19/09/2018

Le néolibéralisme suisse dans la tourmente

Le Parti libéral-radical suisse, parti fondateur de la Suisse moderne de 1848, est à nouveau dans la tourmente. Oubliés semblaient les déboires de la faillite de la vénérable compagnie aérienne nationale « Swissair » (1) de 2001, oubliée la quasi faillite de la banque UBS (2) de 2008, oubliée la descente aux enfers, face aux succès électoraux de sa rivale, le parti réactionnaire UDC, devenue la première force du pays depuis, engendrant le blocage complet de la politique.

Les élections fédérales de 2015 avaient même marqué une légère remontée de la pente et une reconquête de l’électorat conservateur. Et maintenant ça. En pleine consultation au parlement fédéral d’une nouvelle et énième réduction de l’imposition des entreprises (3), son cheval de bataille, deux de ses figures de proue, le magistrat genevois Pierre Maudet, désormais « Pierre Le Maudit », et son pendant vaudois, Pascal Broulis, se retrouvent simultanément sous enquête judiciaire.

Sandra Gössi, la nouvelle présidente, s’est immédiatement précipitée devant les micros pour amorcer la bombe. Elle exprime, à qui veut l’entendre, son désarroi face aux égarements de ses poulains romands, martelant encore et encore la devise du parti : honnêteté, intégrité, loyauté.

Acte 1 du nouveau psychodrame du Parti libéral-radical suisse : En tant que Conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet, responsable du Département de la sécurité depuis 2012, accessoirement responsable de la gestion de l’aéroport et du projet « Agglomération du Grand Genève », réélu brillamment le 1er juin dernier, président du « directoire », a l’habitude de s’entourer d’amis qui le lui rendent bien.

La note pour son 40ème anniversaire, par exemple, fêté en mars dernier dans un bar huppé du quartier genevois des Grottes, du nom de « Escobar », (cela ne s’invente pas), en présence d’une cinquantaine d’invités, triés sur le volet, il se l’est fait régler par des amis, entrepreneurs dans le domaine de l’immobilier, Antoine Daher et Magid Khoury (PLR), accessoirement propriétaires des lieux via la société d’investissement genevoise Capvest Advisors SA, spécialiste en « stratégie immobilière ». Il se murmure qu’à ce service aurait précédé un traitement de faveur lors de l’attribution d’un permis d’exploitation en 2017 (SFR). Jusqu’à là, rien de bien méchant. On se souvient de l’ancien maire de Genève, André Hediger (PDT), qui avait « fait sauter les bûches » de ses amis, une tradition genevoise.

Seulement, soudainement, au printemps dernier, les médias ont finalement osé jeter un coup d’oeil derrière la façade lisse de cet enfant prodige de la politique locale, et nationale, presque Conseiller fédéral, candidat à la succession du neuchâtelois, Didier Burkhalter (PLR), démissionnaire, dégoûté de la politique fédérale. Et, ils ont trouvé du piquant. A part des fêtes arrosées le magistrat se fait également offrir des voyages privés, en sa qualité de « magistrat genevois », le partenariat public-privé, une spécialité de la pensée néolibérale de son parti. Seulement, le magistrat oublie sciemment d’en informer ses collègues.

Ainsi entre le 26 et le 30 novembre 2015, sur invitation officielle du cheik Mohammed ben Zayed Al Nahyane, prince héritier de l’émirat d’Abu Dhabi, accessoirement Ministre de la défense, Monsieur Maudet, sa famille, son chef de cabinet Patrick Baud-Lavigne, ainsi qu’un ami de longue date, un entrepreneur genevois, actif dans le domaine immobilier, du nom de Antoine Daher, se rendent à Abu Dhabi, ce confetti au bord du Golfe Persique, pour assister à une course automobile de « Formule 1 ». Ce dernier se serait chargé de l’organisation de l’excursion, dont les frais, on parle de CHF 50'000, auraient été gracieusement pris en charge par le pays hôte. Se sentant « un peu » coupable Monsieur Maudet aurait fait don de CHF 4'000 à l’église avant son départ. Dieu pardonnera.

Une fois sur place, Monsieur Maudet était rejoint par ses amis Magid Khoury (PLR) et un ponte de la finance locale, Philippe Ghanem. Tout à fait par coïncidence, selon Monsieur Maudet, il aurait également rencontré, sur place, son hôte, Mohammed ben Zayed avec qui il aurait eu des entretiens de nature politique, entretiens affichés d’ailleurs dans des bulletins officiels dans le royaume du pétrole mais méconnus de ses collègues à Genève. Le partenariat public-privé.

