La table ronde qui tourne en rond

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Le groupe de réflexion « Business Roundtable », ou « table ronde des affaires » pour les non-initiés, est une association des 200 dirigeants des plus grandes entreprises américaines, crée en 1972, dont l’objectif principal vise la dérégulation de l’économie par les pouvoirs publics.

A coup de pots de vin et autres « contributions » il est, entre autres, à l’origine de l’échec d’un projet de loi anti-trust en 1972, de la création d’une agence de protection des consommateurs en 1977 par le malheureux candidat à la présidentielle du parti des « Verts », Ralph Nader, de l’édulcoration du « Humphrey Hawkins Full Employment Act » une législation keynésienne de l’emploi et de la production, du blocage, en 1977, de la réforme du droit du travail, initiée par le principal regroupement syndical des Etats-Unis de l’époque, AFL-CIO « American Federation of Laour » et « Congress of Industrial Organisations », regroupant, à l’époque, 11 millions de travailleurs, de la première salve de réductions d’impôt sur les sociétés, lancée par le président Ronald Reagan en 1985, du renoncement de la « Securities and Exchange Commission » SEC en 1986 à de nouvelles règles concernant les fusions et acquisitions d’entreprises. La liste est longue.

Le 19 août dernier, l’association publie, sur son site internet www.businessroundtable.org un document sous le titre « Redéfinition du rôle de l’entreprise dans une économie au service de tous les américains », signé par 181 dirigeants « engagés à œuvrer pour le bien de l’ensemble des parties prenantes dans une entreprise, clients, employés, fournisseurs, communautés, actionnaires ». Dans cet ordre précis s’il vous plaît.

« Le rêve américain n’est pas mort, un peu amoché tout au plus peut-être », remarque Jamie Dimon, PDG de la banque « JPMorgan Chase » et président de la « table ronde. (40% des américains sont incapables de faire face à une dépense inattendue de 500 USD ndlr) En outre, Mr. chairman constate que « les plus importants employeurs du pays investissent dans le bien-être de leur personnel et ses communautés, car ils reconnaissent que c’est la seule façon d’avoir du succès à long terme. Ces nouveaux principes, modernisés autant qu’inébranlables, sont considérés par la communauté des affaires comme indispensables pour la réussite d’une société. »

Mr. Dimon a la mémoire courte. Aidons-le !

Lors de la crise financière de 2008, dite crise des « subprimes », le gouvernement américain autorise un programme de rachat de titres toxiques des banques américaines au bord de la faillite, d’une somme de 700 Milliards USD, nommé TARP (Troubled Asset Relief Programme) réduit à 475 Milliards USD en 2010 par le Congrès, remboursé entre temps grâce à la complicité de la « Réserve Fédérale » et sa planche à billets, une bombe à retardement qui nous (pré)-occupe à ce jour.

En outre, JPMorgan Chase, Bank of America, Citigroup, Wells Fargo, Goldman Sachs et Morgan Stanley ont obtenu de la Réserve Fédérale, entre 2008 et 2009, des crédits-relais à taux préférentiels atteignant des pics de 500 Milliards USD.

JPMorgan Chase ayant été en moins mauvaise posture que la majorité de ses concurrents, tout en bénéficiant à hauteur de 25 Milliards USD du programme « TARP » et d’un arrangement spécial concernant les engagements avec l’assureur boiteux AIG, le gouvernement a cru bon de sucrer encore un peu plus la reprise in extremis de la maison de courtage « Bear Sterns » par le géant bancaire, gracieusement consenti par celui-ci, en injectant au préalable la somme de 30 Milliards USD en rachetant des avoirs toxiques, tout en fournissant, après coup, une aide supplémentaire de USD 30 Milliards lors du rachat.

Tout plaisantin qu’il est, Jamie Dimon, déclare devant le comité bancaire du Sénat que le Secrétaire au trésor de l’époque Henry Paulson l’aurait forcé d’accepter tout cet argent. En réalité sa banque n’en avait pas besoin.

De toute évidence la soudaine touche d’altruisme de la part du banquier, en cette année 2019, cache mal un manque d’inspiration certain. Voici quelques pistes.

La septième entreprise espagnole « Corporation Mondragon » est une coopérative gérée par ses 74'000 employés, qui génère un chiffre d’affaires annuel de 12 Milliards EUR. Le salaire moyen des cadres d’entreprise s’y élève à 4'000 EUR par mois et celui de l’ouvrier moyen à 2'000 EUR.

Une coopérative est « la combinaison d’un regroupement de personnes et d’une entreprise, fondée sur la participation économique des membres en capital et en personnes et ses valeurs et principes sont définis par l’« Alliance coopérative internationale », la voix du mouvement coopératif auprès de l’ONU et de l’OIT « Organisation internationale du travail » : adhésion volontaire et ouverte à tous, pouvoir démocratique exercé par les membres, participation économique des membres, autonomie et indépendance, éducation formation et information, coopération entre les coopératives, engagement envers la communauté.

En Suisse, le marché de la grande distribution alimentaire est régi par un duopole de deux coopératives, détenu par ses 2 millions de membres et consommateurs pour l’un et 2,5 millions pour l’autre, ce qui n’est pas négligeable pour un pays qui compte 8 millions d’habitants.

Dans une société du type capitaliste le poids d’un vote correspond à la participation financière proportionnelle dans l’entreprise sous forme d’actions, tandis que dans une coopérative, un vote correspond à une personne, active dans l’entreprise ou consommateur.

L’économie d’une des régions les plus prospères d’Italie, voire d’Europe, la région d’Emilie-Romagne, population 4,4 millions d’habitants, est gérée à plus de 30% par des coopératives.

Depuis l’introduction d’une loi datant de 1985, la « Lex Marcora », le législateur italien favorise la création de coopératives à travers le subventionnement de deux fondations publiques, « Foncooper » pour la promotion et le développement de tous types de coopératives, et la CFI « Compagnia Finanziaria Industraile » qui soutient des employés, licenciés en raison d’une restructuration ou une délocalisation, dans la création d’une coopérative.

En outre, la loi autorise la mise en gage partielle des prestations de chômage futures, jusqu’à trois ans, pour un crédit d’entreprise, complémentaire à celui octroyé par la fondation publique. Les nouveaux propriétaires bénéficiant également d’une assistance publique de savoir-faire technique. 3% du revenu annuel de toutes les coopératives italiennes sont versés à un fond mutuel destiné à financer de nouveaux projets.

Entre 2007 et 2013 le taux de survie des entreprises italiennes atteignait 48,3%, après trois ans d’existence. Ce même taux s’élevait à 87,16% pour les entreprises, rachetées par les travailleurs. (International Cooperative Alliance).

L’état italien n’a pas bonne presse à Bruxelles. Il va donc sans dire que la « Commission » ne voit pas d’un bon oeuil cette « intervention publique déloyale », susceptible de fausser la concurrence « libre et non faussée ». D’après les dernières nouvelles elle tolère toutefois. Pour l’instant.

Mais qui sait. Peut-être le revirement altruiste de l’élite américaine poussera les commissaires à une introspection.

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