10/02/2019

L’état profond et la parapolitique

Selon Peter Dale Scott, professeur de littérature à l’Université de Berkeley, la politique profonde serait l’exercice d’un pouvoir politique parallèle, où la transparence est consciemment atténuée par l’utilisation de para-structures étatiques, insuffisamment contrôlées par les pouvoirs publics, tels que les agences de renseignements (CIA, NSA, FBI, IRS), usant des activités clandestines plutôt que la conduite des affaires publiques par le débat rationnel, activités contrôlées par un cercle informel, confidentiel et restreint, connu sous le nom d’establishment, dont la plupart des membres se connaissent un minimum, sans pour autant avoir nécessairement les mêmes intérêts ni les mêmes convictions.

Les grandes messes se célèbrent aux abords des pistes de ski, c’est bien connu. Ainsi, le « Sundance Film Festival », le haut lieu du film indépendant, vient de clore son édition 2019 à Park City, une station de sport d’hiver dans l’état d’Utah. Fondé en 1978, rendu célèbre par l’acteur américain Robert Redford, le « Sundance » offre tout ce que Hollywood n’offre plus depuis longtemps.

Comme chaque année, il y a, parmi les films documentaires présentés, des pépites qui collent à l’actualité. « Where’s my Roy Cohn ? » retrace la longue carrière d’un personnage clé de ce qu’on appelle communément l’état profond (deep state), en référence à ces forces troubles et obscurs qui tirent les ficelles derrière la scène officielle.

L’avocat newyorkais Roy Marcus Cohn, mort en 1986, fut accessoirement mentor d’un de ses clients les plus illustres, Donald Trump. Ensemble avec le lobbyiste et militant Roger Stone, (campagnes présidentielles des républicains Richard Nixon, Ronald Reagan et Donald Trump) arrêté par le FBI le 25 janvier dernier à Miami, Florida, pour subornation de témoin dans le cadre de l’investigation sur de supposées interférences russes dans l’élection présidentielle de 2016, les trois protagonistes formèrent un triumvirat qui servit fidèlement l’état profond pendant près de cinquante ans.

Par ailleurs, l’investigation en cours du procureur Robert Mueller, sans preuves tangibles pour l’instant, confirmerait bien l’hypothèse du professeur Scott « d’intérêts et convictions, pas forcément convergents, à l’intérieur de l’état profond ».

Monsieur « impunité », Roy Cohn, se retrouva sous le feu des projecteurs une première fois à l’âge de 24 ans, un 6 mars 1951, en tant qu’assistant du procureur newyorkais, Irving H. Saypol, un fervent chasseur de communistes, dans le procès du siècle qui opposa le Ministère public au couple Ethel et Julius Rosenberg, des communistes newyorkais et juifs, accusés de conspiration en vue d’espionnage au profit de l’Union Soviétique et qui finirent leur vie sur la chaise électrique le 19 juin 1953 dans la prison de Sing Sing.

Dans son autobiographie Roy Cohn se vante d’avoir été l’instigateur des nominations du procureur Irging H. Saypol, ainsi que du juge Irving Kaufmann, et que son insistance auprès du juge aurait conduit celui-ci à prononcer la peine de mort, autant pour Julius que pour Ethel, dont le rôle fut plutôt accessoire dans l’affaire. Les fréquentes discussions « ex parte » entre le procureur et le juge pendant le procès, orchestrées par l’indispensable Roy, en dehors de la salle d’audience, auraient, en outre, contribué à établir « une certaine cohérence » dans le dossier, la justice consensuelle à la sauce américaine en quelque sorte.

A cette époque, Roy Cohn, avait fréquenté les tribunaux depuis quelque temps déjà. Agissant d’abord du côté du Ministère public où il put s’enorgueillir d’une certaine efficacité. Sur les 200 accusés auxquels il eut affaire il n’y eut pas un seul acquittement. Côté défense en revanche ce fut un autre son de cloche. Il obtint l’assentiment d’une des figures les plus puissantes de la mafia américaine, Frank Costello, et d’autres illustres membres de la pègre vinrent enrichir son fichier de clients tout au long de sa carrière, telles que Tony Salerno, John Gotti et Carlo Gambino.

Le procès Rosenberg coïncida avec le début de la guerre froide et une chasse aux sorcières des communiste et des homosexuels sans précédent dans l’histoire américaine, ciblant les milieux intellectuels, les médias et le cinéma, période connu sous le nom de « Maccarthysme » après le sénateur du Wisconsin, Joseph McCarthy.

Le rôle, joué par Roy Cohn dans cette vendetta qui influa également sur le procès Rosenberg, attira l’attention d’un autre anti-communiste et homophobe notoire, J. Edgar Hoover, le premier directeur du FBI, en charge pendant 37 ans jusqu’à sa mort en 1972. Il n’est pas inutile de rappeler qu’autant que Roy Cohn, Hoover était lui-même un homosexuel refoulé, ce qui en dit long sur l’effet de la répression sur le psychisme.

Hoover recommanda Cohn au sénateur Joseph McCarthy en tant que conseiller juridique. Mandaté de la collecte de preuves à charge contre de supposés conspirateurs communistes à l’intérieur du « Département d’état » ainsi qu’à l’encontre de fonctionnaires, supposément homosexuels, potentiellement susceptibles de subir du chantage par l’ennemi, celui-ci fut preuve d’un acharnement inqualifiable.

Dans le cadre d’audiences d’un sous-comité sénatoriale, en charge d’arbitrer le bien-fondé des accusations du sénateur, le duo menait une guerre médiatique d’une rare férocité. Après s’être pris au « Département d’état » du président sortant, Harry S. Truman et du nouveau président, Dwight D. Eisenhower, sans succès ni preuves tangibles, McCarthy, sous l’insistance de son protégé Roy Cohn, s’en prit à plus fort que lui, l’armée américaine. Ce fut le début de la fin de l’ère McCarthy et la descente aux enfers du sénateur, qui meurt d’alcoolisme à l’âge de 49 ans, ainsi que de son protégé.

Celui qui pense toutefois que le « maccarthysme » termina la carrière de Roy Cohn connaît mal « l’état profond », animé par l’establishment américain ou, en l’occurrence newyorkais, où une main lave l’autre, aussi longtemps que celle-ci serve des intérêts.

Sa carrière suivit son cours, sans encombre, encore pendant trente ans jusqu’à sa radiation du barreau en 1986, cinq semaines avant sa mort, pour, entre autres, subornation de témoin. Conseiller des ex-présidents Nixon et Reagan, membre du « think-tank » anti-communiste « John Birch Society », il conseillait une brochette de personnalités hauts en couleur, tels que l’australien Rupert Murdoch, propriétaire de la presse américaine et britannique, l’armateur grecque, Aristote Onassis, mort en 1975, le club de baseball « New York Yankees », l’archidiocèse de New York, le professeur de droit à la retraite de l’Université de Harvard, Alan Dershowitz, dont le nom figure dans le dossier du milliardaire Jeffrey Epstein, accusé de pédophilie, et tant d’autres.

En 1973 l’illustre avocat fut connaissance d’un jeune héritier du nom de Donald Trump, dont le père avait fait fortune grâce à l’attribution d’un important marché public dans le cadre d’un développement immobilier newyorkais, le « Mitchell-Lama Housing Program », censé offrir aux newyorkais des logements abordables. Voulant garder le bien immobilier « all white », il se trouve que Donald Trump junior fut accusé par l’état de discrimination raciale lors de l’attribution de logements subventionnés.

Au lieu de proposer une négociation, l’avocat véreux inculqua au jeune freluquet une devise que celui-ci devra garder comme sienne toute sa vie, l’attaque est la meilleure défense et, ne jamais admettre une faute.

Ainsi, le duo attaqua l’état en grand pompe pour 100 millions USD de dommages et intérêts. Le fait que les deux devront finalement trouver un arrangement avec le gouvernement et payer une amende trois ans plus tard ne sera jamais admis comme défaite.

Après avoir appris que Cohn souffrait du SIDA, Donald Trump ne lui avait plus jamais adressé la parole. Se sentant quand-même « un peu » coupable il assista tout de même à son enterrement en août 1986.

L’écrivain américain Gore Vidal, mort en 2012, appelait son pays « United States of amnesia » ou, pour citer Karl Marx, « celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre ».

Dans ce contexte on peut apprécier la chasse aux sorcières « anti-russe » qui sévit actuellement au sein du « Parti démocrate », ainsi que dans les médias américains et britanniques, prenant en étau un président hors cercle, devenu gênant pour l’état profond, jusqu’à lui enlever le contrôle de la politique étrangère, celle-ci étant dorénavant dirigée par le « Conseiller à la Sécurité nationale », John Bolton, qui à l’instar du feu Roy Cohn peut être considéré comme l’incarnation du mal, et le « Secrétaire d’Etat », Mike Pompeo, ancien directeur de la CIA, cette agence « insuffisamment contrôlée par les pouvoirs publics ».

Acculé par l’investigation du procureur Robert Mueller, ancien directeur du FBI, sur de possibles liens entre le gouvernement de la Russie et des individus, liés à la campagne présidentielle de Donald Trump, le président se serait exclamé : « Where is my Roy Cohn ? », ce qui aurait donné le titre au documentaire du réalisateur Matt Tyrnauer. En tout cas, c’est qui se dit à Washington.

17:10 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |

01/02/2019

Le non droit international

Charles Horman fut un journaliste d’investigation américain, assassiné par les services secrets chiliens quelques jours après le coup d’état contre le président socialiste élu, Salvador Allende, le 11 septembre 1973, dans un stade de foot, aménagé par le nouveau régime du général Pinochet en camp de concentration pour les membres de l’opposition, avec la bénédiction de l’administration du président américain Richard Nixon, son conseiller à la Sécurité nationale, Secrétaire d’Etat et Prix Nobel de la Paix, Henry Kissinger, ainsi que la toute puissante CIA (Central Intelligence Agency).

Le citoyen américain Horman, qui vivait avec sa compagne dans un quartier populaire de la capitale Santiago, eut deux défauts majeurs, sa sympathie avec les milieux communistes chiliens ainsi que sa présence au mauvais endroit au mauvais moment. Lors d’un séjour dans la station balnéaire « Vina del Mar », près du port de Valparaiso, il tomba sur un important rassemblement de conseillers militaires américains dans l’hôtel dans lequel il logea, ce qui suscita sa curiosité. Mal lui en pris.

Le metteur en scène grecque, Konstantinos Costa Gavras, raconte l’histoire dans son film « Missing », paru en 1982.

Des documents, publiés en 1999 aux Etats-Unis, sous le « Freedom of Information Act », cette loi qui s’active à l’instant où plus personne ne s’intéresse à l’affaire, démontrent la complicité du personnel de l’ambassade américaine à Santiago dans cet assassinat.

Par ailleurs, en juin 2014, un tribunal chilien reconnut formellement le rôle de la CIA, notamment celui du capitaine de la marine américaine, Ray Davis, commandant de la mission militaire américaine au Chili, pour avoir fourni au chiliens des informations, permettant l’arrestation du citoyen américain.

Après un intermède apocalyptique au Moyen Orient, le continent sud-américain devient apparemment à nouveau l’arrière-cour des Etats Unis. A l’instar du Chili, le Venezuela est un pays riche en ressources naturelles. D’importants gisements d’or, ainsi que les plus importantes réserves pétrolières de la planète, suscitent des convoitises.

A l’instar du peuple chilien, les vénézuéliens décidèrent, à un moment donné, de gérer leur patrimoine de façon autonome. Après plusieurs tentatives de coups d’état, une spécialité latino-américaine, et quelques séjours en prison, le colonel Hugo Chavez finit par se faire élire Président de la République bolivarienne du Venezuela en 1998, nommée après le général vénézuélien Simon Bolivar, mort en 1830, symbole de l’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du Sud, pour rester au pouvoir jusqu’à son décès le 5 mars 2013.

Le gouvernement Chavez (1998-2013) avait su profiter de la flambée de prix du pétrole, grâce au boom économique des pays émergents, les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), pour mettre en place sa « révolution bolivarienne », car l’industrie pétrolière et gazière vénézuélienne représente 95% des revenus à l’exportation, la moitié des recettes de l’état et un quart du produit intérieur brut PIB.

Corrigé de l’inflation, le PIB vénézuélien, avait pratiquement doublé entre 2003 et 2008, soit une croissance de 13,5% en rythme annuel, bien que, selon le « Center for Economic and Policy Research » basé à Washington, cette croissance fut essentiellement générée par le secteur non pétrolier et que la croissance du secteur privé fut supérieure au secteur public pendant la même période.

Toujours selon le « Center for Economic and Policy Research », Chavez avait réussi à réduire le taux de pauvreté du Venezuela de moitié et celle de la pauvreté extrême de 72%. Entre 1998 et 2006 les décès liés à la malnutrition avaient chuté de 35% et le coefficient de Gini, qui mesure le degré d’inégalité de la distribution des revenus, est passé de 0,498 en 1999 à 0,39 en 2011, faisant du Venezuela le pays le moins inégalitaire d’Amérique Latine. En outre, les allocations sociales (vieillesse et handicap) augmentèrent de 1,7 millions bénéficiaires en 1998 à 4,4 millions bénéficiaires en 2008.

En 2013 la FAO, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, félicita le Venezuela pour son progrès en matière de lutte contre la sous nutrition. L’organisation estime la proportion de personnes affectées par la faim réduite de 14,1% en 1990 à 4,6 % de la population en 2013.

Selon l’UNESCO, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, sous Chavez, le taux d’analphabétisme avait été réduit, à moins de 5%, faisant du Venezuela le seul pays à avoir atteint les engagements pris par les pays d’Amérique Latine à la Havane en 2002 en la matière. (Wikipedia)

Le phénomène de la dépendance d’un pays des revenues de ses matières premières est connu sous le nom de « malédiction des ressources » ou « maladie hollandaise » (dutch disease, « The Economist »), faisant référence à la découverte d’un important gisement de gaz à Groningen en 1959. Son exploitation mit une énorme pression sur le taux de change de la monnaie, le florin, rendant l’économie domestique, l’industrie non pétrolière et l’agriculture, non compétitive face aux importations bon marché, rendant difficile le développement et la survie d’un secteur d’exportation de produits alternatifs.

Avec le ralentissement de l’économie mondiale le prix du pétrole atteint un pic de 100 USD le baril en juin 2014 pour chuter rapidement à USD 50, puis à 30 USD en janvier 2016, une catastrophe pour l’économie vénézuélienne qui subit de plein fouet une forte contraction qui perdure depuis cinq ans, moins 18% pour l’année 2018.

Entre 2014 et 2017, la masse monétaire enflait de 8'500 %, engendrant une hyperinflation de 300% en 2016 et de 2'000 % en 2017. Pour 2018 les estimations les plus basses se situent autour de 4'000 %, or le taux d’inflation « traditionnel » oscille autour de 30% avec des pics de 100% par année.

Dans un article du « Monde diplomatique » paru au mois de novembre de l’année passée, Temir Porras Ponceleòn, ancien conseiller auprès du président Hugo Chavez pour les questions de politique étrangère entre 2002 et 2004, ancien directeur du cabinet du président Nicolàs Maduro, ancien Vice-ministre des affaires étrangères entre 2002 et 2013, renvoyé par celui-ci en 2013, met sérieusement en cause la politique économique de l’actuel président.

Monsieur Ponceléon critique notamment le gel des prix dès le début de la crise, maintenant une surévaluation artificielle de la monnaie nationale, engendrant du coup un boom à l’importation sans précédent, asséchant de plus en plus les liquidités du trésor. (dutch disease)

En outre il estime que Maduro aurait pu négocier un rééchelonnement de la dette, notamment avec la Chine et la Russie, partenaires financiers-clé, ce qui lui aurait laissé du temps pour gérer la crise. Au lieu de cela celui-ci suivit la doctrine Chavez et remboursa entre 2014 et 2017 rubis sur l’ongle la somme de 71,7 milliards USD, asséchant ses réserves monétaires et ses réserves d’or.

Le seul rééchelonnement effectué par le président Maduro était celui de la «Compagnie Nationale de Pétrole « Petroléos de Venezuela SA » (PDVSA), proposant à ses créanciers, notamment russes, un échange d’obligations (2017-2020), contre une garantie sur 50,1% du capital de la « Citgo Petroleum Corporation », une raffinerie pétrolière américaine, détenue par PDVSA, dont le siège se trouve à Houston, en cas de défaut, prolongeant certes de trois ans les échéances, mais mettant également en danger un peu plus l’indépendance de l’agence et réjouissant du coup les spéculateurs internationaux avide de s'approcher un peu plus des réserves pétrolières les plus importantes de la planète.

Finalement, après la mise en vigueur des sanctions économiques américaines, en août 2017, Maduro fut prêt à négocier la dette, pourtant détenue en grande partie par des fonds de pension américains. Trop tard. (Ponceleòn)

La production pétrolière passant de trois millions de barils par jour à moins d’un million et demi en 2018, engendrant un assèchement des liquidités nécessaires pour… produire du pétrole, et, sur le plan politique, donnant une majorité de deux tiers à la droite néolibérale à l’Assemblé nationale, présidée actuellement par un jeune freluquet, avide de saisir le pouvoir, mais ne disposant d’aucun soutien parmi la population, car totalement inconnu, causent quelques maux de tête au président en exercice.

Certes, le soutien de la population au président Madura ne se situe probablement à pas plus que 20 à 30%, dû à sa gestion catastrophique de la crise, seulement, l’opposition de droite n’est guère en meilleure posture.

Il est, pour cette raison, tout de même assez cocasse de constater le parti pris unanime de la communauté internationale pour exiger, si ce n’est pas expressément le départ de Madura, mais quand-même la tenue d’élections dans un délai d’une semaine (?), à commencer par la France, qui s’y connaît en matière de gestion de crise, ou l’Angleterre où la Premier ministre défie le bon sens en s’accrochant au pouvoir coûte que coûte, ou le gouvernement allemand qui continue à se maintenir en place, grâce à une coalition de plus en plus bancale. Coutumier d’une soumission presque infantile au diktat du gouvernement américain, le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, fut, ensemble avec l’organisme multilatéral « Grupo de Lima », à l’exception notable du président mexicain Manuel Lopez Obrador, la Bolivie et l’Uruguay, parmi les premiers à exiger le départ du leader vénézuélien.

Et que dire des médias, quatrième pouvoir dans l’état, qui adoptent une position unanime, quasi stalinienne, sans aucune nuance. Dire que l’Organisation des Nations Unies fut créée précisément pour résoudre ce genre de situation sur le plan international.

12:14 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (13) | | | |

24/01/2019

L’extraterritorialité et ses larbins

Le capitalisme dévore ses enfants. Après avoir passé plus de deux ans dans les geôles de la justice américaine, un haut cadre de la firme française « Alstom » l’a appris à ses dépens. (Le piège américain, Editions JC Lattès, janvier 2019) Les bénéficiaires de ce système sont une espèce en voie d’extinction.

14 avril 2013, aéroport John Fitzgerald Kennedy (JFK) à New York. Frédéric Pierucci, responsable de la filière chaudière d’Alstom est reçu par un comité d’accueil de la police fédérale, le FBI. Il est immédiatement conduit au centre de l’agence à Manhattan pour un interrogatoire musclé. C’est le début d’un calvaire kafkaesque de plus de cinq ans.

Par la suite, Monsieur Pierucci profitera de son infortune pour faire connaissance avec le système carcéral américain, géré en grande partie par des sociétés privées, (coût d’un repas, 1 USD, salaire mensuel d’un détenu, 9,5 USD) ainsi qu’avec le tout puissant « Département de Justice », le DOJ, dont le fonctionnement ressemble davantage à un souk qu’à l’institution d’un état de droit. Son taux de réussite se situe à un niveau stalinien de 98% puisque seulement 2% des affaires instruites arrivent jusqu’au procès. (lpa)

La coutume américaine veut que les peines soient négociées entre le procureur et la défense, à condition bien sûr que l’accusé plaide coupable, ce qui est presque toujours le cas. Si l’accusé s’obstine, l’affaire est plaidée devant un tribunal, dont l’issue se solde, dans la grande majorité des cas, par une peine maximale, à moins que celui-ci ait des moyens financiers considérables pour, d’un côté payer ses avocats, et de l’autre, pour engager des détectives privés chargés de trouver des preuves de son innocence, car le procureur instruit à charge.

Il se trouve que le « frenchie » est accusé d’avoir enfreint la loi FCPA « Foreign Corrupt Practices Act », une loi fédérale américaine de 1977, une conséquence du scandale dit « Watergate », qui vise à lutter contre la corruption d’agents publics, aux Etats-Unis ou n’importe où dans le monde. En effet, cette loi concerne l’ensemble des actes de corruption commis par des entreprises, soit cotées en bourse sur le territoire américain, ou qui participent d’une manière ou d’une autre à un marché financier, régulé aux Etats Unis, ou des personnes, installées aux Etats-Unis, ou non. Cela s’appelle l’extraterritorialité. (Wikipedia)

La loi antiterroriste « Patriot Act », votée par le congrès américain et signée par George W.Bush le 26 octobre 2001, avait donné à la justice américaine l’idée de sortir de ses tiroirs une ancienne loi qui n’avait jusqu’ici pratiquement jamais été appliquée, à en juger par le nombre de condamnations, pour permettre aux gouvernements américains successifs, de lancer une vaste opération économique prédatrice à l’encontre de ses partenaires économiques, notamment européens. Le « Patriot Act » lui-même fut le déclencheur d’une une opération d’implantation militaire de l’armée américaine sans précédent, à la frontière est de l’Otan ainsi qu’au au Moyen Orient.

Dans les bureaux du FBI les agents fédéraux commencent à lever le premier petit bout du voile. Le cadre d’Alstom est soupçonné d’avoir « conspiré avec d’autres cadres dans le but de corrompre un député indonésien qui siège au sein de la « Commission de l’énergie » au parlement indonésien, dans le contexte de la construction d’une centrale électrique sur l’ile de Sumatra, près du port de Tarahan en 2003, dix ans auparavant. » (lpa)

Cette affaire, somme toute anecdotique, s’inscrit dans un contexte beaucoup plus vaste d’un système de corruption, établi par la firme française via sa filiale suisse, utilisant une société helvétique, spécialement crée à cet effet, « Alstom Prom ». Les autorités suisses avaient par ailleurs reçu l’éloge des autorités américaines pour leur précieuse collaboration dans ce dossier.

Dans ce contexte, on ne peut s’empêcher de penser, à l’empressement de notre ministre des finances et actuel « Président de la Confédération », Ueli Maurer, au mois d’octobre de l’année passée, voulant livrer aux autorités américaines, en vrac, dans un acte d’obéissance par anticipation, une liste sur lesquelles figuraient non seulement les noms de présumés fraudeurs, mais également les noms de milliers de citoyens suisses, employés du secteur de la finance, dans le cadre de l’échange automatique de renseignements EAR relatifs aux comptes financiers en matière fiscale, permettant de lutter contre la soustraction d’impôt sur le plan international. Le parlement l’en a empêché, pour l’instant.

Prenons une profonde respiration. Il s’agit donc d’un citoyen français, soupçonné d’avoir soudoyé un parlementaire indonésien dans un marché public en Indonésie par le versement d’une « commission », financée par une filiale suisse. L’élément américain est difficile à trouver, à part le fait que l’accusé ait travaillé sur sol américain pour le groupe au moment des faits.

L’extraterritorialité du droit américain et le prosélytisme de la « Pax americana » sont sans doute des concepts qui trouvent leur origine dans la position de vainqueur de la deuxième Guerre mondiale à côté de l’Union Soviétique, ayant fait émerger deux modèles de société qui se regardèrent en chien de faïence, et, entre les deux, une Europe dévastée.

Ingénieur de formation, détenteur d’un MBA (Master of Business Administration), le catéchisme néolibéral, un « must » pour l’accès au sérail du pouvoir dans une entreprise, Monsieur Pierucci fut donc un homme de terrain avant d’être un manager. Dans sa fonction de responsable mondial de la division chaudière il fut toutefois également confronté au côté commercial du métier, le côté MBA quoi.

Dans un domaine où l’engagement de « consultants » externes est incontournable pour décrocher un contrat et fait donc partie du business depuis la nuit des temps., le paiement d’honoraires externes est obligatoirement sujet à un processus interne d’approbation stricte qui requiert une batterie de signatures, le tout géré par le département « compliance ».

Cette affaire démontre bien à quel point même les dirigeants les plus hauts placés de l’économie ne sont finalement que des pions sur un immense échiquier. Peut-être finiront-ils par suivre les conseils d’un des plus importants joueurs aux échecs, l’ancien président de la Banque Nationale Suisse, Philipp Hildebrand, Vice-Président et membre du comité exécutif du plus important fonds d’investissement de la planète et liront quelques lignes de Karl Marx sur la socialisation des moyens de production et la démocratisation de l’entreprise.

Un autre joueur aux échecs, le patron, entre temps déchu, de la firme « Alstom » Patrick Kron, crut lui dur comme fer de pouvoir contrôler les ficelles en toutes circonstances. Son obstination à tenir tête au « Département de justice », le DOT, a valu à son sous-fifre Frédéric Pierucci de servir d’otage et de croupir dans une prison de haute sécurité aux Etats-Unis pendant plus de deux ans. On ne plaisante pas avec les américains.

Le reste de l’histoire tout le monde la connaît, mais c’est toujours un plaisir de la reraconter. Dans le contexte de l’opération « prédation économique » déjà mentionné en amont, la multinationale américaine « General Electric » lorgna déjà depuis quelques temps sur une des pépites d’Alstom la division énergie. Il est fort possible que « General Electric » savait que la firme française était sous enquête, soit grâce à des informations du procureur, soit pour les avoir fournies à celui-ci au préalable, permettant l’ouverture d’une enquête.

Toujours est-il, la multinationale américaine finit par arriver à ses fins, le dépècement d’un joyau de l’industrie française qui, par ailleurs reçut le coup de grâce par la vente de sa division transport à l’allemand « Siemens », ce qui déclencha forcément la libération de l’otage Frédéric Pierucci.

Cette opération trouva une issue heureuse, d’un côté grâce aux efforts inlassables de son Président directeur général Patrick Kron, du coup libéré de ses ennuis judiciaires, accessoirement récompensé grassement par une confortable indemnité de départ, et, de l’autre côté grâce à l’intervention précieuse auprès de la commission de concurrence à Bruxelles du ministre français de l’économie de l’époque, Emmanuel Macron.

On pourrait ajouter que Monsieur Macron s’intéresse déjà depuis quelque temps à l’entreprise « Alstom » pour avoir commandé d’urgence, en 2012, via l’Agence des participations de l’Etat (APE), un rapport secret auprès de la maison d’audit britannique « AT Kearney » juste au moment où le groupe « Bouygues » souhaitait se débarrasser de sa participation de 30%, ce qui a valu, sans aucun doute, à l’état français actionnaire un prix de vente avantageux, proposé par le cabinet londonien, ainsi que le paiement d’un dividende extraordinaire de 3,5 milliards EU à tous les actionnaires, dont 1,6 milliards à Monsieur Bouygues.

Cette histoire est emblématique pour une situation globale hautement explosive qui dépasse largement le cadre économique, car la concentration du pouvoir économique s’accompagne du pouvoir politique et du pouvoir militaire, et les individus qui le détiennent sont de moins en moins nombreux, mis à part le fait que la psychiatrie le diagnostiquerait comme des psychopathes. (Lawrence Wilkerson, ancien « Chief of Staff » du Secrétaire d’Etat Colin Powell)

Ce n'est donc pas un fait anodin que d’éminentes universités américaines obtiennent des dotations importantes de la part des pouvoirs publics pour le développement du programme « Star Wars » (on croit rêver) du président Trump. On relève le laboratoire de recherches en physique avancées, spécialisé dans le domaine des armes nucléaires de l’université « John Hopkins » avec une contribution publique de 1,8 milliards de USD, ainsi que le « Massachusetts Institute of Technology », MIT, avec 900 millions de USD, pour ne nommer que deux. Tout ceci bien sur dans le contexte de la sortie des Etats Unis des traités de non-prolifération des armes nucléaires. (real news network)

A force de dissocier tous ces sujets, les médias réussissent brillamment à donner l’impression que, finalement, tout est sous contrôle et qu'il suffit de procéder aux « réformes nécessaires ». Si seulement.

18:36 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |