08/09/2018

La Suisse, carrefour des luttes sociales

Au mois de novembre prochain la Suisse célébrera le centième anniversaire de la « Grève Générale », un événement qui marqua le début de la constitution de l’Etat-social et l’instauration de la légendaire paix de travail, pierres angulaires de la prospérité exceptionnelle de ce pays.

Le 1er août 1914 éclata la première guerre mondiale entre les nations de la triple Entente (France, Grande Bretagne, Russie et le reste du monde) et les empires centraux (le Reich allemand, l’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman). La Suisse dut prendre immédiatement des mesures pour assurer sa sécurité et le maintien de sa neutralité. Ainsi, le 2 août 1914, le parlement suisse donna plein pouvoir a son exécutif pour prendre toutes les dispositions nécessaires à cet effet et procéda à l’élection du germanophile et très controversé général Ulrich Wille. (generalstreik.ch).

En effet, l’épouse du général, la comtesse Clara von Bismarck, aurait vu d’un bon oeil l’entrée en guerre de la Suisse du côté de l’Allemagne (Niklaus Meienberg 1987) et, pour la petite histoire, son fils, Ulrich junior commença dès la fin de la première guerre mondiale à sympathiser avec la nouvelle coqueluche de la droite réactionnaire allemande, Adolf Hitler. En 1923 il invita celui-ci avec son acolyte Rudolf Hess dans la villa Schoenberg à Zurich pour une conférence devant un parterre de la haute finance et l’industrie zurichoise dans le but de lever des fonds pour le financement de sa tentative de putsch à Munich deux mois plus tard. (Willi Gautschi 1978, Niklaus Meienberg 1987)

Dès l’ouverture des hostilités, le 21 août 1914, les associations de défense des travailleurs suisses se mobilisaient en créant une commission d’urgence, adressant les revendications les plus urgentes aux gouvernement suisse, tels que le report des créances de loyer, la remise en place de la loi sur les fabriques (protection des droits des salariés), la préparation de travaux d’urgence (création publique d’emplois), la régulation du prix des denrées alimentaires. Les premières manifestations contre la vie chère, dû à la pénurie alimentaire, dont profitaient les milieux agricoles, eurent lieu en mai et juin 1915. Après l’entrée en guerre de l’Italie, en mai 1915, la Suisse fut complètement encerclée par les belligérents. (réf. USS)

Entre le 5 et le 8 septembre 1915, suivant l’invitation du socialiste suisse Robert Grimm, 38 pacifistes socialistes de toute l’Europe, dont les russes Vladimir Lénine et Léon Trotski, se réunirent, dans le village bernois de Zimmerwald, pour débattre de l’avenir de la deuxième Internationale socialiste, dont les partis socialistes allemands et français trahissaient honteusement l’esprit pacifique en votant des crédits de guerre à tout va. Les socialistes allemands finirent d’ailleurs par assassiner leurs dissidents pacifistes Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht en janvier 1919.

Entre le 24 et le 30 avril 1916 la Commission socialiste internationale de Berne, présidée par Robert Grimm, organisa une deuxième conférence des pacifistes socialistes européens dans la commune bernoise de Kiental en présence de 44 participants, dont les russes Vladimir Lénine et Grigori Zinoviev, appelant une nouvelle fois à l’arrêt immédiat des hostilités sans indemnités ni annexions, désignant la cause de la guerre, le capitalisme.

Le 17 novembre 1917, un groupuscule de pacifistes et jeunes sympathisants de l’aile gauche du parti socialiste suisse, dont la direction se distançait d’ailleurs, se réunirent dans les rues de Zurich pour fêter la victoire de la révolution bolchévique du mois d’octobre à Saint Pétersbourg. Ce qui commença par une manifestation pacifique se termina par une intervention musclée de la police, une centaine d’arrestations et la mort de trois manifestants et un policier. Ce fut le déclencheur d’une série de grèves et manifestations contre la flambée des prix des denrées alimentaires et les dures conditions de travail.

A l’approche du premier anniversaire de la révolution bolchévique, le général Ulrich Wille fit part de son inquiétude au Conseil fédéral en écrivant ceci : « J’ai l’intime conviction que les participants aux congrès de Zimmerwald et de Kiental avaient décidé de commencer par la Suisse le processus de renversement de l’ordre établi en Europe. Le triomphe des bolchéviques en Russie a favorisé ce projet. Chacun sait que de nombreux messagers des bolchéviques russes qui disposent de sommes d’argent importantes se trouvent en Suisse dans le but d’exploiter la situation et d’accélérer l’exécution de ce plan. » Le conseil fédéral réagit par l’occupation militaire préventive de la ville de Zurich pour éviter l’insurrection révolutionnaire.

En protestation contre cette décision du Conseil fédéral la direction du Parti socialiste suisse et la Fraction socialiste au Conseil national créèrent le 4 février 1918 le « Comité d’action d’Olten » dont les élus socialistes furent Robert Grimm (Berne), Friedrich Schneider (Bâle), Rosa Bloch (Zurich), Karl Dürr (secrétaire USS), Konrad Ilg (FTMH), August Huggler (Fédération du personnel des chemins de fer) et Franz Reichmann (Fédération des ouvriers du bois). (réf. USS)

Le 1er mars 1918 le comité présente un plan d’action pour une grève générale en tant que moyen de lutte et un catalogue de revendications:

• Renouvellement de la chambre basse selon le principe de la représentation proportionnelle, celle-ci ayant été dominée depuis la naissance de l’état fédéral en 1848 par les libéraux (revendication réalisée le 13 octobre 1918 par l’acceptation par le peuple d’une initiative populaire qui marqua l’entrée du Parti socialiste au parlement et, plus tard, en 1943 dans l’exécutif)
• Droit de vote et éligibilité des femmes (introduit en 1971)
• Introduction du droit au travail pour tous
• Introduction de la semaine de 48 heures dans toutes les entreprises privées et publiques (introduit en 1919)
• Organisation d’une armée de milice
• Mesures visant à assurer l’approvisionnement alimentaire
• Introduction d’une assurance vieillesse et invalidité (introduite le 6 juillet 1947 par votation populaire)
• Monopole de l’état pour les importations et les exportations (non réalisé)
• Remboursement de la dette souveraine par les possédants (non réalisé)

Au mois d’avril le « Comité d’Olten » décide la préparation d’une grève générale suite au refus du Conseil fédéral de renoncer à l’augmentation du prix du lait. Au mois de juin avaient lieu des manifestations des ouvrières contre la faim. Un cinquième de la population vivait en dessous du seuil de pauvreté à l’époque. S’ensuivirent une manifestation de solidarité de 15'000 ouvriers et ouvrières à Zurich une grève du personnel communal, une grande manifestation contre la faim à Bienne, une grève importante chez Sulzer, SLM et Rieter à Winterthur (6'000 grévistes). En juillet, grève générale à Lugano, émeutes de la faim à Bienne, limitation de la liberté de presse et de réunion. Septembre, grève du personnel des banques à Zurich,

Au mois d’octobre 1918 s’annonce la chute de l’Empire austro-hongrois et le 3 novembre les matelots de la marine allemande se révoltent contre leurs supérieurs à Kiel pendant que débutent les négociations de cessez-le-feu entre l’Allemagne et les puissances alliés à Compiègne en France.

Craignant une révolution, le 4 novembre le général Wille exprime sa volonté de mobiliser la cavalerie contre les grévistes et le 6 novembre le conseil fédéral rompt les relations diplomatiques avec l’Union Soviétique et décide d’engager l’armée dans le conflit. En réponse le « Comité d’Olten » lance une grève de protestation de 24 heures dans une vingtaine de villes suisses.

A Berlin Philippe Scheidemann du parti socialiste et Karl Liebknecht, le dissident pacifiste, proclament simultanément dans deux communiqués concurrents.la naissance de la République allemande, le deuxième se fera assassiner par les semblables du premier.

En réponse à l’intervention musclée de l’armée lors d’une manifestation à Zurich le 10 novembre, 1 mort et plusieurs blessés, le « Comité d’Olten », la direction du Parti socialiste suisse, l’Union syndicale suisse ainsi que la Fraction du PS au Conseil national décident d’appeler à la grève générale à partir du 12 novembre 1918.

Après trois jours de grève, le déploiement de 100'000 soldats, l’occupation de l’imprimerie et la rédaction du journal socialiste « Berner Tagwacht » le comité cède finalement aux pressions du gouvernement et décide l’arrêt de la grève le matin du 14 novembre. Malgré la capitulation sans concession des grévistes et les procès qui s’ensuivirent, la grande majorité de leurs revendications furent réalisées par la suite.

En mémoire du soulèvement courageux des travailleurs de ce pays la ville d’Olten organise pendant tout le mois de septembre un spectacle théâtral, impliquant une centaine d’acteurs amateurs.

Le milliardaire, ancien Conseiller fédéral, fils de pasteur, historien amateur à ses heures perdues, source intarissable d’inspiration et de finances du premier parti politique suisse UDC, connu pour sa rhétorique nationaliste et xénophobe, dont l’arrière grand-père avait immigré en Suisse depuis l’Allemagne en 1861, Christoph Blocher (77 ans), ne se rendra pas à Olten. Il n’a pas la même vision « angélique » des événements de 1918.

Dans une interview accordée à son organe de propagande « Die Weltwoche », jadis un hebdomadaire de gauche, il théorise que « La grève générale de 1918 fut la plus importante crise de l’histoire de la Suisse. Le meneur et agitateur Robert Grimm projeta le renversement de l’ordre établi selon le modèle de la révolution bolchévique. S’il avait réussi, la Suisse serait aujourd’hui une dictature et le peuple vivrait dans la terreur et la misère. »

Ainsi, selon le quotidien « Blick » Monsieur Blocher, a décidé d’organiser, le 14 novembre prochain, son propre spectacle à la gloire des braves soldats, qui souffraient d’ailleurs des mêmes conditions que les manifestants et en plus de la discipline prussienne imposée par le général Wille, et la courageuse bourgeoisie suisse pour avoir défendu les valeurs patriotiques. Il fera défiler, lors d’un important événement, des soldats en uniforme d’époque.

Il faut dire qu’il n’est pas le seul à avoir cette vision des choses dans ce pays, mais il est sans doute le précurseur des mouvements réactionnaires européens, un des premiers à avoir vu venir les dérives du capitalisme financier, dont lui-même avait su grandement profiter, en s’accaparant le potentiel du champ politique à droite des libéraux, décrédibilisés par les crises financières et le démantèlement de l’Etat-social.

Cependant M. Blocher a beau avoir transformé le parti agraire bernois en première force politique du pays il n’a, jusqu’ici, pas réussi à prendre le pouvoir. Le système collégial, qui l’en a empêché, ne lui a pas accordé un deuxième mandat en tant que Conseiller fédéral. D’autre part, contrairement à la Social-démocratie européenne, le Parti socialiste suisse a gardé une certaine estime dans la population pour ne pas avoir cédé aux sirènes du néolibéralisme en 2001, refusant le « Manifeste de Gurten » de la libérale Simonetta Sommaruga, actuelle Conseillère fédérale socialiste.

La mémoire de la « Grève générale » prend une dimension toute particulière en cette année 2018. Depuis que la droite réactionnaire a pris le pouvoir en 2015, cette entente cordiale et la légendaire paix du travail sont sérieusement compromis et les deux Conseillers fédéraux socialistes, empêtrés dans un collège réactionnaire, avalent couleuvre après couleuvre.

Ainsi, la Conseillère fédérale socialiste Simonetta Sommaruga déclare, au sujet d’une initiative de son propre parti qui veut réguler un des systèmes de financement des partis politiques les plus opaques au monde, que cette initiative, qui envisage la déclaration de dons en dessus de CHF 10'000, ne serait « pas compatible avec l’esprit du système politique suisse. » Or il est de notoriété publique que l’entrée au Bundestag allemand du parti fasciste AFD en 2017 avec 12,6% des votes s’était fait largement grâce à des financements en provenance de la Suisse. Serait-il trop audacieux de faire une analogie avec la venue du Führer et Rudolf Hess à Zurich en 1923 sur invitation d’Ulrich Wille ?

Alain Berset, ministre socialiste des affaires sociales, déclare au magazine du grand distributeur Coop au sujet de deux initiatives en faveur d’une agriculture durable, soumises au vote populaire le 23 septembre prochain, qu’elles seraient « contraire à l’esprit du libre échange ».

On pourrait ajouter à la liste, qui est loin d’être exhaustive, la décision de l’exécutif d’assouplir les conditions d’exportation de matériel de guerre dans des régions impliqués dans des conflits armés.

Il est fort à craindre que le capitalisme déchaîné remplace gentiment le capitalisme redistributif dans ce pays. Reste à savoir si sous ces conditions la collégialité et le consensus sont encore la bonne formule.

12:03 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

10/08/2018

Le quatrième pouvoir

Nos voisins les gaulois vivent un été chaud et croustillant, découvrant les dessous insoupçonnés de leur monarchie présidentielle, grâce aux médias. Après avoir contribué grandement à l’élection du dernier des Bourbons, après l’avoir encensé depuis son sacre, soudainement un 18 juillet de l’an 2018, ils le laissèrent tomber comme une patate chaude. Honi soit qui mal y pense.

Jadis soigneusement camouflé derrière l’équilibre journalistique, plus connu sous le nom de “pensée unique”, le grand capital affiche dorénavant sa puissance sans fausse pudeur, un peu comme le font les politiques qui utilisent la porte tambour entre la fonction publique et le monde des affaires, au vu de tous, le modèle étant encore et toujours celui des Etats-Unis.

La concentration du pouvoir médiatique en main du grand capital n’est pas une particularité française.

En effet, le 29 février 2016, Leslie Moonves, président directeur général du géant des médias américain, CBS, déclara devant un parterre de la “Morgan Stanley Technology, Media and Telecom Conference” à San Francisco, au sujet de la candidature aux présidentielles de l’outsider Donald Trump:”Cette campagne présidentielle est un cirque dont l’ampleur dépasse l’entendement. La candidature de Donald Trump a beau être une catastrophe pour l’Amérique, mais pour CBS c’est du pain béni.”

Deux semaines plus tard, le 15 mars 2016, le New York Times publie une statistique au sujet du temps d’antenne offert par les chaînes câblées aux trois candidats finalistes. A cette date, la campagne du candidat Bernie Sanders avait déboursé la somme de 28 mio USD en frais publicitaires et obtenu du temps d’antenne gratuit d’une valeur de 321 mio USD. La candidate Hillary Clinton se retrouvait avec 28 mio USD de frais publicitaires et 746 mio USD de temps d’antenne offert, tandis que le candidat Trump avait déboursé à peine 10 mio USD pour obtenir 1’898 mio USD de temps d’antenne gratuit. Lors de l’élection du dernier, ce chiffre avait atteint la somme de 5 mia USD (The Street).

Le moment clé de cette grande farce, du goût de Leslie Moonves et ses semblables, fut sans doute le fameux épisode du “podium vide”. Le 3 mars 2016, les trois grandes chaînes câblées, CNN; MSNBC et Fox News avaient transmis, pendant 30 minutes, un podium vide, attendant une conférence de presse, annoncée par le candidat Trump, annulée ensuite, par le candidat Trump. Pendant ce temps se tenait à Lincoln, la capitale du Nebraska, un meeting du candidat indépendant Bernie Sanders avec des milliers de supporteurs.

Actuellement, deux ans plus tard, le président américain, à l’instar de son pendant français, est tombé en disgrâce. La guerre médiatique est ouverte. Outre Atlantique c’est la présumée interférence des services secrets russes dans les élections présidentielles de 2016 qui servent d’épouvantail. Les services secrets américains disposent pourtant d’une longue expérience en matière d’interférence, notamment en Amérique Latine.

La chasse aux sorcières est ouverte et l‘establishment du DNC (Democratic National Committee) espère regagner au moins une des deux chambres lors des élections de mi-mandat au mois de novembre. L’objectif n’étant pas le changement de politique mais le maintien du statu quo, ce qui va dans le sens des médias et les puissants contributeurs du parti. Malheur aux journalistes qui oseraient mettre en doute la doxa. Ils seront bannis des écrans et des rédactions. C’est le Maccarthysme revisité

Lors d’un forum du think-tank “Council on Foreign Relations” (CFR), sur le thème “Comment combattre désinformation et fake news dans les médias” le 20 avril dernier, l’ancien éditeur du magazine TIME (2006-2013), également ancien sous-secrétaire d’état du gouvernement Obama entre 2014 et 2016 (porte tambour), Richard Stengel, avait défendu la thèse selon laquelle les médias devaient servir d’outil de propagande “pour la préservation de l’intérêt supérieur de la nation.” Tout est dit.

Dans ce contexte on apprécie les récentes et soudaines découvertes au sujet de l’interprétation un peu particulière de la fonction présidentielle par Louis XVI bis et on ne peut s’empêcher de penser que celui-ci, à l’instar du président américain, ne joue finalement qu’un rôle mineur dans cette pièce. Un communiqué de presse, diffusé par l’organisation non gouvernementale britannique Oxfam du 16 janvier dernier sur son site internet, selon lequel une poignée de 8 individus détiendraient autant de fortune que les 3,6 mia d’habitants les plus pauvres de la planète, la moitié de l’humanité, soutiendrait cette thèse.

12:39 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

02/08/2018

Qui a peur de Timothy Geithner ?

“The show must go on” chantait Freddie Mercury, paix à son âme. “The show must go on” a dû se dire Timothy Geithner, ancien secrétaire du trésor américain de l’administration Obama en acceptant, en 2013, la présidence du fonds d’investissement new yorkais “Warburg Pincus”, dédié à la gestion de la fortune des plus fortunés.

Le “Washington Post” s’est intéressé de plus près à la carrière professionnelle du co-sauveur du système bancaire planétaire et a découvert du piquant.

Afin de mesurer la signification de l’article du Post, il n’est pas inutile de faire un rapide retour en arrière. En 2007 éclate la crise financière la plus importante depuis la dépression de 1929, la débâcle des subprimes, dont le déclencheur repose sur la logique même du capitalisme, la relance de la consommation par le crédit, à défaut d’augmentions des salaires. Le niveau des crédits à la consommation ayant déjà été à ses limites à l’époque, ne parlons pas du niveau actuel (4’000 mia USD, en hausse de 47% depuis 2008), pourquoi ne pas essayer le crédit hypothécaire.

Ainsi, profitant d’une législation plutôt accommodante en la matière, les banques s’étaient lancées dans le crédit hypothécaire discount, à l’intention de l’ouvrier américain qui n’a pas vu d’augmentation de salaire depuis la fin de la guerre. Trop précieuses pour se salir les mains, elles avaient envoyé sur le terrain des courtiers, formés en un week-end de cours intensif au Holiday-Inn.

Entre en scène, à ce moment là, l’ingénierie financière. En mélangeant ces crédits risqués à du premier cru dans des espèces de “pots-au-feu”, générant du coup des rendements supérieurs à la moyenne, vendus aux institutions financières vénérables de la terre entière (assurances, caisses de pension, fonds d’investissement), garantissant que les pommes pourries ne contamineraient pas le panier, elles avaient réussi à s’en débarrasser, au fur et à mesure, en encaissant de juteuses commissions. Il paraît difficile à croire, mais il y en avait certaines qui gardaient ces patates chaudes dans leur panier. On pourrait mettre cela sur le compte de la cupidité.

Toujours est-il, le pot aux roses avait fini par être découvert, ce qui déclencha une crise financière qui est loin d’être terminée à ce jour, nonobstant le flot de statistiques économiques rassurantes, célébrées par les médias mainstream en guise d’anxiolytique, crise qui, à son sommet avait détruit plus de 750’000 emplois par mois aux Etats-Unis et provoqué un nombre record de saisies immobilières.

C’était la fin de l’ère des Bush et Clinton et le début de “yes we can”. De concert avec Henry Paulson, secrétaire du trésor sortant et Ben Bernanke président de la Réserve Fédérale, Timothy Geithner, d’abord en qualité de directeur de la Federal Reserve Bank of New York, une des douze banques du système de la Réserve Fédérale des Etats Unis et ensuite en tant que secrétaire du trésor de l’administration Obama à partir du 26 janvier 2009, s’était attelé à la mise en oeuvre du plan Paulson ou TARP, Troubled Asset Relief Program, un programme de sauvetage public du système financier privé de 700 mia USD.

S’ensuivit le mordant “Dodd-Frank Wall Street Reform and Consumer Protection Act”, la pièce maîtresse de l’administration Obama en matière de régulation bancaire. Pour mesurer l’état d’esprit dans lequel ce texte législatif avait été mis en oeuvre, il n’est pas sans intérêt de consulter quelques aphorismes, extraits du livre “Stress Test” de l’ancien secrétaire du trésor, commenté bienveillamment par la section “critique littéraire” du docile New York Times à sa sortie en 2014.

En comparant la crise financière au naufrage du Titanic, l’indulgent Timothy Geithner écrit ceci: “Avant de pouvoir sauver femmes et enfants il fallait sauver les ivrognes de la première classe, ceux qui détenaient les gilets de sauvetage” continuant sa métaphore par: “J’avais peu de sympathie pour ceux qui faisaient appel à la moralité et criaient vengeance. Je n’avait aucune intention d’appliquer le précepte “oeil pour oeil” du Vieux Testament, car si nous avions laissé libre cours à cette soif de vengeance, cette crise aurait causé davantage de dégât encore pour l’américain moyen. Le président Obama avait très vite compris qu’il ne fallait pas poursuivre une stratégie punitive (à l’encontre des responsables). Je considère que la réponse donnée à la crise financière de 2008 par le président Obama fut la bonne et peut être considéré aujourd’hui comme un succès éclatant. Le seul regret que j’ai au sujet de la loi Dodd Frank est le fait qu’elle ne donne pas assez de levier au gouvernement pour renflouer le système bancaire lors d’éventuelles crises futures.” Fin de citation

En 2013, à la fin de son mandat public, Mr. Geithner quitte la politique pour entrer aux services du fonds d’investissement new yorkais “Warburg Pincus”, spécialiste des fonds de “placement privé”, non cotés en bourse, dont l’apport minimal s’élève à 20 mio USD par investisseur. Un de ces fonds, doté d’un capital de 11,2 mia USD, est le sujet d’un article publié dans le Washington Post début juillet par le reporter, Peter Whoriskey.

M. Whoriskey a découvert, dans le portfolio de ce “private equity fund”, un important investissement dans la société Mariner Finance, spécialisée dans l’octroi de mini-crédits sur salaire, dont ses 500’000 clients bénéficient, en empruntant de l’argent, pour payer des frais imprévus, tels que des frais médicaux ou une réparation de voiture. Selon une étude de la Réserve Fédérale, 40% des américains sont incapables de faire face à une dépense imprévue de 400 USD. Il s’agit donc là d’un marché intéressant. Lors de cette prise de participation Mariner Finance possédait 57 filiales dans sept états. Actuellement, la société compte 450 filiales dans 22 états.

Profitant d’un environnement de taux d’intérêt historiquement bas, pour les bons créanciers, causé par la crise financière de 2008, la société Mariner Finance a le privilège de se refinancer sur le marché obligataire à 4% (550 mio USD d’argent frais pour la seule année 2017), pour prêter à ses clients à des taux allant jusqu’à 36%. Malgré un taux de défaut de 8%, taux qui se situerait normalement entre 1% et 3% pour ce genre de crédit, Mariner Finance s’en sort parfaitement. Par des pratiques, comment dire, inhabituelles.

28% de ses prêts sont générés par ce qu’on appelle dans le métier “loans-by-mail program”, le crédit non sollicité. Le principe consiste à envoyer à des dizaines de milliers de clients potentiels des chèques d’une valeur de 1’200 USD avec la proposition, en cas d’encaissement, d’un contrat de crédit à un taux annuel de 33%, stipulant en petits caractères, des frais de justice additionnels de 20% à la charge du débiteur, en cas de défaut de paiement.

Monsieur Geithner n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.

11:13 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |