27/12/2018

Qui veut la peau du régime iranien ?

Karl Marx a dû se retourner dans sa tombe à maintes reprises depuis son départ le 24 mars 1883. Dégustée à mille sauces locales à travers le 20ème siècle, sa philosophie n’a jamais trouvé le bon assaisonnement. La sauce iranienne ne fait pas exception.

Lasse de son régime répressif et autoritaire, la société iranienne s’en débarrasse avec fracas le 1er février 1979, le remplaçant par un autre, religieux celui-ci. Toutefois, commencée en octobre 1977 par une série de protestations séculaires et religieuses, la révolution iranienne doit son accomplissement avant tout au mouvement « islamo-marxiste », « Organisation des Moudjahiddines du peuple iranien », fondée en 1965.

Seulement, la lune de miel des « islamo-marxistes » avec les mollahs fut de courte durée. En refusant la nouvelle constitution islamique du guide spirituel, Ruhollah Khomeini, son leader, Massoud Rajavi, et ses disciples, se voient refuser la participation aux élections présidentielles de 1980 et, à partir de 1981, les autorités iraniennes entament une persécution en bonne et due forme à l’encontre des « gauchistes ».

Forcés à l’exile, ceux-ci s’établissent dans une petite ville irakienne, construite par le régime du président Saddam Hussein pour héberger ses 3,400 membres, le « Camp Ashraf ». Revendiquant une république iranienne démocratique et séculaire, liberté d’expression et droits égaux entre hommes et femmes, ses dissidents décident, à partir de 1983, de faire cause commune avec le régime irakien en entrant en guerre contre leur propre patrie, menant des opérations terroristes sur le sol iranien, allant jusqu’à éradiquer entièrement une ville iranienne en 1986, se servant du conflit Iran-Iraq (1980-1988), sous la nouvelle bannière du « National Council of Resistance of Iran ». Le peuple iranien n’a pas pardonné cette trahison, jusqu’à ce jour.

Selon le colonel à la retraite de l’armée américaine, Lawrence B. Wilkerson, chef d’Etat- major du Secrétaire d’Etat Colin Powell pendant l’invasion américaine en Iraq (20 mars 2003 au 18 décembre 2011), les autorités américaines sur place se méfiaient de l’organisation des « Moudjahiddines du peuple iranien » qui, par ailleurs, se trouvait, à cette époque, sur la « liste d’organisations considérées comme terroristes par le « Conseil de l’Union Européenne », ainsi que par le gouvernement américain.

Cette mise au pilori, en vigueur depuis 1997, fut successivement levée, d’abord par le Royaume-Uni en 2008, l’Union Européenne en 2009 et, finalement, par les Etats-Unis, sur instigation de la Secrétaire d’Etat, Hillary Clinton, en 2012. L’organisation continue à être considérée comme terroriste par l’Iraq et bien-sûr par l’Iran.

Fort de cette attestation de virginité, l’establishment américain, démocrate et républicain, se prépare actuellement au « window dressing ». Les éléments le plus violents sont soigneusement éloignés des projecteurs, et les fonds de soutien saoudiens, européens et américains coulent à flot. (Lawrence Wilkerson).

Le 2 juillet 2018, Nancy Pelosi, cheffe du groupe démocrate à la Chambre des représentants envoie un « tweet » au « Conseil national de la résistance iranienne » à Villepinte (France) : « C’est un honneur d’envoyer les plus chaleureuses salutations aux supporteurs d’un Iran libre. Le monde regarde des hommes et des femmes libres, manifester pour leurs droits à travers tout le pays. »

A coup de campagnes de marketing élaborées, ses plus fervents défenseurs dans le gouvernement américain, le Secrétaire d’Etat, ancien directeur de la CIA, Mike Pompeo, l’actuel Conseiller à la sécurité nationale, John Bolton et, last but not least, l’avocat personnel du président, ancien maire de New York, Rudy Giuliani, seraient en train de préparer l’organisation (MEK), dont le siège se trouve dans la commune française d’Auvers-sur-Oise, dirigée actuellement par Maryam Rajavi, appelée par ses supporteurs « soleil de la révolution », épouse du leader Massoud Rajavi, mystérieusement disparu en 2003, pour renverser le régime iranien, au même titre que le gouvernement Bush qui se servait de l’INC (Iraqi National Congress) pour renverser le régime de Saddam Hussain. (Lawrence Wilkerson)

En guise de reconnaissance les intervenants éminents, messieurs Bolton, Pompeo, Giuliani et autres, reçoivent entre 30'000 USD et 50'000 pour un discours devant les militants.

Il faut dire que les gouvernements américains successifs sont coutumiers de l’exercice. La première guerre du golfe reçut un soutien inattendu de la population grâce à une intervention déchirante devant le congrès d’une citoyenne koweitienne, Nayirah, une mise en scène préparée par l’agence de communication newyorkaise « Hill & Knowlton Strategies », qui devait suggérer aux citoyens américains que les soldats irakiens commettaient des actes de barbarie, ce qui justifierait une intervention militaire. Grâce à des révélations dans la presse canadienne, le témoin s’était avérée être en réalité la fille de l’ambassadeur koweïtien à Washington, Saud Nasser Al Sabah, et le témoignage lui-même, un mensonge.

Le 19 août 2003 les « défenseurs d’une république iranienne démocratique » bombardèrent les bâtiments des Nations Unis à Bagdad, tuant l’envoyé spécial du secrétaire général, Sergio Viera de Mello, provoquant le retrait de l’ONU d’un pays en guerre. (Wikileaks)

Le dévoilement par NCRI, le 14 août 2002 à Washington, de l’existence de deux programmes nucléaires iraniens secrets, informations supposément livrées par Israël selon le journaliste d’investigation américain Seymour Hersh, a sans doute contribué à fortifier le degré d’utilité de l’organisation aux yeux des faucons américains, bien que le degré de véracité de leurs révélations se trouve probablement autour de 50%, mais qu’importe.

Après le bombardement du Camp Ashraf en Iraq par l’armée américaine, les militants d’MEK sont placés sous la protection des autorités américaines en vertu de la « Convention de Genève » et, depuis 2013, l’Albanie accepte d’accueillir sur son sol, à la demande de l’ONU et des Etats-Unis, les 3'000 membres de l’organisation encore restés en Iraq.

Lors du rassemblement annuel de l’organisation le 30 juin dernier au Parc des expositions de Villepinte (France) d’illustres orateurs se présentèrent devant un public de 4'000 « militants », dont bon nombre d’eux furent payés généreusement pour passer un week-end sympa en France.

Le « gourou » de la secte (divorces forcés) , Maryam Radjavi, s’était réjoui sur le site internet du « Conseil national de la résistance iranienne » de la présence de l’ancienne Secrétaire d’Etat des affaires étrangères et des droits de l’homme, Rama Yade, à côté de celle de l’ancien Ministre des affaires étrangères et européennes, Bernard Kouchner, celle de l’ancien ministre des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy et bien-sur celle de l’avocat personnel du président américain Rudy Giuliani, qui ne manquait pas de rappeler aux auditeurs que « Les protestations actuelles en Iran sont soigneusement coordonnées par nous, en collaboration avec le « Conseil national de la résistance » en Albanie et à travers le monde ».

Le retrait des troupes américaines de Syrie et bientôt d’Afghanistan prépare le terrain pour l’objectif principal, le renversement du régime du président iranien Hassan Rouhani.

Il est par ailleurs frappant à quel point les médias continuent à analyser les décisions géopolitiques du président américain sous l’angle rationnel d’un président « normal ». Mais Donald Trump n’est pas un président « normal ». Donald Trump est un homme d’affaires qui apparente la gestion d’une nation à celle d’une entreprise familiale. A l’instar du président français, il est le produit de quarante ans de néolibéralisme.

Les dépenses militaires annuelles des Etats-Unis s’élèvent à 715 milliards USD, dix fois plus que celles de l’état russe. Une récente étude indépendante commandée par le congrès américain « révèle » que l’armée américaine, malgré ce budget exorbitant, n’est absolument pas préparée aux objectifs qu’elle s’est fixée et, en particulier, celle de conflits simultanés sur de multiples fronts, potentiellement menaçants pour la sécurité de la nation.

Toutefois il serait erroné d’interpréter le retrait des troupes américaines de Syrie comme le résultat d’une réflexion géopolitique approfondie d’un président, soucieux de la sécurité de son pays. Il s’agit plutôt de celle d’un businessman avide de démanteler l’état, favorisant des intérêts privés, jusqu’aux questions de défense.

Etant donnée que le régime iranien, à l’instar de celui du Venezuela, n’entre pas dans la vision étriquée du monde capitaliste de l’establishment américain, il s’agit de les étouffer les deux par des sanctions économiques plutôt que militaires, dans le but de les préparer à la « démocratie ».

Pendant que l’un des deux pays est régi par des préceptes religieux, ce qui dérange la puissante droite chrétienne aux Etats-Unis, l’autre, prône la socialisation des moyens de production, ce qui dérange l’élite néolibérale, qui, par ailleurs, est souvent également chrétienne fondamentaliste. Donald Trump sait manier les deux avec doigté, se passant du gratin politique de Washington.

Certes, les effets douloureux des sanctions internationales contre l’économie iranienne pèsent lourd. La monnaie nationale a subi une dévaluation de 50% en neuf mois engendrant une forte inflation (Le Point). Les manifestations de la population concernent avant tout la perte du pouvoir d’achat, mais également les interventions militaires des mollahs en Iraq, en Syrie, au Yémen et au Liban. La faible diversification de l’économie, à l’instar de celle du Venezuela, dû à la trop forte dépendance des revenus du pétrole, la rendent vulnérable aux pressions économiques extérieures.

De là à supposer un quelconque soutien de la part de la population aux « Moudjahiddines du peuple » est sans doute mal connaître la société iranienne. Au contraire, il se pourrait bien que l’administration américaine se mette le doigt dans l’oeil cette fois.

Le régime du président Rouhani ne manque pas tant d’arguments pour faire réfléchir à deux fois de potentiels agresseurs extérieurs. Premièrement, il y a de nombreux pays qui ne veulent, ni même ne peuvent, se passer du pétrole iranien, comme l’Inde et la Chine, pour ne nommer que deux.

Deuxièmement, on observe que de plus en plus de pays cherchent un moyen pour contourner le dollar américain en tant que monnaie de transaction, dernier en date le Venezuela au mois d’octobre dernier. Connaissant les besoins de financement du trésor américain, de plus en plus exorbitants, du fait des baisses d’impôts historiques accordées aux entreprises et grandes fortunes par l’administration Trump, de nombreux pays cherchent à se débarrasser de bons de trésor américains en leur possession, dont la Russie, qui a liquidé la totalité de ses dépôts.

L’atterrissage à Caracas du bombardier supersonique le plus sophistiqué de tous les temps, le Tupolev Tu-160 de l’armée russe, le 11 décembre dernier, participant à des exercices conjoints avec l’armée vénézuélienne, s’était sans doute voulu comme avertissement subtile au gouvernement américain.

En outre, il se trouve que l’Iran contrôle le Détroit d’Ormuz, le passage de 30% du trafic maritime mondial de pétrole, ce qui donne un levier non négligeable aux mollahs sur l’économie planétaire, levier que ceux-ci n’hésiteraient pas à activer, si on croit aux nombreuses déclarations faites dans ce sens par des responsables du gouvernement iranien.

Les lignes sont en train de bouger et les médias feraient bien d’en tenir compte.

13:27 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (20) | | | |

20/12/2018

La privatisation de la guerre

Le retrait des troupes américaines de Syrie, annoncé par le président américain, est avant tout une opération commerciale.

En effet, énoncé au mois d’avril de cette année déjà (WSJ) le président suit les recommandations du frère de sa secrétaire à l’éducation, Betsy De Vos. Se montrant reconnaissant d’une contribution généreuse de 250'000 USD à sa campagne présidentielle, Donald Trump s’apprête à remplacer le personnel de l’armée américaine sur sol syrien par des mercenaires de la société militaire privée « Academi », plus connu sous le nom de « Blackwater », sous la direction de son fondateur, Erik Prince.

Fils de l’équipementier automobile et milliardaire, Edgar Prince, mort en 1995, Erik Prince investit le produit de son héritage dans la création, en 1997, d’une société militaire privée du nom de « Blackwater », aujourd’hui « Academi ».

Après avoir obtenu des mandats de l’administration Bush d’une valeur de plus de 1 milliard USD pour des « opérations spéciales » dans l’invasion américaine en Iraq (NYT), « Blackwater » se donna une nouvelle virginité en changeant de nom en 2011, suite à un « couac », survenu le 16 septembre 2007 pendant une de ses interventions à Bagdad, opération désormais connu sous le nom de « massacre du Nisour Square ».

En octobre 2014, un tribunal américain condamne trois ex-employés de la firme à des peines de prison allant de 30 ans à perpétuité pour avoir massacré 14 civils et blessé 17 autres, dont des enfants.

Dans le but d’éviter une résurgence des guerriers d’Allah sur sol syrien, l’administration Trump envisage de mettre à contribution financière les leaders d’Egypte, d’Arabie Saoudite, le Qatar et des Emirats-Arabes Unis dans le but de remplacer l’armée américaine par une armée de mercenaires privée, afin de faire régner l’ordre dans la zone à l’est de l’Euphrate, actuellement contrôlée par les américains (WSJ). Une récente déclaration de la part d’Erik Prince, qui a visiblement eu accès aux mêmes contacts, vont dans le même sens.

En effet, contacté « de façon informelle » par des dirigeants de divers pays arabes, Erik Prince propose pour la Syrie un concept déjà exposé dans le cadre de l’occupation américaine de l’Afghanistan, celle de l’instauration d'une force militaire privée, de préférence gérée par sa société « Academi », sous le commandement d’un « vice-roi » américain, placé sous la direction du président, un retour au colonialisme britannique du 19ème siècle.

Pour le président américain, autant que pour le président français, qui, à ce stade est encore aux questions sociales, l’apothéose de la réalisation d’une société capitaliste est le contrôle de l’armée.

14:14 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (4) | | | |

11/12/2018

L’obsolescence programmée des modèles de société

Le système féodal du capitalisme occidental et le capitalisme d’état à la sauce chinoise se donnent en spectacle pendant que le prolétariat français, et bientôt européen, descend dans la rue pour exiger « autre chose ».

Aéroport de Vancouver, le 1er décembre 2018. Sur instigation du Département de justice américain, les autorités canadiennes arrêtent la citoyenne chinoise, Meng Wanzhou, directrice financière et vice-présidente du géant chinois des télécoms « Huawei », fille de son fondateur Ren Zengfei, en transit, attendant une correspondance à destination du Mexique. Le premier ministre canadien, Justin « pretty face » Trudeau, réfute tout motif politique, ce qui a bien fait rire tout le monde.

Selon la presse canadienne Mrs. Wanzhou serait accusée d’avoir aidé « Huawei » à contourner l’embargo américain contre l’Iran, mais, comme dans le cas du journaliste australien, Julian Assange, la justice américaine cherche encore.

Cet acte de piraterie pourrait bien porter la signature du pire va-t-en-guerre de l’administration Trump, celle du conseiller à la sécurité nationale depuis le 22 mars 2018, John Bolton, supporteur inconditionnel de l’invasion américaine en Iraq, fervent avocat d’un changement de régime en Iran, en Corée du Nord et en Syrie, instigateur de la sortie des Etats-Unis de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, signé par l’administration Obama.

En effet, le « rapace » républicain déclare sur le réseau de la radio publique américaine que « cela fait des années que nous sommes préoccupés par la pratique déloyale des chinois en matière de commerce et, en effet, le vol de propriété intellectuelle et de transfert technologique, dont le gouvernement chinois se sert pour étendre son hégémonie. »

Contrairement au modèle « démocratique » du capitalisme populaire occidental, « Huawei » est officiellement détenu, à 64%, par ses 61'000 employés chinois et ses employés étrangers, sans qu’ils aient un droit de regard sur la conduite des affaires ni le droit d’éligibilité toutefois. L'ensemble des actions de la société est détenu par la « Shenzen Huawei Investment Holding Company », une entité contrôlée par un « comité syndical national », l’état somme toute. En cas de départ, les actions des employés, dont par ailleurs son fondateur Ren Zengfei détient un modeste 1,42%, reviennent à la firme, moyennant une compensation.

L’inquiétude de l’establishment américain, pour lequel John Bolton voyage, est compréhensible. Fondée en 1987 par un ancien fonctionnaire de « l’armée rouge chinoise », le modèle d’affaires de la société « Huawei », réside dans l’investissement à long terme, un anathème au capitalisme occidental, dont le crédo est basé sur le profit à court terme.

En effet, plutôt que de compter sur des joint-ventures avec des firmes étrangères, dans le but de profiter de leur avancement technologique, « Huawei » applique, depuis sa création en 1987, ce qu’on appelle la rétro-ingénierie, qui consiste à « étudier un objet pour en déterminer le fonctionnement interne ».

Ainsi, « Huawei », qui occupe 170'000 employés, a investi, en 2017, 13,8 milliards USD dans le domaine de la recherche et le développement (5 milliards USD en 2013), domaine qui occupe 76'000 collaborateurs, dont 20 à 30% spécialisés dans la recherche fondamentale, un domaine que les compagnies occidentales, obsédées par le profit à court terme, préfèrent laisser aux universités publiques, auxquelles, par ailleurs, la doctrine néolibérale continue à couper les vivres.

Ainsi, « Huawei » est actuellement le deuxième constructeur mondial de smartphones derrière la société sud-coréenne « Samsung ».

Les gouvernements européens, empêtrés dans de luttes désespérées de survie, assistent, impuissants, à la désagrégation de leur modèle de société, auquel ils n’ont rien à opposer, ainsi qu’à la descente aux enfers de leur allié historique, sur le point de jouer ses dernières cartes.

09:52 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (5) | | | |