29/04/2018

Après l’Afghanistan, l’Iraq, la Libye, la Syrie, à qui le tour ?

Un président français en manque de reconnaissance, mais avide de faire partie des grands de ce monde, une premier ministre britannique aux abois, poussée dans ses retranchements par une opposition de plus en plus sûre d’elle sont tous les deux disposés à suivre un président américain, acculé lui aussi sur tous les fronts, dans une opération punitive à l’encontre d’un président syrien, certes peu fréquentable, mais politiquement plutôt à l’aise.

Elle paraissait terrorisée, cette jeune koweïtienne du nom de Nayirah, témoignant devant une commission du congrès américain le 14 octobre 1990.

De retour d’un voyage dans son pays natal, le Koweït, avec sa mère, visitant sa sœur qui venait d’accoucher d’un bébé prématuré dans un hôpital de Kuwait City, en larmes, Nayirah raconte. Elle aurait vu, de ces propres yeux, lors d’une de ses visites chez sa sœur, des soldats irakiens « entrer dans l’hôpital avec leurs armes et tirer les nouveau-nés de leurs couveuses pour les laisser mourir sur le sol froid. » Ils auraient également « vidé les supermarchés de nourriture, les pharmacies de médicaments, les usines de matériel médical. Ils auraient cambriolé les maisons et torturé ses voisins et amis. » Elle continue son récit déchirant sous les yeux ébahis des sénateurs. « J’ai vu un de mes amis après avoir été torturé par les irakiens. Il a 22 ans, mais on aurait dit un vieillard. Les irakiens lui auraient plongé la tête dans un bassin jusqu’à ce qu’il soit presque noyé. » (Le « waterboarding » est une pratique courante de la CIA ndlr) « Ils lui ont arraché les ongles et lui ont fait subir des chocs électriques sur les parties sensibles de son corps. » (également une pratique de l’agence ndlr)

Dans le but de protéger la jeune femme de possibles représailles, les autorités américaines avaient préféré ne pas divulguer son identité. Avant cette intervention citoyenne, l’opinion publique américaine en faveur d’une invasion du Koweït était d’environ 50%. Pas assez. Dire que ce témoignage ait fait pencher la balance en faveur de l’opération « Desert Storm », est un euphémisme.

Seulement, deux ans plus tard, en 1992, le film documentaire « To sell a war », mis en scène par Martin Gregory et diffusé par la chaîne de télévision canadienne CBC, jette une autre lumière sur ce témoignage bouleversant. Le documentaire décrit les efforts, entrepris par l’association « Citizens for a free Kuwait », financée par le gouvernement koweitien et soutenu par le gouvernement américain dans le but de gagner l’opinion publique américaine en faveur d’une intervention militaire.

L’organisation s’était offert les services de la prestigieuse agence de communication newyorkaise « Hill & Knowlton Strategies » qui, entre autre, avait « coaché » la jeune Nayirah pour son intervention devant le congrès américain. Il s’était avéré par la suite qu’elle n’était pas une simple citoyenne koweïtienne, mais la fille de l’ambassadeur koweïtien à Washington, Saud Nair Al Sabah. Et son histoire des couveuses ? De la pure fiction ! Lee Strasberg n’aurait pas fait mieux.

La raison qui avait poussé Saddam Hussein, à occuper le territoire de son voisin, fut la même qui est à l’origine de toutes les guerres, sans exception, l’argent et le pouvoir qui va avec. En effet, presque 20 ans de guerre avec son ennemi juré, l’Iran, avaient laissé les finances iraquiennes à sec, malgré de confortables réserves de pétrole. Fidèle à la pensée de l’actuel président américain qui disait à propos de l’Iraq, avant son accession au pouvoir, devant un parterre de membres de la CIA : « Nous avions tort de quitter l’Iraq sans nous avoir servir du pactole (les réserves pétrolières) au préalable. », Saddam Hussein s’était servi, à sa manière.

L’opération « Desert Storm » avait coûté la vie à 135'000 civils irakiens. Les 13 ans de sanctions économiques, imposées par les Nations Unies, entre août 1990 et mai 2003, avaient causé un autre million de morts, imputable au manque d’approvisionnent médical et alimentaire.

Au mois de janvier 2003, un sondage CBS révélait que 63% des américains préféraient une solution diplomatique au nouveau conflit iraquien plutôt qu’une intervention militaire et 62% des interrogés craignaient une augmentation des actes terroristes à l’égard de cibles américaines en cas de représailles militaires.

Grâce à l’inestimable collaboration de la presse américaine toutefois, notamment du prestigieux « New York Times » et les chaînes de télévision privées qui avaient fait de la deuxième guerre du Golfe un spectacle télévisé, ainsi que l’intervention inoubliable du secrétaire d’Etat Colin Powell devant l’assemblée générale de l’ONU, agitant sa fameuse éprouvette, rien ne s’opposait plus à la mise en œuvre de l’opération « Liberté iraquienne », terme emprunté du vocabulaire orwellien du « newspeak », la guerre c’est la paix..

Entre temps il y eu la Libye, bien sûr, et son dictateur aussi peu fréquentable que son pendant iraquien, et dont la manière peu orthodoxe de traiter son peuple fut davantage connu du grand public depuis que la volonté de le déloger se manifesta dans les chancelleries des grandes puissances. L’opinion publique, préparée par la diffusion des atrocités usuelles, se rangea rapidement derrière la pensée unique.

On pourrait mentionner le dictateur égyptien Hosni Mubarak, remplacé, après un intermezzo islamiste, par un autre dictateur, Fatah al-Sissi, non moins sanguinaire, mais apprécié par les chancelleries des puissances qui comptent, ou croient compter, comme la France, et salué comme facteur de stabilité dans une région instable. Pour l’instant du moins.

On pourrait mentionner les conflits de l’ex « République Fédérative Socialiste de Yougoslavie » entre 1991 et 2001 et la fine connaissance de l’OTAN des enjeux, ethniques, religieux et politiques de l’ancienne dictature communiste. Mais cela mènerait trop loin.

Pour revenir en Syrie et les attaques présumées à l’arme chimique par le dictateur Bachar el-Assad contre la population civile, elle sont devenus un argument de choc que le Pentagone sort de temps à autre de son placard si cela lui sert, comme actuellement alors que les Etats-Unis perdent gentiment la main dans la région en faveur de la Russie.

Le 21 août 2013 plusieurs roquettes, chargées de gaz sarin, un gaz neurotoxique incolore, inodore et volatil, s’abattent sur la Ghoutta, un quartier de Damas, contrôlé par le Front al Nosra, une ancienne branche du groupe terroriste Al Quaeda, opposé au régime syrien, tuant un millier de civils.

Dans un rapport, publié par le MIT « Massachusetts Institute of Technology », celui-ci conclut qu’« il est peu probable que ces roquettes, contenant du gaz sarin, aient été tirées depuis les positions de l’armée syrienne », contredisant ainsi la version officielle du gouvernement américain et son Secrétaire d’Etat de l’époque, John Kerry.

Le 4 avril 2017 rebelote. Une nouvelle attaque au gaz sarin par des avions de chasse du régime syrien aurait eu lieu dans une zone, contrôlée par les rebelles du « Front al-Nosra » dans la ville de Khan Shaykhun. A peine 24 heures après l’attaque, Federica Mogherini, cheffe de la diplomatie européenne condamne « un acte hideux dont le régime de Bachar el-Assad porte l’entière responsabilité » et l’armée américaine tire 59 missiles contre une base militaire syrienne en guise de représailles, intervention que les médias américains « in corpore » saluent chaudement. Ainsi, pour l’occasion, le commentateur vedette Brian Williams ose travestir les paroles d’une chanson de Leonard Cohen sur MSNBC « I’m guided by the beauty of our weapons ».

Il se trouve que le président Trump, selon les dires de son propre entourage, avait pris le soin d’avertir le gouvernement russe au préalable, ce qui aurait permis au régime syrien de retirer à temps son personnel de la base militaire attaquée (ABC News / Keith Olberman) et, pour ajouter à la confusion, l’armée américaine lâchait, simultanément, « la mère des bombes » sur le quartier général d’Al Quaeda en Afghanistan, l’ancienne direction du « Front al-Nosra ».

A nouveau, comme en 2013, le « Massachusetts Institute of Technology » arrive à ses propres conclusions qui ne diffèrent guère de celles de la première attaque sur Damas. En effet, Theodore Postol, professeur en science, technologie et sécurité internationale à l’institut critique sévèrement le rapport des services de renseignements américains, le taxant de fallacieux et mensonger. Il réfute catégoriquement la thèse d’une attaque aérienne.

En outre, sur des vidéos amateurs, utilisés comme matériel de preuve par le Pentagone, du personnel médical manipule des corps sans aucune protection, or le gaz sarin est hautement toxique. (Jimmy Dore)

Quoi qu'il en soit, le général James Mattis, secrétaire à la défense américaine déclare au magazine « Newsweek » le 8 février 2018 : « Il n’y a aucune preuve que le régime de Bachar el-Assad ait perpétré des attaques à l’arme chimique contre sa population, ni en 2013, ni en 2017. » S’il y a quelqu’un qui devrait le savoir, c’est bien lui.

Mais l’attaque chimique du 6 avril 2018 dans la ville de Douma est l’œuvre du régime de Bachar el-Assad, promis juré. En tout cas les médias continuent à croire aux bombardements humanitaires. Seulement dans ces cas précis, ce sont plutôt des considérations géopolitiques et financières qui sont en jeu, une fois de plus.

Il se trouve que la Syrie occupe une place stratégique pour l’export de gaz et de pétrole en provenance du Moyen Orient vers l’Europe. En 2009, le président Bachar el-Assad dévoile sa « stratégie des quatre mers » (Mer Noire, Mer Caspienne, Golfe Persique et la Méditerranée) lors d’un forum en Turquie, faisant de la Syrie un centre de transit du pétrole et du gaz en provenance du Moyen Orient. Il vend sa trouvaille à tous les pays qui pourraient être intéressées, l’Arabie Saoudite, la Turquie, l’Iran, l’Iraq et le Qatar (reportage A2 du 18.02.2016)

La même année, le Qatar propose un gazoduc, traversant l’Arabie Saoudite, la Jordanie, en passant par la Turquie, aboutissant en Syrie, pour alimenter les 500 mio de consommateurs de l’Union Européenne. En même temps surgit un autre projet, la « Iran Islamic Gaz Pipeline » partant de l’Iran, traversant l’Iraq, mais contournant la Turquie, et aboutissant tout droit dans le port syrien de Latakia.

En juillet 2011, la Syrie choisit ce dernier projet avec l’Iran, ce qui pour la Turquie voisine et le régime de Recep Tayyip Erdogan représente un immense manque à gagner. L’Arabie Saoudite et le Qatar n’apprécient pas non plus cette option, car le nouveau gazoduc concurrencerait leurs propres ressources en faveur de celle de l’Iran.

Egalement en 2011 débute en Syrie ce qu’on appelle communément le « Printemps Arabe », des manifestations pacifiques contre les régimes autoritaires, dans ce cas celui de Bachar el-Assad, manifestations qui dégénèrent rapidement en guerre civile. Une opposition armées se forme contre le régime, opposition qui au cours de la même année 2011 voit son soutient financier et militaire, notamment de la part du Qatar et l’Arabie Saoudite, augmenter de façon significative.

Simultanément, en guise de compensation pour la concurrence de « la version islamique » un contrat gazier est également signé entre la Syrie et la Russie. Une compagnie pétrolière russe obtient le droit d’explorer les fonds marin au large de la côte syrienne où d’immenses réserves de gaz naturel sont soupçonnées, en Méditerrannée orientale, entre la Chypre, l’Egypte, Israël et le Liban. Compensation pour la concurrence, parce que la Russie vend 70% de sa production gazière à l’Union Européenne.

En 2015 on découvre également du pétrole sur le plateau du Golan, zone occupée par l’état hébreu depuis 1967. S’il s’avère qu’il y a du pétrole, la situation risque de devenir encore plus explosive qu’elle ne l’est déjà, car les frontières d’Israël dans cette région sont vigoureusement contestés de tous parts.

Etant donné que le capitalisme version néolibérale n’a pas jugé utile, en quarante ans de « carte blanche », d’investir dans le développement des ressources énergétiques renouvelables, les champs pétrolifères continueront à servir de champs de bataille des conflits futurs.

10:58 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (17) | | | |

Le roi est nu

Le système de santé le plus onéreux de la planète est, sans surprise, celui des Etats-Unis, avec une dépense « per capita » de USD 9'892, suivi par la Suisse avec 7’919 USD (OECD 2016). Cela représente, dans le cas de la Suisse, pour l’ensemble de son système de santé, une dépense annuelle de 77 mia CHF, dont 28 mia CHF sont couverts par le système des primes d’assurance maladie de base obligatoires. Aux Etats-Unis, la part que le secteur privé occupe dans les dépenses de santé public, s’élève à 54%, en Suisse cette tranche s’élève à 43% (OECD 2014), des records mondiaux.

En effet, à l’instar du système de santé américain, la santé des suisses coûte cher, très cher, car largement privatisée. C’est un secret de polichinelle. On n’attend plus que la petite fille pour dire que le roi est nu.

Fidèle au concept néolibéral de la « concurrence libre et non faussée » la gestion des cotisations obligatoires est confiée à une poignée d’assurances privées, sous la surveillance bienveillante de l’ « Office Fédéral de la Santé publique » (OFSP)

Ainsi, c’est devenu un rite, une sorte de tradition helvétique. Depuis l’introduction de la (LAMAL), la loi fédérale sur l’assurance maladie, il y a vingt ans, chaque année, au mois d’octobre, le ministre, responsable des assurances sociales, annonce une hausse de 5% des primes, 5%, chaque année, année après année, depuis vingt ans, comme une horloge suisse

Depuis 1996, les primes d’assurance maladie obligatoires ont ainsi augmenté de 155%, davantage que l’économie suisse qui elle a cru de 62%, pendant la même période, tandis que les salaires nominaux ont progressé, toujours pendant la même période, de 25%. Si on ajuste ce chiffre à l’inflation, on peut parler d’un accroissement de « zéro », « que dalle », « nada ».

Certes nous avons, au ministère de l‘économie, un surveillant des prix, (surveillant des prix, pas des salaires, mais c’est déjà ça), en la personne de Stefan Meierhans, dont l’office est chargé « d’étudier et de relever les éventuels abus sur les prix des biens et des services ». Et Monsieur Meierhans n’est pas content, mais alors par content du tout. Cela fait 20 ans que son office « étudie » et « relève », et les prix continuent à grimper. Il ne veut pas en rester là, raison pour laquelle il vient de remettre 38 propositions d’amélioration à l’intention du ministre de la santé publique. On ne sait pas ce qui l’a pris.

En Suisse, comme ailleurs, on aime dissocier les sujets brûlants, pour mieux brouiller les pistes. Or, tout est lié. La privatisation du service public et l’explosion des coûts qui s’ensuit touche autant le domaine des chemins de fer, de la poste et de la télécommunication que celui de la santé publique. Le facteur clé s’appelle « la rémunération du capital », le facteur le plus cher et le plus improductif dans l’équation.

Le 5 juin 2016 les milieux de la défense des consommateurs avaient lancé une initiative populaire du nom de « pro service public », initiative refusée devant le peuple à 67,6 %. Oui, oui, nous avons, dans ce pays, le privilège d’interférer dans le processus législatif par le lancement d’initiatives populaires. Seulement, traditionnellement 95% de celles qui sont lancées essuient un refus aux urnes. Il n’est pas bon de trop bousculer l’ordre établi, et le peuple fait en général confiance aux politiques.

Dans ce cas précis il avait peut-être tort, le peuple, probablement même. L’initiative la moins soutenue de l’histoire suisse selon le quotidien « Le Temps » (Même le parti socialiste avait recommandé son refus.), aurait mérité un meilleur accueil. Mais, le texte qui préconisait l’interdiction aux régies publics, la poste, les chemins de fer et Swisscom de faire des bénéfices, était trop fort de café.

Suivant le modèle du grand frère, l’Allemagne, les trois régies suisses avaient été transformées en sociétés anonymes, dont, certes la Confédération garde, encore, la majorité, mais qui seraient dorénavant appelés à payer des dividendes à leurs actionnaires, donc, entre autre aux pouvoirs publics. Le citoyen contribuable est donc prié de passer à la caisse deux fois. En plus du prix de revient du service rendu, le trajet en train, la lettre postée, la communication téléphonique, il devra s’acquitter dorénavant d’un supplément, sous forme de dividende, une taxe déguisée en quelque sorte, en faveur des pouvoirs publics actionnaires, à soi-même en quelque sorte, mais aussi aux actionnaires minoritaires.

Pour cette raison, l’initiative prévoyait que « Swisscom », les chemins de fer ou la poste « devraient faire baisser leur tarifs jusqu’au niveau à partir duquel ils ne feraient plus de bénéfices, tout en prenant en considération les investissements nécessaires dans l’amélioration des infrastructures ».

Un autre point du texte concernait les salaires des PDG de ces entreprises publiques (Le Temps). En effet, à l’époque du lancement de l’initiative, Urs Schäppi, directeur de Swisscom était rémunéré CHF 1'832'000 par année, Andréas Meyer directeur des CFF touchait CHF 1’046'000 et Susanne Ruoff, directrice de la Poste, CHF 984'000, directrice qui vient de se faire prendre « les mains dans le sac » si on peut dire, ayant manipulé les comptes des cars postaux, un domaine sous sa responsabilité, pendant des années, pour « se donner un air plus compétitif », non sans incidence sur sa propre indemnisation sans doute. Les conseillers fédéraux en revanche, les patrons de tout ce beau monde, gagnent, en moyenne, CHF 475'000 par année. Les initiants trouvaient qu’il y avait là matière à réflexion. Le peuple n’était pas de cet avis, ni le parti socialiste suisse d’ailleurs.

Les arguments des opposants valent le détour. Ils estimaient que « l’initiative affaiblirait le service public, dû à la perte de compétitivité des régies ». Si le service public n’avait plus l’obligation de faire du bénéfice, il pourrait se contenter de rendre ses services à son prix de revient. Cela vaut d’ailleurs pour toutes les entreprises, pas seulement celles du service public. Mais ça c’est une autre histoire. Autre grief : « N’étant plus autorisées à faire du bénéfice, les régies publiques ne pourraient plus effectuer les investissements nécessaires », un argument, avancé notamment par le parti socialiste. En matière de comptabilité les entreprises font, ce qu’on appelle communément, des provisions, en vue d’investissements futurs nécessaires, avant de déclarer un profit. Elles ne les font pas avec le produit du profit.

Ainsi, le serpent continue à se mordre la queue, et les experts, les acteurs de la santé continuent à tourner autour du pot, en proposant sans cesse les mêmes recettes qui ne marchent pas. Ils le savent, bien entendu, qu’elles ne marchent pas, car c’est le but de l’opération, faire en sorte à ce que rien ne change et, surtout, éviter de mentionner l’outil démocratique de la redistribution des richesses susceptible de casser le noeud gordien, l’impôt.

Ainsi la directrice de la plus importante assurance maladie en Suisse (CSS), l’italienne Philomena Colatrella, rémunération annuelle CHF 700'000, prescrit, dans les colonnes d’un quotidien suisse alémanique, « une bonne dose de « responsabilité propre » aux assurés, en proposant une augmentant de la franchise annuelle minimale, actuellement de CHF 300, à CHF 10’0000 par année, « dans le but de faire baisser les primes ». Elle s’empresse, sans doute pour adoucir son propos, de faire son « mea culpa » en déclarant : « Nous, les assureurs n’avons pas fait assez pour freiner l’augmentation du coût de la santé. Nous discutons des mesures à prendre depuis 20 ans. » A 700'000 CHF par année, cela fait cher la discussion.

Le « partenariat public privé » dans le domaine de la santé dépense, en outre, chaque année la somme de 75 mio CHF en frais de marketing et commissions aux intermédiaires, « frais, nécessaires pour stabiliser le nombre d’assurés et fidéliser la clientèle » affirme Philomena Colatrella, encore elle. Ce chiffre se compare aux tentatives, infructueuses, de notre ministre de la santé, Alain Berset, de récupérer la modeste somme de 80 mio CHF de l’industrie pharmaceutique sur la surfacturation des médicaments génériques qui, en comparaison avec les pays voisins, coûtent, en Suisse, le double (RTS), contre l’avis de la majorité bourgeoise de la grande chambre. On se demande pourquoi.

Le capitaliste veut être rémunéré, aussi grassement que possible, c’est son rôle. Il le fait en diminuant ses coûts, le travail et les impôts, tout en augmentant ses revenus, le prélèvement de la taxe sur le capital, l’intérêt. Vu le niveau proche de zéro des taux d’intérêts depuis près de dix ans, il se voit contraint de siphonner les entreprises de leur substance, aussi les entreprises publics, sous forme de dividendes. La production de biens et de services en soi n’a aucun intérêt pour lui. Ce n’est qu’un moyen pour arriver à ses fins.

Seulement, quand cette logique touche à des domaines tels que la santé, elle met en danger des vies. Elle crée une société à deux vitesses, entre ceux qui se soignent et ceux qui n’en ont pas les moyens. La Suisse est une économie mixte par excellence, dotée d’un secteur public fort, faisant le succès de son modèle, pour le bien du plus grand nombre, succès rendu possible grâce à une politique vigilante, tenant en échec les velléités trop pressantes du capital, garantissant ainsi la stabilité politique et la légendaire paix du travail. Elle est sur le point de perdre cet avantage comparatif.

Le président américain le plus populaire de tous les temps, seul à avoir été élu à quatre reprises, Franklin Delano Roosevelt, avait réuni, aux heures les plus sombres de la grande dépression, les capitalistes de son pays en leur disant: « Vous avez deux options. Soit, vous partagez, ou les communistes vous prennent tout ». Le parti communiste américain ayant été, faut-il le rappeler, une force non négligeable à cette époque. Les capitalistes choisirent l’option du partage.

Ainsi, jusqu’à la fin des années 1970, le taux d’imposition sur le revenu de la dernière tranche s’était élevé à 90%, jusqu’au jour où Hollywood avait envoyé un des siens à la Maison Blanche. Quand on voit, en cette année 2018, aux Etats-Unis et en Europe, descendre dans la rue des pans entiers de la société, on se dit que les capitalistes seraient bien inspirés de partager à nouveau.

En Suisse, on ne descend pas dans la rue, on souffre en silence et on vote pour le statu quo. Lors des récentes élections régionales, la droite réactionnaire, la force politique la plus importante dans ce pays, a certes laissé quelques plumes, mais les électeurs, majoritairement des séniors, car les jeunes ne s’intéressent pas à la politique, ne sont pas prêts à donner davantage de pouvoir à la gauche qu’il n’en faut. Les horreurs du goulag sont encore trop présentes dans les esprits.

10:14 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

24/03/2018

L’école de demain dans le meilleur des mondes

« Economiesuisse » l’organisation faitière des entreprises suisses est inquiète. Les élèves de l’école primaire seraient insuffisamment préparés pour le marché du travail de demain. Juste à temps, avant l’introduction d’un nouveau plan d’étude dans plusieurs cantons, elle propose donc quelques pistes pour « optimiser l’adaptation du système scolaire à la révolution numérique ».

Sous l’intitulé « Nos revendications en matière de politique d’éducation » elle publie son catalogue de vœux sur son site internet. Le mot d’ordre : compétitivité, compétitivité, compétitivité. Pour le bien des élèves, cela va sans dire.

« Pour que la Suisse demeure parmi les vainqueurs en matière de digitalisation, le système d’éducation doit absolument être revu dans son ensemble », la faitière préconise notamment l’enseignement des matières « allemand » et « mathématiques » par ordinateur, « ce qui faciliterait un contrôle plus efficace de la performance ». Elle propose, une combinaison entre « l’apprentissage individuel par ordinateur », et la formation en classes, classes « constituées en fonction de la performance des élèves » et non plus en fonction de l’âge des élèves, notamment dans ses matières fétiches, les matières STEM (science, technology, engineering, mathematics) car, comme l’affirme, Dr. Rudolf Minsch, directeur du ressort « Politique économique et formation » chez « Economiesuisse » : « Il faut « abandonner cette idée farfelue selon laquelle chaque élève pourrait atteindre le même niveau, dans les matières STEM notamment. L’enseignement individuel tend à gonfler inutilement l’effectif du corps enseignant ».

En effet, son pendant allemand « Institut der deutschen Wirtschaft » avait déjà tiré la sonnette d’alarme dans un rapport publié en 2013. L’économie allemande aurait un « urgent besoin » d’académiciens STEM, formatés, pardon formés, dans les matières ingénierie et technologie, notamment pour l’industrie métallurgique et électronique. L’institut déplore un « brain drain » d’étudiants étrangers qui quitteraient le pays avec le précieux savoir.

Par souci d’efficacité Dr. Minsch envisage « d’engager des étudiants en informatique pour seconder les enseignants plus âgés « largués par l’avancement frénétique du progrès technologique ».

Déjà le camarade Staline avait besoin d’ingénieurs et non de poètes et penseurs pour réaliser son rêve d’une société égalitaire. On n’est pas loin du modèle. Dans la dystopie orwellienne « 1984 » la société, dont la langue officielle est le « newspeak » ou « novlangue », est divisée en trois castes, dont chacune dispose d’un vocabulaire restreint pour communiquer, ce qui empêche les castes de se parler entre elles.

La « novlangue » de la caste A se limite à « des termes nécessaires au travail, à la vie quotidienne (manger, boire, travailler). L’univocité des termes empêche tout usage littéraire politique ou philosophique ». (Wikipedia)

La « novlangue » de la caste B est la langue politique, truffée de néologismes (destinée à des fins politiques, (teambuilding, startup, ressources humaines). (Wikipedia)

La « novlangue » de la caste C est réservée à l’élite scientifique. Elle est entièrement composée de termes techniques et scientifiques. (Wikipedia)

Fidèle au concept du « en même temps » de la novlangue économique, conçu pour étouffer la contestation dans l’œuf, les milieux économiques demandent aux futurs candidats, en plus du savoir faire, de la compétence sociale, les « soft skills », créativité, motivation et l’esprit critique, car la technologie ne peut pas tout. « A l’avenir il y aura une diminution des tâches répétitives et physiques et les compétences cognitives et sociales gagneront en importance ». En voilà une observation inédite.
L’introspection ne fait décidément pas partie des vertus des milieux économiques. En quarante ans de néolibéralisme et de « carte blanche » aucun des défis majeurs que la société affronte au XX1ème siècle n’est proche d’une solution. La transition énergétique est toujours à ses balbutiements. Les énergies fossiles et nucléaires représentent toujours la majeure partie du mix. Aucun moyen de transport écologique n’est à l’horizon, en revanche, une voiture sans chauffeur. L’approvisionnement de la population en services de santé est de plus inégalitaire dû à l’explosion des coûts. Le secteur de la finance s’est avéré incapable de fournir les crédits nécessaires. La privatisation des services publics s’est soldée par un désastre, dernier en date, la faillite du constructeur anglais « Carillion ».

L’économie prend volontiers le relais de la recherche fondamentale, menée dans les universités publics, financées par les pouvoirs publics, s’il y a un potentiel pour des applications profitables.

Cette volonté de cimenter le statu quoi est illustré au mieux par un récent article, paru dans l’hebdomadaire français « Marianne » sous le titre « Des candidats moutonniers, incapables de penser par eux mêmes » se référant aux candidats au concours d’entrée de 2017 à la prestigieuse Ecole nationale d’administration (ENA). Le jury pointe « une certaine unicité de vues entre les candidats » et « une frilosité qui empêcherait les aspirants énarques de proposer une réflexion, une vision personnelle des sujets traités ». En Eurasia d’Orwell il s’agirait là de la classe B.

Richard D. Wolff, co-fondateur de l’ONG « Democracy at work », professeur émérite en économie de l’Université de Massachusetts, l’économiste marxiste le plus éminent des Etats-Unis selon le « New York Times », le résume ainsi lors d’un de ses nombreux séminaires, régulièrement publiés sur « youtube ».

« Je suis un produit du système éducatif américain. (celui qui se retrouve avec une dette étudiante de 1'400 mia USD pour 44 mio d’étudiants, dont 7 mio sont en défaut de paiement, plus que la dette des cartes de crédit qui s’élève à 1'000 mia USD ndlr). Les connaissances pour mes analyses économiques que je présente dans mes séminaires j’ai dû me les approprier moi-même. Pourquoi? J’ai un diplôme de l’Université de Harvard, « magnum cum laude ». J’ai un « Master en économie » de l’Université de Stanford et j’ai fini à l’Université de Yale où j’ai acquis un « PHD en économie » et un « Master en histoire ». Je suis bardé de diplômes des universités les plus prestigieuses. Pourtant, aucune des trois universités ne m’a jamais parlé d’un des plus importants économistes de l’histoire de l’humanité, Karl Marx. Il n’y a aucune justification pour cela si ce n’est la peur d’en débattre. »

Après une phase de teste de quarante ans, le capitalisme version néolibérale s’est avéré inefficace. Il est temps que la démocratie s’approprie de son avenir à nouveau, surtout en matière d’éducation.

10:45 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |