20/01/2018

Le Crédit Suisse ou la faute à pas de chance

Presque simultanément s’ouvrent en ce moment, en Suisse, deux procès hors norme. L’un devant le tribunal pénal fédéral de Bellinzona et l’autre devant le tribunal correctionnel de Genève.

Le ministère public reproche aux accusés du premier procès, un ex-employé, conseiller à la clientèle de l’établissement de crédits à la consommation « Bank-now », une filiale du Crédit Suisse, le financement de la guerre civile au Sri Lanka, avec la complicité de 12 membres de la diaspora tamoule.

Entre 2007 et 2009, la banque aurait accordé 200 prêts d’un total de 15 mio CHF à 182 ressortissants Sri lankais, sommes qui auraient été acheminées jusqu’au Sri Lanka sous forme d’argent liquide, en transitant par Singapore et la Malaisie, pour finir sur les comptes de l’organisation indépendantiste « Tamil tigers ».

Lors d’une audition du parquet, un ex-directeur des ventes de « Bank-now » admet que « je suppose que nous avons accepté la situation telle quelle et que nous n’avons pas assez pris en compte les risques évidents ». Nonobstant, « Bank-now » s’estime lésée dans l’affaire et se présente comme codemanderesse dans le procès (Le Temps). Certains banquiers ne manquent pas d’air. En tout cas, la défense n’a que très peu goûté la réaction de la banque et a du coup également porté plainte, mais auprès de la FINMA cette fois (L’Autorité fédérale de la surveillance des marchés financiers), pour non-respect du devoir de diligence.

On se souvient à cette occasion d’une autre affaire du Crédit Suisse, également entre les mains de la FINMA, le financement douteux, organisé par la banque, de 24 bateaux de pêche, de navires de patrouille ainsi que divers équipement nautique pour la somme de 2 mia USD à l’intention de trois entreprises publiques mozambicains, agissant sans consultation du parlement. La République du Mozambique est actuellement en cessation de paiement.

Le business des crédits à la consommation est une affaire juteuse, car il est connu que les débiteurs insolvables remboursent d’abord la banque avant de finir à l’aide sociale, raison pour laquelle l’objectif est de gagner des parts de marché, plutôt que de perdre du temps avec l’examen exhaustif des demandes de crédit. Raison pour laquelle, l’œuvre d’entraide suisse « Caritas » a également porté plainte contre la banque auprès de la FINMA. (Republik.ch). Bank-now » se partage le marché suisse avec sa concurrente « Cembra Bank » (General Electric Capital). Toutes les deux sont connues pour leur publicité racoleuse.

Le deuxième procès, celui de Genève, concerne un ex-employé du Crédit Suisse, accusé d’avoir détourné, entre 2007 et 2014 la somme de 150 mio USD au détriment de ses clients russes, notamment de l’ex-premier ministre géorgien Bidzina Ivanishvili (2012-2013) qui a perdu 120 mio USD dans l’affaire.

Ancien directeur de la maison « Yves Rocher » en Russie l’accusé, de nationalité française, devait se dire que s’il réussissait dans les produits cosmétiques, il pouvait faire autant dans la finance et le Crédit Suisse semblait avoir été d’accord. Suite à la crise financière de 2008, fidèle à l’indémodable modèle du « Ponzi scheme », les avoirs de l’ex- premier ministre servaient à éponger les pertes des autres clients. Ne se doutant de rien, celui-ci, enchanté par les excellents services de son conseiller aurait fait preuve de générosité en lui versant la somme 1,5 mio USD en guise de bonus, sans la connaissance du Crédit Suisse, en plus de son salaire.

Depuis 2011, et suite au scandale autour de la fortune du dictateur nigérien Sani Abacha et tant d’autres, la FINMA (L’autorité fédérale de surveillance des marchés financiers) oblige les banques à une diligence particulière quand il s’agit de clients étrangers, exerçant des mandats politiques. Depuis, les activités bancaires des PEP (politically exposed persons) sont censés être surveillées par des cellules spéciales, pour écarter le risque de corruption. Le fait qu’il s’agit ici d’une personnalité politique aggrave le cas pour la banque qui, comme dans le cas de Bellinzona, n’est pas mise en cause, bien que le procureur genevois Yves Bertossa, fustige « les manquements flagrants au niveau de la surveillance. »

Dans ce contexte, on peut lire ses jours dans la presse française (Canard enchainé) que l’administration fiscale française aurait transmis à la banque « Société Générale » un redressement fiscal pour récupérer un crédit d’impôt de 2,2 mia EU, précédemment accordé à la banque, dans le cadre de l’affaire de l’ancien trader Jérôme Kerviel, qui, du coup ne peut plus être considérée comme un fraudeur, car en plus du fait qu’il n’y a pas eu enrichissement personnel, la décision de l’administration fiscale sonne comme un aveu quant au manquement flagrant au devoir de surveillance de la part de la banque.

Cela jette également une autre lumière sur le procès de l’ancien trader, dont les frais de dédommagement en faveur de la Société Générale ont fondus comme neige au soleil depuis le premier procès, de 4,9 Mia EU à 1 mio EU aujourd’hui. En revanche, la banque devra, d’après une décision du conseil des prud’hommes de Paris, datant de 2016, s’acquitter de 455'000 EU en faveur de son ancien employé pour licenciement « sans cause réelle et sérieuse ». L’ancien trader, dont la vie a été gâchée, a servi, au même titre que les accusés des procès suisses, de parfait bouc émissaire pour garantir le maintien et la continuité d’un système qui court à sa perte.

L’épilogue de tous ces procès n’est pas encore écrit. La résistance semble s’organiser, petit à petit, le rétropédalage du fisc français, la tactique du salami de la justice française, le coup de gueule du procureur genevois, les plaintes de la défense du procès de Bellinzona.

15:15 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

16/01/2018

Le contrôle de l’information, dernier bastion à prendre

L’audiovisuel public est actuellement l’objet de toutes les convoitises. Le contrôle de l’information, jadis le privilège des régimes communistes est devenu le rêve humide de tout
Néolibéral qui se respecte. Décidément, la diffusion de la bonne parole par la « Pravda » est une tradition qui ne se perd pas.

Ainsi, les jeunes libéraux suisses, fraîchement diplômés des « business schools » et autres facultés des sciences économiques, comme celle de St. Gall, « number one » pour son « Master of management » selon le « Financial Times », pour lesquelles sciences économiques rime avec néolibéralisme ou pas du tout, ont réussi à convoquer le peuple suisse devant les urnes le 4 mars prochain, pour se prononcer sur l’abolition de la redevance de réception obligatoire de la radio et télévision publique suisse dans le but de « favoriser la concurrence, libre et non faussée, entre les médias afin de garantir leur pluralité ». Financée à 75% par cette même redevance, celle-ci mettrait, en cas de oui, tout simplement la clé sous le paillasson. Même leurs ainés du parti PLR trouvent les jeunes loups un peu trop pressés. Ne sentant pas actuellement le peuple suisse prêt pour un autre « hold-up » du service public, ils préfèrent recommander le refus de l’initiative.

La SSR (Société suisse de radiodiffusion et télévision) reçoit des pouvoirs publics chaque année, sous forme de redevance, la somme de 1,37 mia CHF, ce qui représente 75% de son budget, le reste est financé par la publicité et autres revenus. Cela lui permet de proposer des programmes sur 7 chaînes de télévision et 17 stations de radio nationales dont 40% du contenu représente l’information. 20% est consacré au divertissement, 20% au sport, la musique et la jeunesse et 20% à la culture et à la formation. En outre, chaque année 34 stations de radio et chaînes de télévision locales privées reçoivent la somme de 67 mio CHF sous forme de subventions de la part de leur grande sœur.

Mis sous pression par l’agenda politique Gilles Marchand, le directeur de la SSR, monte au créneau en commençant par mettre de l’eau dans son vin. Il se dit « conscient qu’il sera toujours plus compliqué d’imposer une redevance contrainte aux futures générations « pay per view », plus enclines à ne payer que ce qu’elle consomme.» Le service public à la carte, l’objectif primaire des libéraux. Monsieur Marchand n’y est pas du tout et tombe du coup tout droit dans le panneau des initiants. Il serait tout à fait imaginable de lier la somme de la redevance à la capacité contributive des citoyens. En voilà une proposition qui pourrait séduire l’électeur.

La contrainte de la cotisation obligatoire n’est qu’un subterfuge qui détourne du vrai sujet, celui de l’indépendance politique d’un média citoyen. Et celle-ci, contrairement à d’autres pays comme la France et la Grande Bretagne, est garantie par le système politique suisse. Contrairement à ce qu’avance la droite réactionnaire à qui veut l’entendre, les médias ne sont pas d’office de gauche. Comme si cela voulait encore dire quelque chose par les temps qui courent.

Le prétexte financier est également avancé par le pape des médias suisses, l’infatigable Roger Schawinski, casseur de monopole, ennemi juré de l’audiovisuel public, émetteur pirate des premières heures et fondateur de la première radio privée de suisse en 1979, « Radio 24 » et la première télévision privée en 1994, « TéléZüri ». Il préconise une redevance à CHF 300.00 « qui sauverait les meubles ». Dans son livre, écrit à la hâte, en vue de la votation prochaine, il vole tout de même au secours de son ancien ennemi et, à nouveau, employeur depuis 2011 en dénonçant une initiative « très peu suisse » dont l’acceptation « changerait ce pays plus profondément que n’importe quelle autre votation précédente (Le Temps) », ce qui n’est pas faux.

La position de monopole de l’audiovisuel public suisse des années 80, les années rebelles du jeune Roger Schawinski, n’a plus rien avoir avec le paysage médiatique de 2017. Il est vrai qu’à l’époque l’audiovisuel public défendait son pré carré bec et ongle, sans doute au détriment de la pluralité. Actuellement, pluralité de médias il y a, mais pas pluralité de contenu.

Le paysage médiatique suisse actuel est dominé par trois puissants groupes qui se partagent le gâteau, le groupe « Tamedia », le groupe « NZZ » et le groupe « Ringier Axel Springer » (le géant allemand). Flairant la juteuse affaire de la diffusion de la bonne parole, le milliardaire Christophe Blocher, ancien Conseiller fédéral, entre également en brèche en achetant d’un seul coup, en plus de son outil de propagande la « Weltwoche » et la « Basler Zeitung », 25 journaux régionaux qui, contrairement aux grands titres nationaux, sont lus, et lus par des gens qu’il s’agit de convaincre encore.

Dans ce contexte, le groupe « Tamedia », sans doute par soucis d’efficacité, vient de décider la centralisation des rédactions de tous ses titres dans le but de diffuser un contenu uniforme depuis une seule plateforme, une sorte de « Pravda » helvétique.

Dans ce contexte l’existence d’un média public indépendant, en tandem avec la neutralité de l’internet, l’autre objet de toutes les convoitises, prend toute son importance.

08:15 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

03/12/2017

Bonnes nouvelles de la tour d’ivoire

Les économistes de la vénérable « Organisation de coopération et de développement économique » OCDE ont mis le champagne au frais. L’économie mondiale progresserait à son rythme le plus élevé depuis 2010.

Ainsi, la tour d’ivoire annonce que « le PIB mondial (produit intérieur brut) augmenterait de 3,6% en 2017 et 3,7% en 2018 et les moteurs de la reprise se seraient rallumés un à un. Le commerce mondial aurait redémarré. Les carnets de commandes des entreprises se rempliraient et l’investissement repartirait. Les créations d’emplois accéléreraient et les indicateurs de confiance élevés se traduiraient en dépense de consommation de plus en plus robustes (Le Monde) ». Tout est relatif, dirait Einstein. Après la crise de 2008 probablement un feu de paille. Mais bon, ce n’est pas le sujet.

Crée en 1948 sur les débris de la deuxième guerre mondiale et issue du plan Marshall, cette opération de sauvetage américaine d’une Europe dévastée, l’« Organisation européenne de coopération économique » est devenue, en 1961, l’OCDE d’aujourd’hui, une organisation qui compte 35 pays membres, tout en excluant le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine (BRIC).
Le plan Marshall fut d’ailleurs âprement critiqué à l’époque par d’éminents économistes d’obédience libérale tels que l’autrichien Ludwig von Mises, maître à penser de Friedrich Hayek, lui-même inspirateur de la regrettée Lady Thatcher. Mises mit en garde contre le fait que « le subventionnement de l‘Europe par les Etats-Unis empêcherait des réformes nécessaires telles que l’arrêt de la planification centralisée et la restauration du libre marché. » Comme quoi.

Pour revenir à la notion de croissance, si chère à l’oracle de Paris, elle fut sans doute la préoccupation majeure de la reconstruction de l’Europe, et l’économie de l’offre, une évidence. En 2017 toutefois il ne s’agit plus de reconstruire mais de redistribuer. En consultant toutefois les objectifs du « think tank » on devine le think du tank.

Son objectif principal est, selon Wikipedia, « d’encourager la libéralisation économique au travers du libre-échange et la concurrence pour favoriser l’innovation et les gains de productivité. Pour lutter contre le chômage, l’OCDE recommande notamment la flexibilisation du marché du travail ».

En bonne donneuse de leçon la vénérable institution émet néanmoins quelques mises en garde. Elle rappelle notamment les « décideurs » à leur devoir et les incite « à accélérer l’investissement et à améliorer la productivité pour augmenter les salaires réels, dans le but de rendre la croissance plus inclusive. » (Le Monde) En langage néolibéral cela s’appelle l’autorégulation. Un vœu pieux et la quadrature du cercle pour ceux qui suivent les recommandations de l’oracle parisien à la lettre.

En outre, il, l’oracle donc, trouve l’amélioration sur le front de l’emploi « inégale » car elle cacherait « la multiplication d’emplois de mauvaises qualité, (En Allemagne on les appelle « mini jobs ndlr) « les salaires, plus spécialement ceux du bas de l’échelle (Les emplois qualifiés sont désormais touchés au même titre ndlr) progresseraient très modestement dans la plupart des grandes économies, une anémie qui durerait depuis une décennie ». (Dans certains pays, comme les Etats-Unis et l’Angleterre, elle dure depuis bien plus qu’une décennie ndlr) « et alimenterait le mécontentement populaire ». C’est fait ! En tout cas, l’entrée de l’extrême droite au parlement allemand soutient la thèse.

Dans son rapport l’OCDE dénonce « le poids démesuré de la dette des ménages et des entreprises », ainsi que « l’euphorie boursière qui ne reflète pas la reprise et constitue un facteur de fragilité. » Ben voyons. Et, si les deux facteurs étaient liés. Les « décideurs » qui vident les entreprises de leur substance en distribuant des dividendes plutôt que d’investir, des actionnaires qui eux investissent en bourse plutôt que de consommer, ainsi que les ménages lambdas qui consomment à crédit, parce que les salaires sont trop bas.

Les états étant endettés à leur tour on se demande où se trouvent les créanciers, car au niveau mondial il devrait y avoir également un créancier pour chaque créance. L’argent ne se volatilise pas comme ça. Il se pourrait toutefois que l’OCDE se serve des statistiques fiscales, ce qui expliquerait ceci.

Quoi qu’il en soit, Catherine Mann, économiste en chef « incite les gouvernements à profiter de la fenêtre de tire offerte par l’embellie conjoncturelle pour mettre le cap sur les réformes » et il faut dire que certains ne s’en privent pas.
Loin de se limiter aux seuls recommandations économiques, l’organisation émet également des avis dans d’autres domaines, sociétaux, de gouvernance, de finances publiques, d’innovation et de durabilité, ce qui l’amène à se heurter à ses propres contradictions en s’essayant à la quadrature du cercle.

Elle recommande notamment à la Suisse, pourtant premier de classe en matière de libéralisme économique, de « réduire ses aides à l’agriculture, réduire les restrictions liées aux échanges de biens et de services, notamment de produits agricoles et de terminer les négociations de libre-échange avec l’Asie et les pays d’Amérique Latine et, simultanément, elle déplore « une péjoration de la qualité de l’eau et la mise en danger de la biodiversité due à une agriculture intensive et l’utilisation excessive de pesticides.» Elle conseille « d’améliorer l’efficience des dépenses publiques (les réduire) ce qui permettrait de libérer les ressources pour financer des mesures (lesquelles ?) destinées à renforcer la croissance (encore et toujours la croissance) et à la rendre plus inclusive (augmenter les salaires ?). » En outre elle souhaite voir « le renforcement de la présence capitalistique du secteur privé et de lever les obstacles à l’entrée dans les secteurs de l’énergie, des télécommunications et des transports (privatisations).

La Suisse est probablement un des seuls pays au monde dans lequel le capitalisme fonctionne encore pour le bien du plus grand nombre et ceci pour deux raisons. Nous disposons d’un secteur public efficace et nous avons ajouté au partage du pouvoir politique et le principe des « checks and balances », la démocratie directe, ce qui nous a amené la stabilité et, last but not least, la paix du travail. De nombreux populistes et autres apprentis sorciers se sont cassés les dents sur ce système. Tempi passati ?

En tous cas, depuis quelque temps, plus précisément depuis le glissement à droite du parlement en 2015, la Suisse prend davantage à cœur les recommandations de l’OCDE et les velléités du capitalisme sauvage. Moins d’état. Quelques exemples. Le nombre de suisses, incapables de payer leurs cotisations obligatoire de caisse maladie a quadruplé depuis 2014, 307'000 enfants sont touchés ou menacés de pauvreté, plus d’une personne sur cinq ne peut pas faire face à une dépense imprévue de plus de CHF 2'500.00. Selon la fondation « Caritas » 30% de la population court un risque de glisser dans la pauvreté Par ailleurs, le canton de Fribourg vient de décider d’augmenter les taxes universitaires de 35%, un canton loin d’être dans le besoin avec une fortune nette qui dépasse le milliard.

Pourtant, avec une fortune moyenne de quelque 528'000 CHF les suisses sont les êtres les plus riches sur la planète. En moyenne, car la concentration des fortunes est également la plus élevée au monde. Avec la tête dans le four et les pieds au congélateur, en moyenne, les suisses vont bien. Pas que les suisses.

13:13 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |