage définitifs, pour les déchets hautement radioactifs, conçus pour 1 million d’années, or le seul dépôt « sûr » du genre, actuellement en fonction, le site d’Olkiluoto, une ile finlandaise, dispose d’une capacité de stockage de 6'500 tonnes de déchets, moyennement et hautement radioactifs, conçu pour une durée de 100'000 ans. Pour son mode d’extinction l’humanité a donc l’embarras du choix.

    La « complexité » du « perpetuum mobile » de la production énergétique, l’atome, à l’instar de « l’unique système politique et économique valable, celui qui repose sur la propriété privée des moyens de production et le libre échange sur les marchés, grâce à la libre concurrence », le capitalisme, interdit au commun des mortels de poser des questions non autorisées, voire d’émettre des critiques. Le politique préfère donc la boîte à idées.

    Mettre en question le capitalisme relève de l’hérésie, à l’instar de la mise en cause du commerce des indulgences, pratiqué par l’église catholique au 16ème siècle, dans le but de renflouer les caisses du clergé, ou les poches des actionnaires de nos jours.

    A l’instar des nombreux politiques contemporains, autoproclamés serviteurs à la cause du peuple, le réformateur Martin Luther s’attaquait bien à la doctrine omnipotente de l’église catholique, un des piliers du système féodal, sans jamais toucher toutefois à la structure du pouvoir économique, le mécanisme de la redistribution des richesses, contrairement à son adversaire et ancien disciple, le pasteur révolutionnaire, Thomas Müntzer, instigateur et meneur de la révolte des paysans entre 1524 et 1526 contre la cupidité de l’aristocratie, activité qui lui avait coûté la vie, ou la tête, selon les pratiques de l’époque.

    C’est une triste réalité historique. Les révolutions émanant du peuple, qui par ailleurs se comptent sur les doigts d’une main, n’ont jamais excédé la durée de quelques mois, si on prend comme exemples les guerres des paysans en Angleterre, en Suisse et en Russie, la commune de Paris, ainsi que l’expérience anarchiste éphémère pendant la guerre d’Espagne.

    On retrouvait l’effigie de Thomas Müntzer sur le billet de 5 Mark de l’ancienne RDA tandis que la mémoire du réformateur Martin Luther, figure encombrante de l’anticléricalisme communiste, subissait une existence misérable jusqu’à la chute du mur. Voilà où nous en sommes, match nul. Point de fin de l’histoire, mais, peut-être, une occasion de mettre les choses à plat.

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