Après la découverte du pot aux roses, lors d’une conférence de presse, le magistrat applique la « stratégie du salami », avouant uniquement ce qui ne peut absolument plus être nié, un classique en politique.

Une nouvelle « tranche de salami » vient d’être révélé par la télévision suisse alémanique. Il s’agit d’un projet de loi, en cours de traitement, demandant un crédit de construction de 9,5 mio CHF pour un complexe sportif, ainsi que le déclassement d’une zone agricole en zone à bâtir dans la commune du Grand-Saconnex, en face de l’aéroport, déposé par le Conseil d’Etat auprès du Grand Conseil, le 27 mars dernier, pour y loger des terrains de foot pour le Servette FC qui cherche désespérément un lieu d'entrainement pour ses joueurs.

Détail piquant, la hoirie Tissot, propriétaire des lieux, avait déjà signé précédemment une promesse de vente avec une société immobilière genevoise du nom de Capvest Advisors SA pour la somme de 18,5 mio CHF. Ce partenariat public-privé (décidément) entre la commune du Grand-Saconnex, la hoirie Tissot et l’Etat de Genève permettrait, en cas de déclassement, outre la construction d’un centre sportif, le développement de bureaux et de commerces sur une surface de 90'000 m2, élément qui aurait sans doute une incidence non négligeable sur un éventuel prix de vente. (SRF)

Certes Monsieur Maudet n’est pas en charge du Département de l’aménagement du territoire, mais, premièrement, il ne s’était pas désisté lors du vote, cachant sciemment à ses collègues sa relation privilégiée avec la société Capvest Advisors, et, deuxièmement, il a peut-être fait le calcul de pouvoir aisément convaincre, par la suite, le Grand conseil, majoritairement à droite, du bien-fondé de ce projet. Par ailleurs, on imagine que celui-ci sera très sensible à l’élément « sport » du dossier.

Le 13 septembre, en réaction à la procédure en cours, le Conseil d'Etat annonce, à titre provisoire, qu'il retire à Pierre Maudet le Département Présidentiel, la responsabilité de la police et celle de l'aéroport. Affaire à suivre.

Acte 2 : Le 13 septembre dernier, le Procureur général du canton de Vaud ouvre une investigation préliminaire au sujet d’un voyage controversé en Russie du Conseiller d’Etat Pascal Broulis, autre figure de proue du PLR, chef du Département des finances vaudoises.

Il s’avère que Monsieur Broulis avait participé, en 2013, en compagnie de plusieurs personnalités, dont la Conseillère aux Etats Géraldine Savary (PS), à plusieurs voyages d’étude en Sibérie, organisés par le journaliste Eric Hoesli, un expert en la matière. Jusqu’à là plutôt une bonne chose. Les voyages forment la jeunesse.

Où cela se gâte, c’est quand naît le soupçon que ces voyages auraient pu être financés partiellement par un des participants, le multimilliardaire suédois Frederik Paulsen, Consul honoraire de Russie à Lausanne, propriétaire et Président directeur général de la société pharmaceutique Ferring International Center SA, basée à Saint-Prex, susceptible de bénéficier d’un « forfait fiscal » à titre personnel et un accord fiscal pour sa société avec le canton de Vaud, ce qui serait incompatible avec la loi en vigueur (Tagesanzeiger).

Cette affaire, et, indirectement celle de Genève, pose, à nouveau, la question de la pertinence d’une nouvelle baisse d’impôt pour les entreprises, actuellement discutée au parlement fédéral dans le contexte de l’égalité de traitement entre les sociétés multinationales et les sociétés domestiques, exigée par l’OCDE et les partenaires européens, avec l’argument « indémodable » de la création d’emplois à la clé.

Dans ce contexte, il est tout de même assez piquant de constater que le Conseil d’Etat vaudois, le seul au niveau national, ait décidé, avec le soutien appréciable du Conseiller d’Etat socialiste Pierre-Yves Maillard et sa collègue socialiste, la Conseillère d'Etat Nuria Goritte (PS), une baisse du taux ordinaire d’imposition des bénéfices des entreprises au niveau cantonal de 20,95% à 13,79%, effectif dès 2019, ce qui représente un manque à gagner de 128 mio CHF pour les finances cantonales, avant même que la réforme fédérale (PF17) ait passé la rampe au parlement fédéral, ce qui, du coup, met sous pression les genevois qui prélèvent 24%. « The race to the bottom »

Les députés libéraux vaudois sont également très actifs au niveau fédéral en la matière. Ainsi le Conseiller national PLR Olivier Feller se réjouit dans les colonnes du quotidien « Le Matin » que « les Etats-Unis de Donald Trump ont baissé leur taux d'imposition des bénéfices des entreprises de 35 % à 21 % et que la France va passer de 33% à 25 % en 2020. En Suisse, les taux seront beaucoup plus bas », et le Conseiller fédéral UDC, Ueli Maurer, en charge du dossier, rajoute en disant que « la Suisse sera « hyper-compétitive » en matière fiscale ». Nos voisins mettent déjà le champagne au frais.

Pour la petite histoire, Monsieur Feller, Conseiller national (PLR) est également le compagnon de la Conseillère d'Etat vaudoise socialiste, Nuria Goritte (PS), qui, avec son collègue Pierre-Yves Maillard (PS) a sans doute trouvé les mêmes avantages à ce projet fiscal que ses collègues libéraux. Conflit d’intérêt ? Mais quel conflit d’intérêt ? M. Feller insiste que « sa compagne et lui séparaient autant que possible leurs vies, privées et professionnelles. S'ils vont parfois ensemble au théâtre ou au cinéma, ils ne donnent jamais d'interview en commun et ne se laissent jamais photographier ensemble ». (TDG novembre 2016) Nous voilà rassurés.

Au niveau communal, les premiers effets se font d’ailleurs déjà sentir. La commune de Nyon vient d’annoncer une augmentation de ses impôts. Pour les entreprises, en revanche, l’affaire est plutôt, comment dire, appréciable.

Il se trouve que celles-ci sont censées inscrire, dans leur compatibilité, des provisions pour le paiement des impôts futurs. Cette baisse, à partir de 2019, génère du coup un bénéfice supplémentaire, et inattendu. Ainsi, par exemple, l’entreprise vaudoise Romande Energie, déclare, dans un communiqué du 16 avril dernier, pouvoir inscrire dans ses comptes un « crédit d’impôts différé » de 27 mio CHF, (RTS) qui sera sans doute redistribué sous forme d’augmentations de salaires, à moins qu’il aille alimenter la bulle financière sous forme de dividendes. Les paris sont ouverts.

Qu’une petite parenthèse soit permise à cette place au sujet du futur ex Conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard, candidat à la présidence de l’Union syndicale suisse. Il faut dire que le projet fiscal vaudois a obtenu l’aval des socialistes grâce à des aménagements gracieusement consentis par le patronat sous forme de ce qu’on appelle à la Diocèse de Lausanne « l’aumône ».

Ainsi, dès le 1er septembre de cette année, les primes d’assurance maladie seront plafonnées à 12% du revenu dans le canton de Vaud, mesure dont bénéficieront 39% des ménages. En tant que socialiste, Monsieur Maillard aurait pu argumenter que les primes d’assurance maladie sont trop élevées dans ce pays, d’une part parce qu’elles sont gérées par des caisses privées, ce qui majore le coût de gestion dû à la rémunération du capital, d’autre part parce que la part du secteur privé dans la santé publique suisse est le plus élevé au monde derrière les Etats-Unis (OCDE) et finalement que les prix des médicaments en Suisse coûtent, en moyenne, le double par rapport à ceux de nos voisins. Par conséquent les questions de santé publique n’ont rien à faire dans un dossier sur la fiscalité des entreprises.

Porté par son expérience vaudoise, Monsieur Maillard, souhaite apporter son concept à la gestion de l’Union syndicale suisse, en cas d’élection. Ainsi il déclare dans une interview du 12 septembre dernier, accordée au quotidien 24heures, que « au lieu de remplacer le salaire quand celui-ci fait défaut, il faut désormais créer des mécanismes au complément pour cette partie de la classe moyenne qui s’appauvrit, telles que des prestations complémentaires familles, rentes-pont pour les chômeurs en fin de droit et proches de la retraite, ainsi que le plafonnement des primes d'assurance maladie en fonction du revenu ».

Les allemands appellent ce concept « Hartz IV » ou « Grusi » (Grundsicherung), la subvention des salaires par l’état. Mais que va faire Monsieur Maillard à l’Union syndicale Susse si ce n’est pas pour se battre pour des salaires décents ?

La redistribution des richesses passe par une augmentation massive de l'imposition des revenus du capital et une baisse de l’imposition sur le travail, couplée d’une augmentation massive des salaires et la diminution du temps de travail. Somme toute, le modèle suisse jusqu’ici, du moins en ce qui concerne les salaires, les aides sociales ayant toujours été sollicités par une infime partie de la population. Mais ce n’est pas ce que Monsieur Maillard proposera à la tête de l’Union syndicale suisse.

Décidément, les socialistes suisses font la même erreur que leurs acolytes européens, avec un retard de vingt ans.


explications:

(1) Confrontée à la libéralisation du trafic aérien, la direction de la compagnie aérienne « Swissair », s’était dotée, sous la direction de Philippe Bruggisser, d’une stratégie agressive d’acquisition, stratégie qui finit par la mise en faillite de l’entreprise en 2001, juste avant que la Confédération, concernée par l’impact sur l’emploi, avait encore injecté 600 mio CHF en guise d’augmentation de capital et accordé un crédit de 1,5 mia CHF. Ressuscitée sous le nom de « Swiss » elle fut finalement vendue, en 2005, pour une bouchée de pain à la compagnie allemande « Lufthansa ». Le président du Conseil d’administration de l’époque, qui assista à la descente aux enfers de Monsieur Bruggisser, fut l’ancien Conseiller d’Etat libéral radical zurichois Eric Honegger. Au Conseil d’administration de l'ancienne « Swissair » siégea également sa collègue de parti, la conseillère aux Etats libéral radical Vreny Spoerri. Ce fut la première vague de transfert de vote de l’électorat conservateur vers l’UDC. (19,9 vs 17,8 en 2003)

(2) Secouée par la crise financière de 2008, la première banque suisse UBS avait urgemment besoin de 6 mia CHF pour recapitaliser des crédits pourris, un classique dans la finance. La Confédération dut se résoudre à créer une « bad bank » financée par la Banque Nationale Suisse. Pour la petite histoire l’ancienne UBS avait déjà un petit problème avec son PDG de l’époque, Mathis Cabiallavetta, (actuellement membre du conseil d’administration du fonds d'investissement américain Blackrock (5'700 mia USD sous gestion) en bonne compagnie de son compatriote Philippe Hildebrand, ancien patron de la Banque Nationale Suisse) qui s’était vu contraint d’enregistrer une perte de 1 mia CHF suite à un mauvais investissement dans un fonds d'investissement du nom de LTCB (une broutille de nos jours) ce qui avait mené à la prise de contrôle par sa petite sœur bâloise de l’époque la Sociéte de Banque Suisse, formant l’actuelle UBS.

Il est assez cocasse de lire dans la presse ces jours, à l’occasion du dixième anniversaire, les justifications de l’ancien président de la Banque Nationale Suisse, Jean-Pierre Roth, qui déclare que « le sauvetage de l’UBS n’a rien coûté au contribuable. » Du point de vue strictement comptable c’est sans doute correct, indirectement en revanche la facture est plus que salée pour le contribuable. L’assouplissement quantitatif, la création d’une « bad bank », une activité à laquelle s’adonnent toutes les banques centrales jusqu’à aujourd’hui, engendrant du crédit à taux zéro, pour les bons débiteurs, a du coup fait exploser les marchés financiers et surtout immobiliers, ce qui explique l’insatiabilité des investisseurs (Capvest, Abu Dhabi etc.) à Genève, Zurich, Londres, New York et ailleurs produisant une flambée des prix immobiliers et des loyers, aggravant les inégalités, préparant le terrain pour une nouvelle crise etc. etc. etc. Les protagonistes de la saga UBS formaient l’élite zurichoise du Parti libéral radical (PLR) de l'époque.

(3) Mise sous pression par l’OCDE et ses partenaires européens, la Suisse est sommée d’abolir le statut fiscal préférentiel des 25'000 sociétés multinationales inscrites dans ses registres. La première mouture d’une nouvelle loi sur l’imposition des bénéfices des entreprises (RIE III) subit un échec devant le peuple le 12 février 2017. Un nouveau projet, (PF17) est actuellement en consultation au parlement fédéral.

08:19 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

08/09/2018

La Suisse, carrefour des luttes sociales

Au mois de novembre prochain la Suisse célébrera le centième anniversaire de la « Grève Générale », un événement qui marqua le début de la constitution de l’Etat-social et l’instauration de la légendaire paix de travail, pierres angulaires de la prospérité exceptionnelle de ce pays.

Le 1er août 1914 éclata la première guerre mondiale entre les nations de la triple Entente (France, Grande Bretagne, Russie et le reste du monde) et les empires centraux (le Reich allemand, l’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman). La Suisse dut prendre immédiatement des mesures pour assurer sa sécurité et le maintien de sa neutralité. Ainsi, le 2 août 1914, le parlement suisse donna plein pouvoir a son exécutif pour prendre toutes les dispositions nécessaires à cet effet et procéda à l’élection du germanophile et très controversé général Ulrich Wille. (generalstreik.ch).

En effet, l’épouse du général, la comtesse Clara von Bismarck, aurait vu d’un bon oeil l’entrée en guerre de la Suisse du côté de l’Allemagne (Niklaus Meienberg 1987) et, pour la petite histoire, son fils, Ulrich junior commença dès la fin de la première guerre mondiale à sympathiser avec la nouvelle coqueluche de la droite réactionnaire allemande, Adolf Hitler. En 1923 il invita celui-ci avec son acolyte Rudolf Hess dans la villa Schoenberg à Zurich pour une conférence devant un parterre de la haute finance et l’industrie zurichoise dans le but de lever des fonds pour le financement de sa tentative de putsch à Munich deux mois plus tard. (Willi Gautschi 1978, Niklaus Meienberg 1987)

Dès l’ouverture des hostilités, le 21 août 1914, les associations de défense des travailleurs suisses se mobilisaient en créant une commission d’urgence, adressant les revendications les plus urgentes aux gouvernement suisse, tels que le report des créances de loyer, la remise en place de la loi sur les fabriques (protection des droits des salariés), la préparation de travaux d’urgence (création publique d’emplois), la régulation du prix des denrées alimentaires. Les premières manifestations contre la vie chère, dû à la pénurie alimentaire, dont profitaient les milieux agricoles, eurent lieu en mai et juin 1915. Après l’entrée en guerre de l’Italie, en mai 1915, la Suisse fut complètement encerclée par les belligérents. (réf. USS)

Entre le 5 et le 8 septembre 1915, suivant l’invitation du socialiste suisse Robert Grimm, 38 pacifistes socialistes de toute l’Europe, dont les russes Vladimir Lénine et Léon Trotski, se réunirent, dans le village bernois de Zimmerwald, pour débattre de l’avenir de la deuxième Internationale socialiste, dont les partis socialistes allemands et français trahissaient honteusement l’esprit pacifique en votant des crédits de guerre à tout va. Les socialistes allemands finirent d’ailleurs par assassiner leurs dissidents pacifistes Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht en janvier 1919.

Entre le 24 et le 30 avril 1916 la Commission socialiste internationale de Berne, présidée par Robert Grimm, organisa une deuxième conférence des pacifistes socialistes européens dans la commune bernoise de Kiental en présence de 44 participants, dont les russes Vladimir Lénine et Grigori Zinoviev, appelant une nouvelle fois à l’arrêt immédiat des hostilités sans indemnités ni annexions, désignant la cause de la guerre, le capitalisme.

Le 17 novembre 1917, un groupuscule de pacifistes et jeunes sympathisants de l’aile gauche du parti socialiste suisse, dont la direction se distançait d’ailleurs, se réunirent dans les rues de Zurich pour fêter la victoire de la révolution bolchévique du mois d’octobre à Saint Pétersbourg. Ce qui commença par une manifestation pacifique se termina par une intervention musclée de la police, une centaine d’arrestations et la mort de trois manifestants et un policier. Ce fut le déclencheur d’une série de grèves et manifestations contre la flambée des prix des denrées alimentaires et les dures conditions de travail.

A l’approche du premier anniversaire de la révolution bolchévique, le général Ulrich Wille fit part de son inquiétude au Conseil fédéral en écrivant ceci : « J’ai l’intime conviction que les participants aux congrès de Zimmerwald et de Kiental avaient décidé de commencer par la Suisse le processus de renversement de l’ordre établi en Europe. Le triomphe des bolchéviques en Russie a favorisé ce projet. Chacun sait que de nombreux messagers des bolchéviques russes qui disposent de sommes d’argent importantes se trouvent en Suisse dans le but d’exploiter la situation et d’accélérer l’exécution de ce plan. » Le conseil fédéral réagit par l’occupation militaire préventive de la ville de Zurich pour éviter l’insurrection révolutionnaire.

En protestation contre cette décision du Conseil fédéral la direction du Parti socialiste suisse et la Fraction socialiste au Conseil national créèrent le 4 février 1918 le « Comité d’action d’Olten » dont les élus socialistes furent Robert Grimm (Berne), Friedrich Schneider (Bâle), Rosa Bloch (Zurich), Karl Dürr (secrétaire USS), Konrad Ilg (FTMH), August Huggler (Fédération du personnel des chemins de fer) et Franz Reichmann (Fédération des ouvriers du bois). (réf. USS)

Le 1er mars 1918 le comité présente un plan d’action pour une grève générale en tant que moyen de lutte et un catalogue de revendications:

• Renouvellement de la chambre basse selon le principe de la représentation proportionnelle, celle-ci ayant été dominée depuis la naissance de l’état fédéral en 1848 par les libéraux (revendication réalisée le 13 octobre 1918 par l’acceptation par le peuple d’une initiative populaire qui marqua l’entrée du Parti socialiste au parlement et, plus tard, en 1943 dans l’exécutif)
• Droit de vote et éligibilité des femmes (introduit en 1971)
• Introduction du droit au travail pour tous
• Introduction de la semaine de 48 heures dans toutes les entreprises privées et publiques (introduit en 1919)
• Organisation d’une armée de milice
• Mesures visant à assurer l’approvisionnement alimentaire
• Introduction d’une assurance vieillesse et invalidité (introduite le 6 juillet 1947 par votation populaire)
• Monopole de l’état pour les importations et les exportations (non réalisé)
• Remboursement de la dette souveraine par les possédants (non réalisé)

Au mois d’avril le « Comité d’Olten » décide la préparation d’une grève générale suite au refus du Conseil fédéral de renoncer à l’augmentation du prix du lait. Au mois de juin avaient lieu des manifestations des ouvrières contre la faim. Un cinquième de la population vivait en dessous du seuil de pauvreté à l’époque. S’ensuivirent une manifestation de solidarité de 15'000 ouvriers et ouvrières à Zurich une grève du personnel communal, une grande manifestation contre la faim à Bienne, une grève importante chez Sulzer, SLM et Rieter à Winterthur (6'000 grévistes). En juillet, grève générale à Lugano, émeutes de la faim à Bienne, limitation de la liberté de presse et de réunion. Septembre, grève du personnel des banques à Zurich,

Au mois d’octobre 1918 s’annonce la chute de l’Empire austro-hongrois et le 3 novembre les matelots de la marine allemande se révoltent contre leurs supérieurs à Kiel pendant que débutent les négociations de cessez-le-feu entre l’Allemagne et les puissances alliés à Compiègne en France.

Craignant une révolution, le 4 novembre le général Wille exprime sa volonté de mobiliser la cavalerie contre les grévistes et le 6 novembre le conseil fédéral rompt les relations diplomatiques avec l’Union Soviétique et décide d’engager l’armée dans le conflit. En réponse le « Comité d’Olten » lance une grève de protestation de 24 heures dans une vingtaine de villes suisses.

A Berlin Philippe Scheidemann du parti socialiste et Karl Liebknecht, le dissident pacifiste, proclament simultanément dans deux communiqués concurrents.la naissance de la République allemande, le deuxième se fera assassiner par les semblables du premier.

En réponse à l’intervention musclée de l’armée lors d’une manifestation à Zurich le 10 novembre, 1 mort et plusieurs blessés, le « Comité d’Olten », la direction du Parti socialiste suisse, l’Union syndicale suisse ainsi que la Fraction du PS au Conseil national décident d’appeler à la grève générale à partir du 12 novembre 1918.

Après trois jours de grève, le déploiement de 100'000 soldats, l’occupation de l’imprimerie et la rédaction du journal socialiste « Berner Tagwacht » le comité cède finalement aux pressions du gouvernement et décide l’arrêt de la grève le matin du 14 novembre. Malgré la capitulation sans concession des grévistes et les procès qui s’ensuivirent, la grande majorité de leurs revendications furent réalisées par la suite.

En mémoire du soulèvement courageux des travailleurs de ce pays la ville d’Olten organise pendant tout le mois de septembre un spectacle théâtral, impliquant une centaine d’acteurs amateurs.

Le milliardaire, ancien Conseiller fédéral, fils de pasteur, historien amateur à ses heures perdues, source intarissable d’inspiration et de finances du premier parti politique suisse UDC, connu pour sa rhétorique nationaliste et xénophobe, dont l’arrière grand-père avait immigré en Suisse depuis l’Allemagne en 1861, Christoph Blocher (77 ans), ne se rendra pas à Olten. Il n’a pas la même vision « angélique » des événements de 1918.

Dans une interview accordée à son organe de propagande « Die Weltwoche », jadis un hebdomadaire de gauche, il théorise que « La grève générale de 1918 fut la plus importante crise de l’histoire de la Suisse. Le meneur et agitateur Robert Grimm projeta le renversement de l’ordre établi selon le modèle de la révolution bolchévique. S’il avait réussi, la Suisse serait aujourd’hui une dictature et le peuple vivrait dans la terreur et la misère. »

Ainsi, selon le quotidien « Blick » Monsieur Blocher, a décidé d’organiser, le 14 novembre prochain, son propre spectacle à la gloire des braves soldats, qui souffraient d’ailleurs des mêmes conditions que les manifestants et en plus de la discipline prussienne imposée par le général Wille, et la courageuse bourgeoisie suisse pour avoir défendu les valeurs patriotiques. Il fera défiler, lors d’un important événement, des soldats en uniforme d’époque.

Il faut dire qu’il n’est pas le seul à avoir cette vision des choses dans ce pays, mais il est sans doute le précurseur des mouvements réactionnaires européens, un des premiers à avoir vu venir les dérives du capitalisme financier, dont lui-même avait su grandement profiter, en s’accaparant le potentiel du champ politique à droite des libéraux, décrédibilisés par les crises financières et le démantèlement de l’Etat-social.

Cependant M. Blocher a beau avoir transformé le parti agraire bernois en première force politique du pays il n’a, jusqu’ici, pas réussi à prendre le pouvoir. Le système collégial, qui l’en a empêché, ne lui a pas accordé un deuxième mandat en tant que Conseiller fédéral. D’autre part, contrairement à la Social-démocratie européenne, le Parti socialiste suisse a gardé une certaine estime dans la population pour ne pas avoir cédé aux sirènes du néolibéralisme en 2001, refusant le « Manifeste de Gurten » de la libérale Simonetta Sommaruga, actuelle Conseillère fédérale socialiste.

La mémoire de la « Grève générale » prend une dimension toute particulière en cette année 2018. Depuis que la droite réactionnaire a pris le pouvoir en 2015, cette entente cordiale et la légendaire paix du travail sont sérieusement compromis et les deux Conseillers fédéraux socialistes, empêtrés dans un collège réactionnaire, avalent couleuvre après couleuvre.

Ainsi, la Conseillère fédérale socialiste Simonetta Sommaruga déclare, au sujet d’une initiative de son propre parti qui veut réguler un des systèmes de financement des partis politiques les plus opaques au monde, que cette initiative, qui envisage la déclaration de dons en dessus de CHF 10'000, ne serait « pas compatible avec l’esprit du système politique suisse. » Or il est de notoriété publique que l’entrée au Bundestag allemand du parti fasciste AFD en 2017 avec 12,6% des votes s’était fait largement grâce à des financements en provenance de la Suisse. Serait-il trop audacieux de faire une analogie avec la venue du Führer et Rudolf Hess à Zurich en 1923 sur invitation d’Ulrich Wille ?

Alain Berset, ministre socialiste des affaires sociales, déclare au magazine du grand distributeur Coop au sujet de deux initiatives en faveur d’une agriculture durable, soumises au vote populaire le 23 septembre prochain, qu’elles seraient « contraire à l’esprit du libre échange ».

On pourrait ajouter à la liste, qui est loin d’être exhaustive, la décision de l’exécutif d’assouplir les conditions d’exportation de matériel de guerre dans des régions impliqués dans des conflits armés.

Il est fort à craindre que le capitalisme déchaîné remplace gentiment le capitalisme redistributif dans ce pays. Reste à savoir si sous ces conditions la collégialité et le consensus sont encore la bonne formule.

12:03 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |