11/10/2018

La libre-éducation supérieure

Il y a tout juste 20 ans, en décembre 1998, Jacques Attali, économiste de formation, ancien président de la « Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement » BERD, président de la « Commission pour la libération de la croissance française », maître à penser du regretté président français, François Mitterand, le sphinx du peuple, présenta son plan « pour un modèle européen de l’enseignement supérieur » au Ministre de l'éducation nationale, de la recherche et de la technologie de l’époque, Claude Allègre, qui l’accueillit avec enthousiasme.

L’encyclopédie nous enseigne que « les études supérieures, visent à acquérir un niveau supérieur de compétences, généralement via une inscription ou un concours d’entrée dans une université ou autre haut lieu du savoir. » Sur le plan historique, dans le système socio-économique du féodalisme, les études supérieures servirent, depuis Charlemagne, avant tout à former les élites, la noblesse, les armées et le clergé. Avec la révolution industrielle, au courant du XXème siècle, l’accès aux études dites supérieures s’était, semblerait-t-il, quelque peu démocratisé.

Pour mesurer dans quel état d’esprit fut rédigée cette prose, supposément calquée sur une vision moderne et libérale du monde, mais en réalité « du vin nouveau dans de vieilles outres », il n'est pas inutile de citer quelques passages de cette œuvre indigeste.

Le ton empathique du « en même temps » est donné. « Un enfant, scolarisé en primaire dans une banlieue défavorisée n’a pratiquement plus aucune chance d’accéder à une très grande école. Si une telle évolution se poursuivait, une part importante de la population ne pourrait plus rejoindre les élites du pays ; les conséquences pour l’unité nationale en seraient très graves. Pour que l’enseignement supérieur français conserve ainsi une place de premier plan dans la compétition mondiale, la nation devra lui consacrer des moyens croissants et mieux utilisés ».

Dans le registre de l’empathie on citera également que « Plus que jamais, le développement et la qualité de vie d’une nation dépendront de son niveau culturel et scientifique, lui-même largement dépendant de la valeur de son enseignement supérieur. »

Mais, en même temps, « L’enseignement est confronté à trois chocs majeurs : la croissance de la demande de savoir (?), la diversification des disciplines à enseigner et le renchérissement de l’enseignement (?).

Ainsi se serait mis en place « un processus de mondialisation du marché. Si elle était appliquée à l’éducation, elle conduirait à la mise en place d’un modèle mondial d’enseignement supérieur standardisé, dans lequel l’Etat s’effacerait et le marché modèlerait les cursus et les carrières. Dans ce modèle, les universités deviendraient comme des entreprises à la recherche de “clients” - des élèves solvables, sans distinction de nationalité - et en concurrence sur le marché mondial pour attirer les meilleurs “facteurs de production” - les professeurs et les financements - en vue de maximiser les “profits” - c’est-à-dire leurs moyens de développement. Dans ce modèle (où l’enseignement supérieur cesserait d’être une charge pour la collectivité pour devenir une source de profit pour des entreprises). Fin de citation. La planification centralisée de l’éducation en quelque sorte.

Ce ne serait donc plus la guerre de destruction, humaine et matérielle, mais la guerre économique, le principe restant toutefois le même, celui de l’approvisionnement en chair à canon pour les élites, les actionnaires à la place de l’aristocratie.

En outre, la commission préconisa que : « Les étudiants auraient à financer eux-mêmes leurs études, par les ressources de leurs familles, en empruntant aux banques ou même sur les marchés financiers, qui investiraient demain sur des étudiants prometteurs comme ils investissent aujourd’hui sur des entreprises innovantes. » Ce n’est pas sans rappeler le modèle américain des prêts-étudiants dont le solde actuel s’élève à 1'500 milliards de USD, une bombe à retardement, mais en même temps un classique du capitalisme, l’esclavage par l’endettement, en l’absence d’une rémunération appropriée du travail.

Pour mesurer le degré d’utilité pour l’humanité d’études supérieures, à supposer qu’il y aurait de l’autre côté des études inférieures, on pourrait déjà commencer par faire la distinction entre d’un côté les études dites de la nature et des sciences formelles, et de l’autre, les sciences sociales, notamment les sciences économiques, qui comportent un important potentiel de manipulation et de prosélytisme, comme le démontre un siècle de pensée unique en la matière.

Rien que les derniers vingt ans, depuis la ponte du rapport Attali, la progression des connaissances dans le domaine des sciences de la nature a littéralement décuplée, de sorte à permettre à l’économie de produire le double de ce dont l’humanité a besoin en moitié moins de temps, tout en allongeant de manière considérable l’espérance de vie, grâce aux progrès phénoménaux dans le domaine de la médecine, tandis que les sciences sociales, notamment les sciences économiques, en charge de l’organisation et la redistribution des fruits du progrès, régressent depuis un siècle, sans changer d’un iota le mode de production et des échanges, au détriment de l’environnement et le bien-être de la société. Pour gagner du temps, elle a déjà inventé l’industrie des loisirs et le crédit, mais l’urgence climatique la rattrapera tôt ou tard.

Richard Wolff, professeur émérite en économie de l’Université de Massachusetts à Amherst, l’économiste marxiste le plus éminent des Etats-Unis selon le « New York Times », le résume ainsi, lors d’un de ses nombreux séminaires, également publié sur internet (youtube).

« Je suis un produit du système éducatif américain. Lors de mon entrée à Harvard, à 17 ans, le recteur de cette institution vénérable, institution privée par ailleurs, donna le ton. « La principale raison de votre présence ici n’est pas l’acquisition du savoir mais votre préparation à régner sur le monde libre ». Pour la petite histoire, l’actuel processus d’élection du très controversé candidat et juge américain Brett Kavanaugh à la Cour Suprême, accusé de viol, à l’âge de 17 ans, d’une de ses camarades de classe, à la très sélecte « Georgetown Preparatory School » donne une idée du sens d’impunité qu’on inculquait et continue à inculquer à la future élite, destinée à régner sur le monde libre.

« Les connaissances pour mes analyses économiques que je présente dans mes séminaires j’ai dû me les approprier moi-même. Pourquoi ? J’ai un diplôme de l’Université de Harvard, « magnum cum laude ». J’ai un « Master en économie » de l’Université de Stanford et j’ai fini à l’Université de Yale où j’ai acquis un « PHD en économie » et un « Master en histoire ». Je suis bardé de diplômes des universités les plus prestigieuses. Pourtant, aucune des trois universités ne m’a jamais parlé d’un des plus importants économistes de l’histoire de l’humanité, Karl Marx. Il n’y a aucune justification pour cela si ce n’est la peur d’en débattre. »

Dans le registre de la « censure académique » il y a également le cas de l’anthropologue et militant anarchiste américain, David Graeber, figure de proue du mouvement « Occupy Wall Street », évincé de son poste d’enseignant à l’université de Yale en 2007 pour des raisons inconnues, actuellement en poste à la « London School of Economics », dont le livre « Bullshit jobs », qui vient de sortir, fournit une appréciation du genre d’idée qu’on n’aime pas voir enseigné à l’élite, appelée à rentrer dans le moule. Il faut savoir que pour décrocher un job chez « Starbucks » il est recommandé de présenter un diplôme universitaire.

Dans un registre plus léger, mais non moins pertinent, on recommanderait le pamphlet « Bonjour paresse » de l’écrivaine française, Corinne Maier, paru en 2004, qui se lit d’un trait.

Accessoirement, on jetterait peut-être également un coup d’œil sur les réflexions d’un amateur et parfait néophyte en la matière du 16 août 2016 http://blogs.mediapart.fr/bruno-hubacher/blog/160816/l-economie-expliquee-en-novlangue

Le progrès change inévitablement la valeur sociale du travail dans le sens que celui-ci cessera de représenter la pièce maîtresse de la vie terrestre. Par conséquent ce n’est pas le rôle de l’éducation de s’adapter au monde du travail de demain mais celui de proposer des alternatives, et des alternatives il y en a.

Un monde ou les travailleurs, libérés de leurs soucis matériaux, disposeraient de suffisamment de temps pour l’acquisition du savoir, indispensable pour le bon fonctionnement d’une démocratie. Dans ces conditions, un agriculteur s’intéresserait peut-être plus facilement à l’étude de l’histoire et un menuisier apprendrait en plus le latin.

Le cadre dans lequel fonctionnerait ce « monde des bisounours » existe déjà dans de nombreux pays sous forme de coopératives, gérées par les employés. La plus importante d’entre elles se trouve au pays basque et s’appelle « Corporation Mondragon », fondée en 1956, la septième entreprise espagnole, chiffre d’affaires 12 milliards EU, 73'000 employés dans le monde, structurée en quatre groupes sectoriels, la finance, l’industrie, la distribution et les connaissances.

13:09 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

Commentaires

A cela, vous pouvez ajouter, même si cela peut paraître hors sujet, le déclin des droits de la femme. Ce matin dans notre journal favori, nous lisons que toute femme iraqienne émancipée est sous menace de mort et plusieurs ont été assassinées. Dans le même quotidien, Me Bonant appelle les femmes "terroristes", même sous forme de boutade, c'est grave. Vous avez raison, les sciences sociales régressent.

Écrit par : NIN.À.MAH | 05/10/2018

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