24/03/2018

L’école de demain dans le meilleur des mondes

« Economiesuisse » l’organisation faitière des entreprises suisses est inquiète. Les élèves de l’école primaire seraient insuffisamment préparés pour le marché du travail de demain. Juste à temps, avant l’introduction d’un nouveau plan d’étude dans plusieurs cantons, elle propose donc quelques pistes pour « optimiser l’adaptation du système scolaire à la révolution numérique ».

Sous l’intitulé « Nos revendications en matière de politique d’éducation » elle publie son catalogue de vœux sur son site internet. Le mot d’ordre : compétitivité, compétitivité, compétitivité. Pour le bien des élèves, cela va sans dire.

« Pour que la Suisse demeure parmi les vainqueurs en matière de digitalisation, le système d’éducation doit absolument être revu dans son ensemble », la faitière préconise notamment l’enseignement des matières « allemand » et « mathématiques » par ordinateur, « ce qui faciliterait un contrôle plus efficace de la performance ». Elle propose, une combinaison entre « l’apprentissage individuel par ordinateur », et la formation en classes, classes « constituées en fonction de la performance des élèves » et non plus en fonction de l’âge des élèves, notamment dans ses matières fétiches, les matières STEM (science, technology, engineering, mathematics) car, comme l’affirme, Dr. Rudolf Minsch, directeur du ressort « Politique économique et formation » chez « Economiesuisse » : « Il faut « abandonner cette idée farfelue selon laquelle chaque élève pourrait atteindre le même niveau, dans les matières STEM notamment. L’enseignement individuel tend à gonfler inutilement l’effectif du corps enseignant ».

En effet, son pendant allemand « Institut der deutschen Wirtschaft » avait déjà tiré la sonnette d’alarme dans un rapport publié en 2013. L’économie allemande aurait un « urgent besoin » d’académiciens STEM, formatés, pardon formés, dans les matières ingénierie et technologie, notamment pour l’industrie métallurgique et électronique. L’institut déplore un « brain drain » d’étudiants étrangers qui quitteraient le pays avec le précieux savoir.

Par souci d’efficacité Dr. Minsch envisage « d’engager des étudiants en informatique pour seconder les enseignants plus âgés « largués par l’avancement frénétique du progrès technologique ».

Déjà le camarade Staline avait besoin d’ingénieurs et non de poètes et penseurs pour réaliser son rêve d’une société égalitaire. On n’est pas loin du modèle. Dans la dystopie orwellienne « 1984 » la société, dont la langue officielle est le « newspeak » ou « novlangue », est divisée en trois castes, dont chacune dispose d’un vocabulaire restreint pour communiquer, ce qui empêche les castes de se parler entre elles.

La « novlangue » de la caste A se limite à « des termes nécessaires au travail, à la vie quotidienne (manger, boire, travailler). L’univocité des termes empêche tout usage littéraire politique ou philosophique ». (Wikipedia)

La « novlangue » de la caste B est la langue politique, truffée de néologismes (destinée à des fins politiques, (teambuilding, startup, ressources humaines). (Wikipedia)

La « novlangue » de la caste C est réservée à l’élite scientifique. Elle est entièrement composée de termes techniques et scientifiques. (Wikipedia)

Fidèle au concept du « en même temps » de la novlangue économique, conçu pour étouffer la contestation dans l’œuf, les milieux économiques demandent aux futurs candidats, en plus du savoir faire, de la compétence sociale, les « soft skills », créativité, motivation et l’esprit critique, car la technologie ne peut pas tout. « A l’avenir il y aura une diminution des tâches répétitives et physiques et les compétences cognitives et sociales gagneront en importance ». En voilà une observation inédite.
L’introspection ne fait décidément pas partie des vertus des milieux économiques. En quarante ans de néolibéralisme et de « carte blanche » aucun des défis majeurs que la société affronte au XX1ème siècle n’est proche d’une solution. La transition énergétique est toujours à ses balbutiements. Les énergies fossiles et nucléaires représentent toujours la majeure partie du mix. Aucun moyen de transport écologique n’est à l’horizon, en revanche, une voiture sans chauffeur. L’approvisionnement de la population en services de santé est de plus inégalitaire dû à l’explosion des coûts. Le secteur de la finance s’est avéré incapable de fournir les crédits nécessaires. La privatisation des services publics s’est soldée par un désastre, dernier en date, la faillite du constructeur anglais « Carillion ».

L’économie prend volontiers le relais de la recherche fondamentale, menée dans les universités publics, financées par les pouvoirs publics, s’il y a un potentiel pour des applications profitables.

Cette volonté de cimenter le statu quoi est illustré au mieux par un récent article, paru dans l’hebdomadaire français « Marianne » sous le titre « Des candidats moutonniers, incapables de penser par eux mêmes » se référant aux candidats au concours d’entrée de 2017 à la prestigieuse Ecole nationale d’administration (ENA). Le jury pointe « une certaine unicité de vues entre les candidats » et « une frilosité qui empêcherait les aspirants énarques de proposer une réflexion, une vision personnelle des sujets traités ». En Eurasia d’Orwell il s’agirait là de la classe B.

Richard D. Wolff, co-fondateur de l’ONG « Democracy at work », professeur émérite en économie de l’Université de Massachusetts, l’économiste marxiste le plus éminent des Etats-Unis selon le « New York Times », le résume ainsi lors d’un de ses nombreux séminaires, régulièrement publiés sur « youtube ».

« Je suis un produit du système éducatif américain. (celui qui se retrouve avec une dette étudiante de 1'400 mia USD pour 44 mio d’étudiants, dont 7 mio sont en défaut de paiement, plus que la dette des cartes de crédit qui s’élève à 1'000 mia USD ndlr). Les connaissances pour mes analyses économiques que je présente dans mes séminaires j’ai dû me les approprier moi-même. Pourquoi? J’ai un diplôme de l’Université de Harvard, « magnum cum laude ». J’ai un « Master en économie » de l’Université de Stanford et j’ai fini à l’Université de Yale où j’ai acquis un « PHD en économie » et un « Master en histoire ». Je suis bardé de diplômes des universités les plus prestigieuses. Pourtant, aucune des trois universités ne m’a jamais parlé d’un des plus importants économistes de l’histoire de l’humanité, Karl Marx. Il n’y a aucune justification pour cela si ce n’est la peur d’en débattre. »

Après une phase de teste de quarante ans, le capitalisme version néolibérale s’est avéré inefficace. Il est temps que la démocratie s’approprie de son avenir à nouveau, surtout en matière d’éducation.

10:45 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

28/02/2018

Carillion ou pour qui sonne le glas

Carillion, le deuxième plus grand groupe de bâtiment et travaux publics britannique vient de mettre la clé sous le paillasson, laissant 20'000 employés face à un avenir incertain. Curieusement, la presse européenne ne s’intéresse pas trop au sujet. Le gouvernement de Mrs. May se trouve une fois de plus dans le pétrin, car Carillion n’est pas une entreprise comme une autre.

Née d’un « spin off », en 1999, de la multinationale de matériaux de construction « Tarmac Group Ltd. », inventrice du célèbre « tarmac » sur lequel les avions ont l’habitude de se poser, elle-même fondue entre temps dans le groupe franco-suisse « LafargeHolcim », Carillion diversifie ses activités dorénavant dans le « facility management » ou gestion et entretien des bâtiments.

Dans ce domaine l’entreprise travaille étroitement avec le gouvernement britannique. Sous l’appellation « partenariat public privé » (PPP) ou (PFI) « Private Finance Initiative » une trouvaille du gouvernement de John Major, protégé et successeur de Lady Thatcher, 40% de son chiffre d’affaires est généré ainsi par des contrats publics d’une durée de 30 à 40 ans.

Le principe est simple. Le « partenaire » privé lève les fonds nécessaires pour l’exécution de travaux publics tels que la construction et l’entretien d’hôpitaux, de prisons, d’écoles, de routes, des infrastructures ferroviaires tels que par exemple le TGV entre Londres et le Nord de l’Angleterre et d’autres. En contrepartie, l’état verse une redevance pendant la durée du contrat pour amortir l’investissement, ce qui représente, dans le cas de Carillion, 450 contrats d’une valeur de près de 2 mia euros, repas scolaires pour 32'000 écoles, services de nettoyage d’hôpitaux, entretien de prisons et sites militaires etc.

Le total de ce genre de contrat avec le gouvernement britannique s’élève actuellement à 60 mia £ pour 700 contrats.

Depuis ses débuts, la trouvaille « Major », affinée par le gouvernement du socialiste Tony Blair, est devenu un best-seller auprès des gouvernements européens de toutes les couleurs. Privatisation des services publics est le maître-mot. Le clou de l’opération ? Le transfert du risque opérationnel au secteur privé et, du même coup, l’embellissement des comptes publics, chroniquement dans le rouge, avec la complicité des grandes maisons d’audit comme, par exemple KPMG, qui fut accessoirement chargée de la surveillance des comptes de… Carillion. Pour la liquidation, c’est d’ailleurs Pricewaterhousecoopers qui s’en occupe. Tout le monde y gagne.

Sauf le service public, car, quand ça foire c’est toujours la collectivité qui règle la note, à l’instar du sauvetage des banques pendant la crise de 2008, banques, accessoirement également en charge d’un service public, la création monétaire.

La doctrine néolibérale prétend, sans pour autant fournir la preuve, que le secteur privé soit plus performant que le secteur public. Quant à l’efficacité du travail, c’est probablement kif-kif bourricot, quant au coût, en revanche, c’est carrément faux.

L’état finance ses prestations avec les recettes fiscales. S’il doit recourir à l’emprunt, son coût de financement est inférieur à celui du secteur privé et, comme il n’a pas d’actionnaires à satisfaire, il n’y a pas de rétribution du capital propre. Une entreprise 100% publique fournirait donc, à efficacité égale, des services d’un meilleur rapport qualité prix que le secteur privé.

En guise de petite illustration de cette « thèse révolutionnaire », entre 2012 et 2016 Carillion, qui montrait un cash flow d’à peine 160 mio £, se séparait d’actifs pour permettre des paiements de dividendes de l’ordre de 376 mio £ pendant la même période.

Le gouvernement de Mrs. May, qui a d’ailleurs continué à attribuer des contrats d’une valeur de 1,3 mia £ à Carillion après l’annonce d’un amortissement exceptionnel de 845 mio £ et le départ de son PDG au mois de juillet de l’année passée, sera donc appelé, in extremis, à remplacer les contrats avec Carillion pour garantir le maintien du service public et, par la même occasion, de trouver un moyen pour boucher le trou de 990 mio £ dans les comptes du régime de retraite des employés.

Cet intermède n’est rien d’autre qu’un épisode de plus dans la longue et douloureuse saga de la privatisation des services publics britanniques, et peut-être, une invitation à la méditation sur le bien fondé d’une idée qui veut que la recherche du profit et la gestion du bien public fasse bon ménage.

10:06 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

29/01/2018

Vérité ou liberté ?

Le réseau social « twitter », ou café du commerce planétaire, c’est selon, se met à son tour au décorticage de la vérité.

Déconcerté par l’élection de « Donald Trump » à la tête des Etats-Unis, un regrettable « accident de parcours » aux yeux du parti démocrate américain et des médias « mainstream », l’establishment se met à la recherche du « vrai » déclencheur, ayant provoqué « la catastrophe Trump ». La thèse préférée ? La manipulation de l’élection présidentielle par les services secrets russes. Des preuves tangibles ? Il n’y en a pas.

Ainsi, les rares journalistes indépendants qui ne croient pas en la thèse prédominante, sont gentiment rappelés à l’ordre par le réseau social « twitter ». Le comédien et commentateur politique, Jimmy Dore, ainsi que sans doute d’autres, a reçu, en tant qu’utilisateur de « twitter », une lettre par e-mail, le rappelant à son devoir de patriote.

On peut y lire: « Nos recherches au sujet d’activités russes sur « twitter » pendant la campagne présidentielle de 2016, nous ont permis d’identifier et de suspendre un nombre de comptes, potentiellement connectés à un effort de propagande par une organisation, liée au gouvernement russe, du nom d’« Internet Research Agency » ».

En effet, des enquêtes du « New York Times Magazine » et du média internet « Buzzfeed », datant de 2014, révèlent que la fameuse IRA serait une organisation, basée à Saint-Pétersbourg, liée au gouvernement russe, engagée dans la diffusion de propagande sur internet (facebook et fwitter), utilisant des comptes fictifs, notamment dans un contexte de politique intérieure russe. (Wikipédia)

Ainsi, la lettre bien intentionnée de « twitter » adressée au journaliste et commentateur politique, Jimmy Dore, continue: « Conforme à notre engagement pour la transparence, nous vous envoyons cet e-mail, parce que nous avons des raisons de croire, que vous aviez suivi, « retweeté » ou « liked » le contenu de ces comptes suspendus pendant la période de l’élection présidentielle. Ce message vous est destiné à titre informatif seulement, et n’a aucun lien avec des considérations de sécurité concernant votre compte. » Mais, big brother is watching.

Il est rassurant de constater à quel point, non seulement les agences gouvernementales, mais également les réseaux sociaux, se soucient de la prévention d’un possible écartement de l’opinion « souhaitée » du public, mais également, et peut-être surtout, de la guilde des journalistes encore hors « mainstream ».

« twitter » continue : « Nous partageons cette information avec vous pour que vous ayez connaissance de l’existence de ces comptes fictifs et que vous vous rendiez compte de la nature des efforts de propagande de la part du gouvernement russe. En consultant notre blog, vous verrez des exemples de contenus fictifs de ces comptes suspendus.»

En Europe c’est d’ailleurs « East StratCom Team » qui se charge de la communication russe. En effet, « East StratCom Team », cette agence de l’administration de l’Union Européenne, fondée en 2015, est chargée de la « communication pro active de la politique européenne dans les pays de l’ancienne Union Soviétique, tels que l’Arménie, l’Azérbaïjan, la Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine, dans le but de « contrer les campagnes de désinformation continues, diffusées par le gouvernement russe ». (Wikipédia)

Il serait peut-être utile, dans ce contexte de rappeler deux ou trois faits de manipulation de l’opinion publique datant de bien avant l‘ère d’internet, twitter et facebook, et dont les conséquences ont été autrement plus dévastatrices pour la suite de l’histoire de l’humanité. La première date de 1964, quand le président Lyndon B. Johnson entraina son pays dans le conflit vietnamien, par un mensonge, admis par la NSA (National Security Agency) en 2005 seulement.

Avide d’en découdre avec les communistes nord vietnamiens, cherchant un prétexte pour entrer en guerre, LBJ mentit au congrès au sujet d’une altercation dans le golfe de Tonkin entre deux torpilleurs nord vietnamiens et deux destroyers américains, prétendant une attaque nord vietnamienne contre l’USS Maddox le 4 juillet 1964.

Inutile de rappeler également dans ce contexte le mensonge du président Bush jun. au sujet des armes de destruction massive que le dictateur iraquien Saddam Hussein aurait abritées ou encore les attaques du régime libyen du colonel Kadhafi sur les populations civiles, dont les preuves se font toujours attendre, mais qui servirent de prétexte à l’OTAN d’entrer en guerre et de laisser derrière eux un chaos qui persiste à ce jour.

Ainsi, « twitter » clôt son réquisitoire : « Nos clients cherchent sur « twitter » de l’information utile et fiable et nous prendrons des mesures concrètes pour supprimer des comptes et « tweets » malveillants (celui de Donald Trump?) et nous ferons tout ce qui est dans notre pouvoir pour devancer les agissements des « mauvais joueurs ».

Pour rencontrer des censeurs bienveillants il n’y a pas besoin d’aller jusqu’aux Etats-Unis. Le quotidien « Le Monde », par exemple, a instauré, en 2014, ce qu’il appelle le « décodeur ». Il s’agit, selon Wikipédia, d’une rubrique de son site web, dont l’objet est de « vérifier des informations sur des thématiques variées ». Mais que faisait donc « Le Monde », et en effet les autres médias, en 2003 ou en 2011 ?

La vénérable institution ne se limite pas à « la censure » de contenu, elle scrute également la concurrence, si on peut dire, en donnant des notes aux sites d’information sur internet, tout en précisant qu’il ne s’agit nullement « d’un jugement de valeur ni d’une distinction entre les bons et les mauvais sites », mais plutôt d’une « aide de lecture ».

Le classement se présente à peu près comme ceci, « *** site en principe plutôt fiable ** peut être régulièrement imprécis, ne précise pas ses sources, soyez prudents ! * diffuse régulièrement de fausses informations et, last but not least, * attention : Il s’agit d’un site satirique ou parodique qui n’a pas vocation à diffuser de vraies informations, à lire au second degré ». Il faut croire qu’intellectuellement l’humour n’est pas à la portée de tout le monde. Le deuxième degré ça s’apprend.

« Le Monde » à son tour est loin d’être seul à vouloir « protéger » les lecteurs et citoyens. La Commission Européenne, gardienne des traités et gardienne tout court, s’apprête à se servir de l’intelligence artificielle ou des algorithmes pour scruter le respect du droit d’auteur de contenus diffusés sur internet, musicaux, cinématographiques ou textuels. La « Commission des affaires juridiques du parlement européen » décidera d’ici le printemps prochain si elle suivra ces recommandations.

Cette obsession de vouloir déléguer le bon sens à une instance supérieure, les instances supérieures la saluent.

09:07 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |