28/02/2018

Carillion ou pour qui sonne le glas

Carillion, le deuxième plus grand groupe de bâtiment et travaux publics britannique vient de mettre la clé sous le paillasson, laissant 20'000 employés face à un avenir incertain. Curieusement, la presse européenne ne s’intéresse pas trop au sujet. Le gouvernement de Mrs. May se trouve une fois de plus dans le pétrin, car Carillion n’est pas une entreprise comme une autre.

Née d’un « spin off », en 1999, de la multinationale de matériaux de construction « Tarmac Group Ltd. », inventrice du célèbre « tarmac » sur lequel les avions ont l’habitude de se poser, elle-même fondue entre temps dans le groupe franco-suisse « LafargeHolcim », Carillion diversifie ses activités dorénavant dans le « facility management » ou gestion et entretien des bâtiments.

Dans ce domaine l’entreprise travaille étroitement avec le gouvernement britannique. Sous l’appellation « partenariat public privé » (PPP) ou (PFI) « Private Finance Initiative » une trouvaille du gouvernement de John Major, protégé et successeur de Lady Thatcher, 40% de son chiffre d’affaires est généré ainsi par des contrats publics d’une durée de 30 à 40 ans.

Le principe est simple. Le « partenaire » privé lève les fonds nécessaires pour l’exécution de travaux publics tels que la construction et l’entretien d’hôpitaux, de prisons, d’écoles, de routes, des infrastructures ferroviaires tels que par exemple le TGV entre Londres et le Nord de l’Angleterre et d’autres. En contrepartie, l’état verse une redevance pendant la durée du contrat pour amortir l’investissement, ce qui représente, dans le cas de Carillion, 450 contrats d’une valeur de près de 2 mia euros, repas scolaires pour 32'000 écoles, services de nettoyage d’hôpitaux, entretien de prisons et sites militaires etc.

Le total de ce genre de contrat avec le gouvernement britannique s’élève actuellement à 60 mia £ pour 700 contrats.

Depuis ses débuts, la trouvaille « Major », affinée par le gouvernement du socialiste Tony Blair, est devenu un best-seller auprès des gouvernements européens de toutes les couleurs. Privatisation des services publics est le maître-mot. Le clou de l’opération ? Le transfert du risque opérationnel au secteur privé et, du même coup, l’embellissement des comptes publics, chroniquement dans le rouge, avec la complicité des grandes maisons d’audit comme, par exemple KPMG, qui fut accessoirement chargée de la surveillance des comptes de… Carillion. Pour la liquidation, c’est d’ailleurs Pricewaterhousecoopers qui s’en occupe. Tout le monde y gagne.

Sauf le service public, car, quand ça foire c’est toujours la collectivité qui règle la note, à l’instar du sauvetage des banques pendant la crise de 2008, banques, accessoirement également en charge d’un service public, la création monétaire.

La doctrine néolibérale prétend, sans pour autant fournir la preuve, que le secteur privé soit plus performant que le secteur public. Quant à l’efficacité du travail, c’est probablement kif-kif bourricot, quant au coût, en revanche, c’est carrément faux.

L’état finance ses prestations avec les recettes fiscales. S’il doit recourir à l’emprunt, son coût de financement est inférieur à celui du secteur privé et, comme il n’a pas d’actionnaires à satisfaire, il n’y a pas de rétribution du capital propre. Une entreprise 100% publique fournirait donc, à efficacité égale, des services d’un meilleur rapport qualité prix que le secteur privé.

En guise de petite illustration de cette « thèse révolutionnaire », entre 2012 et 2016 Carillion, qui montrait un cash flow d’à peine 160 mio £, se séparait d’actifs pour permettre des paiements de dividendes de l’ordre de 376 mio £ pendant la même période.

Le gouvernement de Mrs. May, qui a d’ailleurs continué à attribuer des contrats d’une valeur de 1,3 mia £ à Carillion après l’annonce d’un amortissement exceptionnel de 845 mio £ et le départ de son PDG au mois de juillet de l’année passée, sera donc appelé, in extremis, à remplacer les contrats avec Carillion pour garantir le maintien du service public et, par la même occasion, de trouver un moyen pour boucher le trou de 990 mio £ dans les comptes du régime de retraite des employés.

Cet intermède n’est rien d’autre qu’un épisode de plus dans la longue et douloureuse saga de la privatisation des services publics britanniques, et peut-être, une invitation à la méditation sur le bien fondé d’une idée qui veut que la recherche du profit et la gestion du bien public fasse bon ménage.

10:06 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

29/01/2018

Vérité ou liberté ?

Le réseau social « twitter », ou café du commerce planétaire, c’est selon, se met à son tour au décorticage de la vérité.

Déconcerté par l’élection de « Donald Trump » à la tête des Etats-Unis, un regrettable « accident de parcours » aux yeux du parti démocrate américain et des médias « mainstream », l’establishment se met à la recherche du « vrai » déclencheur, ayant provoqué « la catastrophe Trump ». La thèse préférée ? La manipulation de l’élection présidentielle par les services secrets russes. Des preuves tangibles ? Il n’y en a pas.

Ainsi, les rares journalistes indépendants qui ne croient pas en la thèse prédominante, sont gentiment rappelés à l’ordre par le réseau social « twitter ». Le comédien et commentateur politique, Jimmy Dore, ainsi que sans doute d’autres, a reçu, en tant qu’utilisateur de « twitter », une lettre par e-mail, le rappelant à son devoir de patriote.

On peut y lire: « Nos recherches au sujet d’activités russes sur « twitter » pendant la campagne présidentielle de 2016, nous ont permis d’identifier et de suspendre un nombre de comptes, potentiellement connectés à un effort de propagande par une organisation, liée au gouvernement russe, du nom d’« Internet Research Agency » ».

En effet, des enquêtes du « New York Times Magazine » et du média internet « Buzzfeed », datant de 2014, révèlent que la fameuse IRA serait une organisation, basée à Saint-Pétersbourg, liée au gouvernement russe, engagée dans la diffusion de propagande sur internet (facebook et fwitter), utilisant des comptes fictifs, notamment dans un contexte de politique intérieure russe. (Wikipédia)

Ainsi, la lettre bien intentionnée de « twitter » adressée au journaliste et commentateur politique, Jimmy Dore, continue: « Conforme à notre engagement pour la transparence, nous vous envoyons cet e-mail, parce que nous avons des raisons de croire, que vous aviez suivi, « retweeté » ou « liked » le contenu de ces comptes suspendus pendant la période de l’élection présidentielle. Ce message vous est destiné à titre informatif seulement, et n’a aucun lien avec des considérations de sécurité concernant votre compte. » Mais, big brother is watching.

Il est rassurant de constater à quel point, non seulement les agences gouvernementales, mais également les réseaux sociaux, se soucient de la prévention d’un possible écartement de l’opinion « souhaitée » du public, mais également, et peut-être surtout, de la guilde des journalistes encore hors « mainstream ».

« twitter » continue : « Nous partageons cette information avec vous pour que vous ayez connaissance de l’existence de ces comptes fictifs et que vous vous rendiez compte de la nature des efforts de propagande de la part du gouvernement russe. En consultant notre blog, vous verrez des exemples de contenus fictifs de ces comptes suspendus.»

En Europe c’est d’ailleurs « East StratCom Team » qui se charge de la communication russe. En effet, « East StratCom Team », cette agence de l’administration de l’Union Européenne, fondée en 2015, est chargée de la « communication pro active de la politique européenne dans les pays de l’ancienne Union Soviétique, tels que l’Arménie, l’Azérbaïjan, la Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine, dans le but de « contrer les campagnes de désinformation continues, diffusées par le gouvernement russe ». (Wikipédia)

Il serait peut-être utile, dans ce contexte de rappeler deux ou trois faits de manipulation de l’opinion publique datant de bien avant l‘ère d’internet, twitter et facebook, et dont les conséquences ont été autrement plus dévastatrices pour la suite de l’histoire de l’humanité. La première date de 1964, quand le président Lyndon B. Johnson entraina son pays dans le conflit vietnamien, par un mensonge, admis par la NSA (National Security Agency) en 2005 seulement.

Avide d’en découdre avec les communistes nord vietnamiens, cherchant un prétexte pour entrer en guerre, LBJ mentit au congrès au sujet d’une altercation dans le golfe de Tonkin entre deux torpilleurs nord vietnamiens et deux destroyers américains, prétendant une attaque nord vietnamienne contre l’USS Maddox le 4 juillet 1964.

Inutile de rappeler également dans ce contexte le mensonge du président Bush jun. au sujet des armes de destruction massive que le dictateur iraquien Saddam Hussein aurait abritées ou encore les attaques du régime libyen du colonel Kadhafi sur les populations civiles, dont les preuves se font toujours attendre, mais qui servirent de prétexte à l’OTAN d’entrer en guerre et de laisser derrière eux un chaos qui persiste à ce jour.

Ainsi, « twitter » clôt son réquisitoire : « Nos clients cherchent sur « twitter » de l’information utile et fiable et nous prendrons des mesures concrètes pour supprimer des comptes et « tweets » malveillants (celui de Donald Trump?) et nous ferons tout ce qui est dans notre pouvoir pour devancer les agissements des « mauvais joueurs ».

Pour rencontrer des censeurs bienveillants il n’y a pas besoin d’aller jusqu’aux Etats-Unis. Le quotidien « Le Monde », par exemple, a instauré, en 2014, ce qu’il appelle le « décodeur ». Il s’agit, selon Wikipédia, d’une rubrique de son site web, dont l’objet est de « vérifier des informations sur des thématiques variées ». Mais que faisait donc « Le Monde », et en effet les autres médias, en 2003 ou en 2011 ?

La vénérable institution ne se limite pas à « la censure » de contenu, elle scrute également la concurrence, si on peut dire, en donnant des notes aux sites d’information sur internet, tout en précisant qu’il ne s’agit nullement « d’un jugement de valeur ni d’une distinction entre les bons et les mauvais sites », mais plutôt d’une « aide de lecture ».

Le classement se présente à peu près comme ceci, « *** site en principe plutôt fiable ** peut être régulièrement imprécis, ne précise pas ses sources, soyez prudents ! * diffuse régulièrement de fausses informations et, last but not least, * attention : Il s’agit d’un site satirique ou parodique qui n’a pas vocation à diffuser de vraies informations, à lire au second degré ». Il faut croire qu’intellectuellement l’humour n’est pas à la portée de tout le monde. Le deuxième degré ça s’apprend.

« Le Monde » à son tour est loin d’être seul à vouloir « protéger » les lecteurs et citoyens. La Commission Européenne, gardienne des traités et gardienne tout court, s’apprête à se servir de l’intelligence artificielle ou des algorithmes pour scruter le respect du droit d’auteur de contenus diffusés sur internet, musicaux, cinématographiques ou textuels. La « Commission des affaires juridiques du parlement européen » décidera d’ici le printemps prochain si elle suivra ces recommandations.

Cette obsession de vouloir déléguer le bon sens à une instance supérieure, les instances supérieures la saluent.

09:07 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

20/01/2018

Le Crédit Suisse ou la faute à pas de chance

Presque simultanément s’ouvrent en ce moment, en Suisse, deux procès hors norme. L’un devant le tribunal pénal fédéral de Bellinzona et l’autre devant le tribunal correctionnel de Genève.

Le ministère public reproche aux accusés du premier procès, un ex-employé, conseiller à la clientèle de l’établissement de crédits à la consommation « Bank-now », une filiale du Crédit Suisse, le financement de la guerre civile au Sri Lanka, avec la complicité de 12 membres de la diaspora tamoule.

Entre 2007 et 2009, la banque aurait accordé 200 prêts d’un total de 15 mio CHF à 182 ressortissants Sri lankais, sommes qui auraient été acheminées jusqu’au Sri Lanka sous forme d’argent liquide, en transitant par Singapore et la Malaisie, pour finir sur les comptes de l’organisation indépendantiste « Tamil tigers ».

Lors d’une audition du parquet, un ex-directeur des ventes de « Bank-now » admet que « je suppose que nous avons accepté la situation telle quelle et que nous n’avons pas assez pris en compte les risques évidents ». Nonobstant, « Bank-now » s’estime lésée dans l’affaire et se présente comme codemanderesse dans le procès (Le Temps). Certains banquiers ne manquent pas d’air. En tout cas, la défense n’a que très peu goûté la réaction de la banque et a du coup également porté plainte, mais auprès de la FINMA cette fois (L’Autorité fédérale de la surveillance des marchés financiers), pour non-respect du devoir de diligence.

On se souvient à cette occasion d’une autre affaire du Crédit Suisse, également entre les mains de la FINMA, le financement douteux, organisé par la banque, de 24 bateaux de pêche, de navires de patrouille ainsi que divers équipement nautique pour la somme de 2 mia USD à l’intention de trois entreprises publiques mozambicains, agissant sans consultation du parlement. La République du Mozambique est actuellement en cessation de paiement.

Le business des crédits à la consommation est une affaire juteuse, car il est connu que les débiteurs insolvables remboursent d’abord la banque avant de finir à l’aide sociale, raison pour laquelle l’objectif est de gagner des parts de marché, plutôt que de perdre du temps avec l’examen exhaustif des demandes de crédit. Raison pour laquelle, l’œuvre d’entraide suisse « Caritas » a également porté plainte contre la banque auprès de la FINMA. (Republik.ch). Bank-now » se partage le marché suisse avec sa concurrente « Cembra Bank » (General Electric Capital). Toutes les deux sont connues pour leur publicité racoleuse.

Le deuxième procès, celui de Genève, concerne un ex-employé du Crédit Suisse, accusé d’avoir détourné, entre 2007 et 2014 la somme de 150 mio USD au détriment de ses clients russes, notamment de l’ex-premier ministre géorgien Bidzina Ivanishvili (2012-2013) qui a perdu 120 mio USD dans l’affaire.

Ancien directeur de la maison « Yves Rocher » en Russie l’accusé, de nationalité française, devait se dire que s’il réussissait dans les produits cosmétiques, il pouvait faire autant dans la finance et le Crédit Suisse semblait avoir été d’accord. Suite à la crise financière de 2008, fidèle à l’indémodable modèle du « Ponzi scheme », les avoirs de l’ex- premier ministre servaient à éponger les pertes des autres clients. Ne se doutant de rien, celui-ci, enchanté par les excellents services de son conseiller aurait fait preuve de générosité en lui versant la somme 1,5 mio USD en guise de bonus, sans la connaissance du Crédit Suisse, en plus de son salaire.

Depuis 2011, et suite au scandale autour de la fortune du dictateur nigérien Sani Abacha et tant d’autres, la FINMA (L’autorité fédérale de surveillance des marchés financiers) oblige les banques à une diligence particulière quand il s’agit de clients étrangers, exerçant des mandats politiques. Depuis, les activités bancaires des PEP (politically exposed persons) sont censés être surveillées par des cellules spéciales, pour écarter le risque de corruption. Le fait qu’il s’agit ici d’une personnalité politique aggrave le cas pour la banque qui, comme dans le cas de Bellinzona, n’est pas mise en cause, bien que le procureur genevois Yves Bertossa, fustige « les manquements flagrants au niveau de la surveillance. »

Dans ce contexte, on peut lire ses jours dans la presse française (Canard enchainé) que l’administration fiscale française aurait transmis à la banque « Société Générale » un redressement fiscal pour récupérer un crédit d’impôt de 2,2 mia EU, précédemment accordé à la banque, dans le cadre de l’affaire de l’ancien trader Jérôme Kerviel, qui, du coup ne peut plus être considérée comme un fraudeur, car en plus du fait qu’il n’y a pas eu enrichissement personnel, la décision de l’administration fiscale sonne comme un aveu quant au manquement flagrant au devoir de surveillance de la part de la banque.

Cela jette également une autre lumière sur le procès de l’ancien trader, dont les frais de dédommagement en faveur de la Société Générale ont fondus comme neige au soleil depuis le premier procès, de 4,9 Mia EU à 1 mio EU aujourd’hui. En revanche, la banque devra, d’après une décision du conseil des prud’hommes de Paris, datant de 2016, s’acquitter de 455'000 EU en faveur de son ancien employé pour licenciement « sans cause réelle et sérieuse ». L’ancien trader, dont la vie a été gâchée, a servi, au même titre que les accusés des procès suisses, de parfait bouc émissaire pour garantir le maintien et la continuité d’un système qui court à sa perte.

L’épilogue de tous ces procès n’est pas encore écrit. La résistance semble s’organiser, petit à petit, le rétropédalage du fisc français, la tactique du salami de la justice française, le coup de gueule du procureur genevois, les plaintes de la défense du procès de Bellinzona.

15:15 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |