14/01/2019

La fabrique de l’intox

La fabrique de l’intox fait partie de la conquête du pouvoir et de sa préservation. Son pire ennemi est la transparence, ou, en langage moderne, « internet ».

Au mois de novembre de l’année passée le collectif de piratage informatique « Anonymous » publie sur son site internet « cyberguerilla.org » une série de documents confidentiels d’un « Think tank » britannique du nom de « Institute for Statecraft » (gouvernance, habileté politique) basé à Londres, enregistré en tant qu’œuvre de charité et, en particulier, de sa filiale écossaise « Integrity Initiative ». (wsws.org)

Un document en particulier saute aux yeux, celui des sources de financement de cette mystérieuse organisation, dont personne n’avait jamais entendu parler auparavant. On y trouve le « British Foreign and Commonwealth Office », sous la responsabilité directe de la Premier Ministre, et les services secrets britanniques, « MI5 » et « MI6 », avec une contribution généreuse de 2,5 millions £, le QG de l’OTAN avec de modestes 168'000 £, le « Département d’Etat » des Etats Unis avec 250'000 £, la société « facebook » avec 100'000 £, le « Ministère de la Défense » lithuanien avec 20'000 £ et tant d’autres.

En utilisant des clusters « grappes de serveurs informatiques » en Grande-Bretagne, en Espagne, en Allemagne, en Italie, en Grèce, aux Pays-Bas, en Lituanie, en Norvège, en Serbie et au Montenegrò, sa filiale écossaise « Integrity Initiative » dissémine, via un réseau de journalistes, politiciens, académiciens et officiers, de fausses informations et de la propagande atlantiste, dans le but de décrédibiliser tout ce qui va à l’encontre de la pensée unique.

Le « cluster » britannique est particulièrement intéressant. On y trouve les noms de 108 individus, dont des membres du personnel du « Foreign Office » et du « Ministère de la Défense », de la « Henry Jackson Society », du « Royal United Services Institute », de « Demos Think Tank », des politiciens de la lignée de Tony Blair, des membres du « Comité de Défense », ainsi que de neuf journalistes, dont quatre du « Sunday Times » et du quotidien « The Times », tous les deux membres de l’empire du milliardaire australien Rupert Murdoch, tels que Deborah Haynes, l’ex-communiste et chroniqueur David Aaronovitch, Dominic Kennedy, ainsi que Edward Lucas, qui y est décrit comme le « noyau dur » du « Team Russie », ensemble avec la journaliste américaine néoconservatrice Anne Applebaum. En outre, on y trouve également l’éditorialiste du Guardian, Natalie Nougayrede, précédemment éditrice du quotidien français « Le Monde », Jonathan Marcus de la BBC, ainsi que Neil Buckley du « Financial Times ».

Cette histoire rocambolesque rappelle un précédent historique qui eut lieu pendant la période de la « Guerre froide » aux Etats-Unis, connu sous le nom de « Operation Mockingbird ». Un petit rappel.

Tout commence en 1948. L’écrivain britannique George Orwell rédige son célèbre roman « 1984 » et l’Office of Strategic Services (OSS), le précurseur de la CIA, médite sur une méthode efficace pour contrer l’avancement du communisme dans le monde.

Sous la direction de son directeur Frank Gardiner Wisner, naît l’opération « oiseau moqueur » un programme secret, visant à infiltrer les médias américains, occupant jusqu’à 3'000 employés, ainsi que 400 journalistes des médias les plus influentes, à la solde de l’agence, dont certains des lauréats du « Prix Pulitzer ». Beaucoup d’entre eux signaient des contrats secrets, assortis d’une promesse de ne jamais divulguer leur existence, d’autres agissaient carrément dans le cadre d’un contrat de travail. (Carl Bernstein, journaliste d’investigation, Rolling Stone 1977)

A partir de 1953 cela se passe sous la surveillance du premier directeur de la CIA, Allen Dulles, frère du Secrétaire d’Etat du gouvernent de Dwight Eisenhower, John Foster Dulles, chef de station de l’OSS (précurseur de la CIA) à Berne pendant la 2ème guerre mondiale, fondateur du « Comité américain pour une Europe unie » et de « Radio Free Europe », porte-parole anti-communiste en Europe. Il est également considéré comme un « influenceur » efficace des « pères de l’Europe » Jean Monnet et Robert Schumann.

En sa qualité de chef de la CIA, accessoirement actionnaire principal de la « United Fruit Company », il fut responsable du renversement du gouvernement guatémaltèque du président élu Jacobo Arbenz Guzman en 1954, ainsi que de celui du premier ministre iranien élu, Mohammed Mossadegh, empoisonné par la CIA en 1953, tous les deux ayant eu l’audace de vouloir nationaliser les richesses de leur pays, les bananes pour l’un, le pétrole pour l’autre.

L’infiltration de la presse par la CIA perdura jusqu’à l’instauration d’une commission d’enquête sénatoriale en 1976, dirigée par le sénateur Frank Church, en charge d’une investigation générale dans les agissements abusives de la CIA, de la NSA, du FBI et de la IRS (Internal Revenue Service).

Le volet « infiltration des médias » n’ayant représenté qu’un aspect parmi de multiples autres manipulations de l’agence, d’éminents membres des milieux du renseignement, dont les anciens directeurs William Comey et George Herbert Walker Bush, plus tard président des Etats-Unis, avaient réussi à convaincre le comité d’occulter l’étendue de la manipulation journalistique, en émettant un rapport final de neuf pages seulement, rédigé en de termes vagues sans faire mention des noms des journalistes impliqués. (Carl Bernstein)

Ainsi, nous revoilà aux jours des plus sombres de la « Guerre froide ». Un des nombreux documents piratés et publiés par le collectif « Anonymous » indique une vaste opération de dénigrement à l’encontre de l’opposition, et, en particulier du leader du parti « Labour » Jeremy Corbyn. Le document fait état d’une batterie de messages mensongers, partie du compte « twitter » du collectif « Integrity Initiative », avec le soutien appréciable du journaliste Edward Lucas du quotidien « The Times » et Mark Edmonds, éditeur associé du « Sunday Times ».

Dans le registre « interférence dans les affaires d’un état ami » on peut lire que le 9 juin 2018, le colonel Pedro Banos aurait dû être élu à la tête de la Sécurité nationale espagnole, un poste attaché au bureau du président socialiste Pedro Sanchez. Des attaques ciblées, répandues par le responsable du cluster espagnol du collectif « Integrity Initiative », Nicolas de Pedro et ses acolytes, ont su empêcher cette élection.

Ainsi on pouvait lire dans le quotidien « El Pais » que « en tant qu’expert en matière de terrorisme djihadiste, Pedro Banos, a exprimé de la sympathie pour la Russie à plusieurs reprises (?). En outre il a accordé des interviews aux chaînes d’information « Russia Today » et « Sputnik » et diffusé un « tweet », favorable au président russe (?). Il ne devrait donc pas occuper un tel poste stratégique, car il serait en charge, entre autres, de la cybersécurité, de la sécurité maritime, ainsi que de l’immigration. »

D’autres articles de presse mettaient en doute son état de santé mentale, pour avoir participé à des shows télévisés, ayant eus comme sujets des théories conspirationnistes et la parapsychologie.

Banos est un adepte de la « Realpolitik », favorable à une armée européenne et un adversaire de provocations et sanctions à l’égard de la Russie. Les services secrets britanniques considèrent cette attitude contraire aux intérêts impérialistes britanniques (et américains, sans doute).

Le parlement espagnol a finalement choisi le général Miguel Angel Ballesteros Martin.

« Integrity Initiative » a également ouvert un bureau à Washington où il collabore étroitement avec le « Think tank » atlantiste et néolibéral « Atlantic Council », le « décodeur d’information » attitré du réseau social « facebook », ainsi qu'avec le « Center for European Policy Analysis ». (grayzone project)

Affaire à suivre

14:41 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (10) | | | |

02/01/2019

Le capitalisme dans tous ses états

Philippe Hildebrand, ancien président de la Banque Nationale Suisse, Vice-président et membre du comité exécutif du plus important fonds d’investissement spéculatif de la planète, « BlackRock », recommande, dans une interview, accordée à un quotidien suisse, de profiter des fêtes de fin d’année pour lire quelques lignes de Karl Marx.

En effet, les menaces qui planent sur le capitalisme des « Wasps » (White Anglo-Saxon Protestants) sont nombreuses, comme le remarque l’ancien parlementaire britannique et journaliste, George Galloway, dans une intervention au sujet du « maccarthysme » ambiant sur la chaîne d’information russe « Russia Today ».

Certes, il y a la contestation de la rue, qui a fini par remonter à la surface, mais il y a également celle d’autres forces, plus diffuses, celles d’une Russie, de plus en plus confiante sur le plan politique, et celle d’une Chine, devenue la deuxième puissance économique de la planète, des menaces sur de multiples fronts donc, de quoi semer le doute.

Gardienne de la doctrine du libéralisme économique du 18ème et 19ème siècle d’Adam Smith et David Ricardo, l’establishment britannique assiste actuellement les Etats-Unis dans une vaste tentative désespérée de maintien de la primauté du modèle économique anglo-saxon, avec le soutien appréciable des gouvernements européens, au point que, il y a peu de temps, la chaîne d’information russe « Russia Today » s’était vu refuser l’accès aux conférences de presse de l’Elysée, la résidence du président français.

Le prestigieux hebdomadaire britannique « Sunday Times » du milliardaire australien Rupert Murdoch exige, dans un récent article, la clôture immédiate de l’agence de presse russe « Sputnik », basée dans la ville écossaise d’Edimbourg, l’accusant d’être un « larbin » du gouvernement russe, propageant de « fausses informations ». En violation de toute déontologie journalistique, l’hebdomadaire va jusqu’à publier les noms du personnel, des journalistes et des techniciens. D’autres titres de la presse britannique, tels que « The Sun », « The Independent », « The Guardian », « Daily Mail » lui emboîtent le pas.

Ainsi, le responsable du bureau britannique de la chaîne d’information russe « Channel One » (250 millions de téléspectateurs à travers le monde), Timur Siraziev, reçoit les foudres des médias pour avoir tourné un reportage sur la cyberguerre de l’armée britannique pour contrer la « propagande russe », tournant un reportage aux abords d’une base militaire, après avoir demandé et reçu toutes les autorisations nécessaires, tel que la BBC l’avait fait auparavant.

Quelques semaines plus tard, le « Daily Mail » se sentit obligé de publier toutes ses données personnelles avec photo, l’accusant d’être un espion russe. L’histoire avait été reprise telle quelle par « The Sun », « The Guardian », ainsi que « The Telegraph », ce qui avait incité le Secrétaire d’Etat à la Défense, Gavin Williamson, à émettre une déclaration, avertissant les citoyens britanniques « de rester vigilants ».

A l’égard de la Chine, le ministre, se montre également « concerné », à cause de l’implication du géant chinois des télécoms « Huawei » dans le processus d’amélioration du réseau de la téléphonie mobile britannique et son adaptation à la nouvelle génération « 5G », accusant par la même occasion le gouvernement chinois de se livrer à l'espionnage économique.

Dans ce contexte, on garde en mémoire l’arrestation, le 1er décembre dernier, de la citoyenne chinoise, Meng Wanzhou, directrice financière et Vice-présidente de « Huawei », fille de son fondateur Ren Zengfei, à l’aéroport de Vancouver, en transit vers le Méxique, sur instigation du Département de justice américain.

Les médias de la Russie capitaliste ne sont pas les seules cibles de l’empire Murdoch. Jeremy Corbin, le leader du parti travailliste « Labour », est également un bon client depuis des années, accusé fréquemment d’antisémitisme d’une part, et de soumission au gouvernement russe de l’autre.

Non content de son isolation économique et politique imminent, définitivement consommée avec sa sortie chaotique de l’Union Européenne, le gouvernement britannique a le chic de se mettre à dos à peu près tous les partenaires commerciaux qui lui resteront encore. Marx semble l’avoir pressenti. A terme, le capitalisme s’autodétruit.

En attendant, de l’autre côté de l’Atlantique, le « maccarthysme » néo-communiste prend des formes de plus en plus grotesques. Le titre phare de la presse américaine, le vénérable « New York Times » affirme le plus sérieux du monde que « le gouvernement russe aurait influencé les élections présidentielles de 2016 en ayant ciblé, en particulier, la communauté afro-américaine et la communauté LGBT, via les réseaux sociaux », « facebook » et « Twitter », se basant sur un rapport, commandé par le sénat américain à « New Knowledge », une société de cybersécurité, basée à Austin au Texas, publié le 17 décembre dernier.

Le pedigree des deux fondateurs de cette firme en dit long sur leurs motivations. Ryan Fox a passé 15 ans de sa vie aux services de la NSA (National Security Agency), ancien membre d’un commandement subordonné, « Joint Special Operations Command » (JSOOC) de l’armée américaine en tant qu’analyste. Jonathon Morgan de son côté, a travaillé pendant 12 ans comme expert à la prestigieuse « Brookings Institution », un « think-tank » néolibéral, fondé à Washington en 1916, pour ensuite entrer au service du Département d’Etat de l’administration Obama.

La firme se vante sur son site internet d’avoir trouvé l’outil informatique, permettant « d’identifier les mécanismes d’interférence, utilisés par des agents russes dans l’élection présidentielle de 2016. » Parmi ses clients on compte la communauté du renseignement américain ainsi que les plus grandes multinationales.

Dans un sursaut patriotique les « cyber-geeks » auraient, selon leur dire, « senti le besoin de fournir aux agences du renseignement et aux acteurs majeurs de l’économie un outil fiable de « détection de la désinformation » dans le but de défendre l’opinion publique. »

Se basant précisément sur le rapport de « New Knowledge », le député Jerrold Nadler, représentant du 10ème district de l’Etat de New York, qui avait comparé la supposée interférence russe dans les élections de 2016 à l’attaque japonaise de la base navale américaine « Pearl Harbor » en 1941, interroge, lors d’une audience au sénat, Sundar Pichai, le Directeur Général de la multinationale « Google » au sujet de l’ampleur du piratage russe.

Jerrold Nadler : « Connaissez-vous le montant en frais de publicité qu’ont dépensé ces agents russes, dont parlent les médias ? » Sundar Pichai : « Nous avons effectué une investigation approfondie à ce sujet et nous savons qu’il y a eu, sur toutes nos plateformes, deux « ads », liés à des internautes russes, pour la somme de 4'700 USD. » (?)

Selon un article, paru dans le « Washington Post » Jonathon Morgan, un des deux cofondateurs de « New Knowledge » avait été suspendu par le réseau social « facebook » pour avoir organisé, en décembre 2017, des interférences ciblées dans les élections spéciales en Alabama, entre le candidat démocrate Doug Jones et le républicain Roy Moore, via un compte fictif.

Mandaté par des membres du Parti démocrate, Jonathon Morgan a admis publiquement avoir lancé une campagne de désinformation sur le réseau « facebook » en créant une page bidon dans le but de salir la réputation du candidat républicain, l’accusant d’agression sexuelle, encourageant les électeurs, favorables au Parti démocrate de se déplacer aux urnes, tout en incitant les citoyens républicains à voter pour un candidat marginal pour affaiblir le candidat officiel.

Le site d’information « grayzone project » du journaliste Max Blumenthal remarque dans un article à ce sujet que ce procédé correspond exactement à celui dont la firme accuse les « troll farms » russes, telles que « Internet Research Agency », basée à Saint-Pétersbourg.

Toujours selon le même article, « New Knowledge » aurait également fabriqué, sur internet, un lien entre le candidat républicain Roy Moore et le Kremlin, prétendant que ses adhérents « twitter » étaient des « bots informatiques » d’origine russe. Tout en admettant l’opération, Jonathon Morgan se défend d’avoir voulu tester simplement une nouvelle technologie.

Seulement le « geek » ne s’arrête pas en si bon chemin. Il est cité par la chaîne d’information « Fox News » et le « Wall Street Journal » pour avoir « détecté des centaines de comptes « facebook » et « twitter », manipulés par des agents russes, dans le but d’influencer le mouvement contestataire français des gilets jaunes, car celui-ci inquiéterait, selon le « Wall Street Journal », la classe néolibérale centriste (?) des deux côtés de l’Atlantique. Jonathon Morgan admet certes qu’il n’a aucune preuve, mais qu’il y croit dur comme fer. (?)

En attendant, le capital poursuit son objectif principal, le rendement. Ainsi, le plus grand gestionnaire de fortune, « BlackRock » (6'440 milliards USD sous gestion, près d’un tiers de la dette souveraine des Etats-Unis) fait une fleur à l’environnement en titrant de façon sibyllin sur son site internet « sustainable investing, a « why not » moment », et de poursuivre que « Nous pensons que l’investissement dans des titres « durables » ne compromet pas nécessairement l’objectif de rendement, mais peut, au contraire, offrir une meilleure rentabilité, ajustée au risque, à long terme. »

En tout état de cause la société de gestion patrimoniale pense que « l’économie mondiale s’approche de sa capacité maximale, grâce aux Etats-Unis (réduction massive des impôts sur le bénéfice des entreprises et des revenus des grandes fortunes ndlr), mais son expansion continuera encore pendant quelques années. » (?)

Dans l’ouvrage « Power Elite », paru en 1956, le sociologue américain Charles Wright Mills contredit la thèse prédominante de ses confrères à l’époque, selon laquelle la société américaine aurait permis une mobilité sociale inégalée. Au contraire, la vraie mobilité se serait limitée à celle entre les trois principaux secteurs du pouvoir, la politique, l’économie et l’armée.

Aujourd’hui, la concentration du pouvoir ne se limite plus aux frontières d’un pays mais elle est devenue globale. Actuellement, au niveau de la planète, huit individus disposent d’autant de fortune que les 3,6 milliards d’humains les plus pauvres, la moitié de l’humanité.

Peter Philips, professeur en sociologie, ancien directeur du « project censured », analyse dans son nouveau livre « The Global Power Elite » (préface par Noam Chomsky), la nouvelle structure de cette élite et dans quelle mesure le centre de gravité du pouvoir s’est déplacé.

En 2018, le pouvoir, politique et économique, se trouve moins en mains des grandes familles riches, bien que les 2'000 milliardaires et les 36 millions millionnaires continuent à profiter de leur fortune, mais en mains des fonds d’investissement transnationaux, dont les 200 dirigeants des 17 d’entre eux contrôlent une fortune de 41’000 milliards USD, dont « BlackRock » est le plus important.

80% de la population mondiale vit avec moins de 10 USD par jour, la moitié vit avec moins de 3 USD et un quart avec 2 USD pendant qu’un tiers de la nourriture produite chaque année est détruite parce que leur vente ne génère pas un rendement acceptable.

Ces géants de la finance échappent à la régulation bancaire parce qu’ils agissent uniquement en tant qu’intermédiaires, ou conseillers, et n’engagent pas leurs bilans dans leurs transactions. Le risque systémique qu’ils représentent pour le système financier mondial toutefois ne peut plus être occulté.

08:32 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (6) | | | |

27/12/2018

Qui veut la peau du régime iranien ?

Karl Marx a dû se retourner dans sa tombe à maintes reprises depuis son départ le 24 mars 1883. Dégustée à mille sauces locales à travers le 20ème siècle, sa philosophie n’a jamais trouvé le bon assaisonnement. La sauce iranienne ne fait pas exception.

Lasse de son régime répressif et autoritaire, la société iranienne s’en débarrasse avec fracas le 1er février 1979, le remplaçant par un autre, religieux celui-ci. Toutefois, commencée en octobre 1977 par une série de protestations séculaires et religieuses, la révolution iranienne doit son accomplissement avant tout au mouvement « islamo-marxiste », « Organisation des Moudjahiddines du peuple iranien », fondée en 1965.

Seulement, la lune de miel des « islamo-marxistes » avec les mollahs fut de courte durée. En refusant la nouvelle constitution islamique du guide spirituel, Ruhollah Khomeini, son leader, Massoud Rajavi, et ses disciples, se voient refuser la participation aux élections présidentielles de 1980 et, à partir de 1981, les autorités iraniennes entament une persécution en bonne et due forme à l’encontre des « gauchistes ».

Forcés à l’exile, ceux-ci s’établissent dans une petite ville irakienne, construite par le régime du président Saddam Hussein pour héberger ses 3,400 membres, le « Camp Ashraf ». Revendiquant une république iranienne démocratique et séculaire, liberté d’expression et droits égaux entre hommes et femmes, ses dissidents décident, à partir de 1983, de faire cause commune avec le régime irakien en entrant en guerre contre leur propre patrie, menant des opérations terroristes sur le sol iranien, allant jusqu’à éradiquer entièrement une ville iranienne en 1986, se servant du conflit Iran-Iraq (1980-1988), sous la nouvelle bannière du « National Council of Resistance of Iran ». Le peuple iranien n’a pas pardonné cette trahison, jusqu’à ce jour.

Selon le colonel à la retraite de l’armée américaine, Lawrence B. Wilkerson, chef d’Etat- major du Secrétaire d’Etat Colin Powell pendant l’invasion américaine en Iraq (20 mars 2003 au 18 décembre 2011), les autorités américaines sur place se méfiaient de l’organisation des « Moudjahiddines du peuple iranien » qui, par ailleurs, se trouvait, à cette époque, sur la « liste d’organisations considérées comme terroristes par le « Conseil de l’Union Européenne », ainsi que par le gouvernement américain.

Cette mise au pilori, en vigueur depuis 1997, fut successivement levée, d’abord par le Royaume-Uni en 2008, l’Union Européenne en 2009 et, finalement, par les Etats-Unis, sur instigation de la Secrétaire d’Etat, Hillary Clinton, en 2012. L’organisation continue à être considérée comme terroriste par l’Iraq et bien-sûr par l’Iran.

Fort de cette attestation de virginité, l’establishment américain, démocrate et républicain, se prépare actuellement au « window dressing ». Les éléments le plus violents sont soigneusement éloignés des projecteurs, et les fonds de soutien saoudiens, européens et américains coulent à flot. (Lawrence Wilkerson).

Le 2 juillet 2018, Nancy Pelosi, cheffe du groupe démocrate à la Chambre des représentants envoie un « tweet » au « Conseil national de la résistance iranienne » à Villepinte (France) : « C’est un honneur d’envoyer les plus chaleureuses salutations aux supporteurs d’un Iran libre. Le monde regarde des hommes et des femmes libres, manifester pour leurs droits à travers tout le pays. »

A coup de campagnes de marketing élaborées, ses plus fervents défenseurs dans le gouvernement américain, le Secrétaire d’Etat, ancien directeur de la CIA, Mike Pompeo, l’actuel Conseiller à la sécurité nationale, John Bolton et, last but not least, l’avocat personnel du président, ancien maire de New York, Rudy Giuliani, seraient en train de préparer l’organisation (MEK), dont le siège se trouve dans la commune française d’Auvers-sur-Oise, dirigée actuellement par Maryam Rajavi, appelée par ses supporteurs « soleil de la révolution », épouse du leader Massoud Rajavi, mystérieusement disparu en 2003, pour renverser le régime iranien, au même titre que le gouvernement Bush qui se servait de l’INC (Iraqi National Congress) pour renverser le régime de Saddam Hussain. (Lawrence Wilkerson)

En guise de reconnaissance les intervenants éminents, messieurs Bolton, Pompeo, Giuliani et autres, reçoivent entre 30'000 USD et 50'000 pour un discours devant les militants.

Il faut dire que les gouvernements américains successifs sont coutumiers de l’exercice. La première guerre du golfe reçut un soutien inattendu de la population grâce à une intervention déchirante devant le congrès d’une citoyenne koweitienne, Nayirah, une mise en scène préparée par l’agence de communication newyorkaise « Hill & Knowlton Strategies », qui devait suggérer aux citoyens américains que les soldats irakiens commettaient des actes de barbarie, ce qui justifierait une intervention militaire. Grâce à des révélations dans la presse canadienne, le témoin s’était avérée être en réalité la fille de l’ambassadeur koweïtien à Washington, Saud Nasser Al Sabah, et le témoignage lui-même, un mensonge.

Le 19 août 2003 les « défenseurs d’une république iranienne démocratique » bombardèrent les bâtiments des Nations Unis à Bagdad, tuant l’envoyé spécial du secrétaire général, Sergio Viera de Mello, provoquant le retrait de l’ONU d’un pays en guerre. (Wikileaks)

Le dévoilement par NCRI, le 14 août 2002 à Washington, de l’existence de deux programmes nucléaires iraniens secrets, informations supposément livrées par Israël selon le journaliste d’investigation américain Seymour Hersh, a sans doute contribué à fortifier le degré d’utilité de l’organisation aux yeux des faucons américains, bien que le degré de véracité de leurs révélations se trouve probablement autour de 50%, mais qu’importe.

Après le bombardement du Camp Ashraf en Iraq par l’armée américaine, les militants d’MEK sont placés sous la protection des autorités américaines en vertu de la « Convention de Genève » et, depuis 2013, l’Albanie accepte d’accueillir sur son sol, à la demande de l’ONU et des Etats-Unis, les 3'000 membres de l’organisation encore restés en Iraq.

Lors du rassemblement annuel de l’organisation le 30 juin dernier au Parc des expositions de Villepinte (France) d’illustres orateurs se présentèrent devant un public de 4'000 « militants », dont bon nombre d’eux furent payés généreusement pour passer un week-end sympa en France.

Le « gourou » de la secte (divorces forcés) , Maryam Radjavi, s’était réjoui sur le site internet du « Conseil national de la résistance iranienne » de la présence de l’ancienne Secrétaire d’Etat des affaires étrangères et des droits de l’homme, Rama Yade, à côté de celle de l’ancien Ministre des affaires étrangères et européennes, Bernard Kouchner, celle de l’ancien ministre des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy et bien-sur celle de l’avocat personnel du président américain Rudy Giuliani, qui ne manquait pas de rappeler aux auditeurs que « Les protestations actuelles en Iran sont soigneusement coordonnées par nous, en collaboration avec le « Conseil national de la résistance » en Albanie et à travers le monde ».

Le retrait des troupes américaines de Syrie et bientôt d’Afghanistan prépare le terrain pour l’objectif principal, le renversement du régime du président iranien Hassan Rouhani.

Il est par ailleurs frappant à quel point les médias continuent à analyser les décisions géopolitiques du président américain sous l’angle rationnel d’un président « normal ». Mais Donald Trump n’est pas un président « normal ». Donald Trump est un homme d’affaires qui apparente la gestion d’une nation à celle d’une entreprise familiale. A l’instar du président français, il est le produit de quarante ans de néolibéralisme.

Les dépenses militaires annuelles des Etats-Unis s’élèvent à 715 milliards USD, dix fois plus que celles de l’état russe. Une récente étude indépendante commandée par le congrès américain « révèle » que l’armée américaine, malgré ce budget exorbitant, n’est absolument pas préparée aux objectifs qu’elle s’est fixée et, en particulier, celle de conflits simultanés sur de multiples fronts, potentiellement menaçants pour la sécurité de la nation.

Toutefois il serait erroné d’interpréter le retrait des troupes américaines de Syrie comme le résultat d’une réflexion géopolitique approfondie d’un président, soucieux de la sécurité de son pays. Il s’agit plutôt de celle d’un businessman avide de démanteler l’état, favorisant des intérêts privés, jusqu’aux questions de défense.

Etant donnée que le régime iranien, à l’instar de celui du Venezuela, n’entre pas dans la vision étriquée du monde capitaliste de l’establishment américain, il s’agit de les étouffer les deux par des sanctions économiques plutôt que militaires, dans le but de les préparer à la « démocratie ».

Pendant que l’un des deux pays est régi par des préceptes religieux, ce qui dérange la puissante droite chrétienne aux Etats-Unis, l’autre, prône la socialisation des moyens de production, ce qui dérange l’élite néolibérale, qui, par ailleurs, est souvent également chrétienne fondamentaliste. Donald Trump sait manier les deux avec doigté, se passant du gratin politique de Washington.

Certes, les effets douloureux des sanctions internationales contre l’économie iranienne pèsent lourd. La monnaie nationale a subi une dévaluation de 50% en neuf mois engendrant une forte inflation (Le Point). Les manifestations de la population concernent avant tout la perte du pouvoir d’achat, mais également les interventions militaires des mollahs en Iraq, en Syrie, au Yémen et au Liban. La faible diversification de l’économie, à l’instar de celle du Venezuela, dû à la trop forte dépendance des revenus du pétrole, la rendent vulnérable aux pressions économiques extérieures.

De là à supposer un quelconque soutien de la part de la population aux « Moudjahiddines du peuple » est sans doute mal connaître la société iranienne. Au contraire, il se pourrait bien que l’administration américaine se mette le doigt dans l’oeil cette fois.

Le régime du président Rouhani ne manque pas tant d’arguments pour faire réfléchir à deux fois de potentiels agresseurs extérieurs. Premièrement, il y a de nombreux pays qui ne veulent, ni même ne peuvent, se passer du pétrole iranien, comme l’Inde et la Chine, pour ne nommer que deux.

Deuxièmement, on observe que de plus en plus de pays cherchent un moyen pour contourner le dollar américain en tant que monnaie de transaction, dernier en date le Venezuela au mois d’octobre dernier. Connaissant les besoins de financement du trésor américain, de plus en plus exorbitants, du fait des baisses d’impôts historiques accordées aux entreprises et grandes fortunes par l’administration Trump, de nombreux pays cherchent à se débarrasser de bons de trésor américains en leur possession, dont la Russie, qui a liquidé la totalité de ses dépôts.

L’atterrissage à Caracas du bombardier supersonique le plus sophistiqué de tous les temps, le Tupolev Tu-160 de l’armée russe, le 11 décembre dernier, participant à des exercices conjoints avec l’armée vénézuélienne, s’était sans doute voulu comme avertissement subtile au gouvernement américain.

En outre, il se trouve que l’Iran contrôle le Détroit d’Ormuz, le passage de 30% du trafic maritime mondial de pétrole, ce qui donne un levier non négligeable aux mollahs sur l’économie planétaire, levier que ceux-ci n’hésiteraient pas à activer, si on croit aux nombreuses déclarations faites dans ce sens par des responsables du gouvernement iranien.

Les lignes sont en train de bouger et les médias feraient bien d’en tenir compte.

13:27 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (20) | | | |