29/07/2018

Fromage et vin contre voitures

Tokyo, le 17 juillet 2018, après le CETA le JEFTA. Le président de la toute puissante Commission Européenne, Jean-Claude Juncker, le farceur de Bruxelles, et son acolyte Donald Tusk, président du Conseil Européen, le club des chefs d’états membres, viennent de sceller un traité de libre échange entre l’Union Européenne et le Japon, mis sous toît à la hâte pour punir le vilain gnome de Washington. La commedia dell’arte.

Ce traité, qui couvrira près d’un tiers du PIB mondial (produit intérieur brut), devrait, sous réserve de l’approbation des parlements, européen et nationaux, entrer en vigueur en 2019, juste après le BREXIT. Les multinationales européennes profiteront notamment de la suppression des taxes douanières sur les produits agroalimentaires et les zaibatsus japonais sur celle de ses voitures. Il n’est pas inutile de rappeler à cette occasion que le Japon se trouve à l’autre bout de la terre.

La théorie du libre échange qui date du début du 19ème siècle n’a pas pris une ride. Après avoir lu le livre de chevet de tout capitaliste qui se respecte, “The Wealth of Nations” de l’économiste écossais Adam Smith, l’économiste britannique, David Ricardo, un autodidacte par ailleurs, affina le concept un peu trop brutal du mercantilisme des monarques européens, l’accumulation d’or, en introduisant la notion du partage planétaire du travail, basé sur la considération de ce qu’il appela l’avantage comparatif.

Contrairement à l’avantage absolu du mercantilisme, qui ne prend en compte que l’avantage pécuniaire d’un échange commercial, le coût du travail, l’avantage comparatif prend en considération d’autres éléments, favorisant la spécialisation d’un pays dans la production d’un bien, tels que le climat, les matières premières, les connaissances.

Pour illustrer son propos, Ricardo se servit de l’échange commercial entre la Grande Bretagne et le Portugal de l’époque, notamment de biens de consommation populaires, tels que le vin et le tissu. Le coût de production du Portugal ayant été inférieur à celui de la Grande-Bretagne, l’avantage absolu aurait commandé que le vin et le tissu soient fabriqués tous les deux au Portugal. Néanmoins, le climat britannique étant défavorable à la viticulture et les connaissances portugaises en matière de fabrication de biens industriels, tel que le tissu, insuffisantes, le Portugal se résoudra finalement à cultiver du vin et la Grande Bretagne à fabriquer du tissu.

L'économie planétaire, alimentée par un transport maritime écologique, à l’aide de porte-conteneurs propulsés par des sources d’énergie renouvelable, pourquoi pas ! Après tout, pourquoi les japonais n’auraient ils pas le droit de goûter au vin français ? Si seulement il n’y avait pas le capitalisme.

Dans la logique capitaliste, aux matières premières, dont les sources d’énergies fossiles font partie, sont attachées des privilèges que l’économiste américain Joseph Stiglitz désigne dans son livre “The price of inequality” comme “la rente” (rent-seeking), l’objectif étant l’augmentation de la part dans la richesse planétaire, sans obligation de créer de la valeur ajoutée.

En outre, entre deux projets qui rapportent le même profit, mais dont le profit d’un des deux projets sera généré à plus long terme, le capitaliste choisira le projet à court terme. Le précepte du capitalisme veut qu’un investissement doit générer un profit maximal dans un délai minimal. Ainsi, contrairement aux idées reçues, le progrès n’avance pas grâce au capitalisme mais malgré lui.

Par ailleurs, le capital ne se dirigera pas vers le développement d’un procédé, susceptible de saper son existence, car le double objectif du développement durable est d’une part la protection de l’environnement et d’autre part, à terme, la gratuité des ressources, ce qui est contraire à la logique capitaliste.

L’association non gouvernementale britannique, Greenpeace, l’organisation des coups de poings médiatiques, fut fondée en 1971 et on ne peut pas dire que cinquante ans plus tard, les considérations écologiques pèsent plus lourd dans les décisions politiques. L’ONG Oxfam, crée en 1942, dédiée à la lutte contre les injustices et la pauvreté, connue pour la publication régulière de ses statistiques sur les inégalités, ne semble pas avoir réussi, malgré toute la bonne volonté, à les faire reculer. Serait-ce la faute à une mauvaise approche ?

Ces jours, l’hebdomadaire britannique, The Economist, spécialiste de sujets économiques et politiques, invite ses lecteurs et futurs lecteurs à trouver des idées sur la question: What’s wrong with the world ? C’est dire.

Etant donné que le capitalisme empêche l’avancement du progrès par une allocation des ressources contraire à l’intérêt public, une correction fiscale du revenu et gains sur capital remédierait à cette distorsion, couplée d’une baisse de l’imposition du travail. Quant à la redistribution immatérielle du progrès, jamais dans l’histoire de l’humanité le moment n’a été aussi propice que de nos jours. Il serait toutefois préférable que ces mesures soient prises avant l’extinction de l’humanité.

Quant à la rétribution du travail, le modus vivendi n’a guère changé depuis le Moyen Age, du temps de l’institution de la seigneurie, où le serf obtint le droit de travailler la terre du seigneur pour satisfaire ses propres besoins matériels, à condition de produire un surplus pour la seigneurie, appelé de nos jours intérêt, dividende ou rente, le rôle du seigneur se limitant à l’exercice du pouvoir absolu et à la conduite d’une guerre de temps à autre. Là non plus, pas de changement.

De nos jours, comme au Moyen Age, l’organisation du travail est basé sur un système dictatorial. L’outil de travail, l’entreprise, est en mains d’une poignée d’actionnaires qui ne connaissent le plus souvent rien à l’activité de celle-ci, mais prennent des décisions d’investissement cruciales sur le plan sociétal et environnemental, de concert avec un exécutif, lui-même actionnaire.

Tant que la démocratie se limite à la politique, Greenpeace et Oxfam ont encore de longues années de protestations et actions coup de poing devant eux.

21:14 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

11/07/2018

Political theater

C’est ainsi qu’appelle l’économiste américain Richard Wolff les récentes gesticulations diverses et variées du président des Etats-Unis, et en effet on pourrait ajouter, celles des leaders européens, révélant de manière crue le réel enjeu de ces vitupérations de ce côté de l’Atlantique ou de l’autre, la survie politique de chacun d’entre eux.

En toile de fond, l’émergence de la Chine en tant que puissance économique. Fidèle à la maxime du dernier grand dirigeant chinois, Deng Xiaoping, mort en 1997, (Peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape des souris), l’empire du milieu s’est hissé en moins de trente ans à la deuxième place, dépassant le Japon en 2010, pour se positionner juste derrière les Etats-Unis, pour l’instant.

La “politique du chat et de la souris”, si on peut l’appeler ainsi, consiste à arbitrer entre l’état et le privé pour déterminer lequel des deux est plus efficace. Ainsi, la Chine avait décidé, sous l’égide de Deng Xiaoping, de construire une puissance économique en battant le capitalisme avec ses propres armes. En invitant les multinationales de la terre entière à transformer son pays, encore largement dominé par l’agriculture, en “premier atelier du monde”, il avait, du même coup réussi à vider de leur substance les bases industrielles de ses concurrents. Fallait y penser.

Certes, les conditions sous lesquelles s’était faite cette transformation furent quelque peu rudes, exode rural massif vers les centres de production côtières, sans aucune considération pour l’impact sociologique et environnemental, exploitation d’une main d’oeuvre docile et bon marché, taux d’imposition défiant toute concurrence, suppression de la liberté de presse etc. Tout à fait au goût des investisseurs.

La prochaine étape sera la redistribution de cette richesse dans le but de fortifier l’économie domestique et réduire la dépendance trop importante à l’export, et là il faut dire que les autorités chinoises ont montré de la doigté, notamment en matière de politique salariale. Entre 2008, lors de l’éclatement de la crise financière, et aujourd’hui, le revenu chinois per capita a augmenté de 2’000 USD à 8’000 USD par année, tandis qu’aux Etats-Unis et en Europe les salaires stagnent depuis quarante ans. Ainsi, en 2018 pour la première fois dans l’histoire, le volume du commerce de détail chinois dépassera celui des Etats-Unis, une conséquence directe de cette politique plutôt habile. Pas besoin d’un diplôme en sciences économiques pour deviner où les multinationales continueront à investir à l’avenir et où elles vendront leurs produits.

Bien entendu, le président américain sait tout cela, raison pour laquelle les récentes gesticulations en matière de punitions tarifaires et autres sottises sont de la politique politicienne domestique américaine. Cette éjaculation de testostérone vise à satisfaire sa clientèle américaine et à jouer les uns contre les autres. En imposant ces punitions tarifaires il ridiculise avant tout l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) de pair avec ses partenaires européens qui, après près 40 ans ans de suivisme aveugle en matière de politique économique et de soumission docile à la Pax Amaricana se voient présenter la facture.

Nous vivons une époque du “sauve qui peut”. Ces mesures tarifaires, qui, par ailleurs toucheront surtout les multinationales américaines, étant donné que la moitié des produits en provenance de la Chine y sont également fabriqués par des entreprises américaines, ralentiront l’économie, et de l’autre côté la massive réduction de l’imposition des entreprises et grosses fortunes, qui commence à faire des petits en Europe, creuseront encore davantage le déficit budgétaire et augmenteront les besoins de financement de l’état au moment même où les taux d’intérêt commencent à augmenter à nouveau, suite à l’arrêt de ce qu’on appelle le “quantitative easing” par la Réserve Fédérale depuis 2014, le rachat de titres gouvernementaux, et la revente active de ces titres sur le marché depuis septembre 2017.

La dette cumulée de l’état américain a ainsi doublé depuis le début de la présidence Obama, coïncidant avec la crise financière de 2008, pour atteindre 21’000 mia USD aujourd’hui, dont 14’700 mia USD est détenue par le public, dont la moitié par des gouvernements et investisseurs étrangers. La Chine détient 1’190 mia USD, le Japon 1’040 mia USD, suivi par l’Irlande avec 318 mia USD, le Brésil avec 286 mia USD, la Grande Bretagne avec 264 mia USD, le Luxembourg avec 222 mia USD, la Suisse avec 245 mia USD, les Iles Cayman avec 243 mia USD et la Belgique avec 126 mia USD. Hong Kong, Taiwan, l’Inde et l’Arabie Saoudite détiennent chacun entre 151 et 196 mia USD.

La Chine et le Japon sont ainsi devenus les banquiers des Etats-Unis, finançant les importations des consommateurs américains, un peu comme l’Allemagne le fait avec la Grèce, avec la notable différence que les Etats-Unis ont le privilège de pouvoir s’endetter dans leur propres monnaie à volonté.

Tout cela ne serait pas si grave si les autres acteurs de l’économie se portaient bien, financièrement parlant. Toutefois, il se trouve que le niveau d’endettement des sociétés américaines est à un niveau historique, car les décideurs et créateurs d’emploi ont profité de dix ans de crédit à taux zéro pour racheter les actions des entreprises dont ils sont en charge, chargeant les bilans avec une montagne de dette, dans le but de profiter personnellement de l’augmentation de la valeur boursière des actions, car une part importante de leur salaire est versée sous forme d’actions et options sur actions.

Et les salariés américains dans tout cela ? En 2017 80,4 mio employés ont touché un salaire horaire représentant 58,3% du salaire moyen, la population des Etats-Unis étant de 325 mio d’habitants. Un rapport de NLIHC (National Low Income Housing Coalition) révèle qu’aucun employé américain qui touche le salaire minimum ne peut s’offrir un appartement de deux pièces, peu importe dans quel Etat ou quelle ville et 40% des américains sont incapables de faire face à une dépense inattendue de 400 USD. Le niveau d’endettement des ménages a atteint un niveau absolument préoccupant, 4’000 mia USD pour le crédit à la consommation, en augmentation de 47% depuis la crise de 2008 et 1’480 mia USD en prêts étudiants, en augmentation de 700%.

Le bloggeur, avocat et commentateur politique populaire Mark Bruenig vient de publier, sur le site du think tank “People’s policy projet”, associé à la plateforme “Patreon”, une étude qui démontre qu’une famille américaine dont le père ou la mère a moins de 35 ans dispose d’une fortune nette, médian, de 1’250 USD, en baisse par rapport aux 7’846 USD en 1995.

Les médias américains parlent de reprise économique faisant défiler des statistiques économiques multicolores, tels que le taux de chômage censé se situer à 4%, un niveau historiquement bas, mais qui en réalité devrait se situer plutôt proche de 10% ou 20% si on incluait les 96 mio de citoyens qui n’ont plus droit aux allocations de chômage et ceux qui ont abandonné les recherches (U6 measures).

Il y a en Europe des gouvernements qui voudraient appliquer la même politique économique que les Etats-Unis, certains l’ont déjà fait, d’autres commencent. Les “laissés pour compte” du parti fasciste AFD, actuellement sur le point de dépasser les sociaux-démocrates selon de récents sondages en tout cas sont entrés avec fracas au Bundestag au mois de septembre 2017 avec un score de 12,6%. Par conséquent, en Europe, les dirigeants utilisent un autre écran de fumée, la supposée crise migratoire, partiellement causée par la Pax Americana, les Etats-Unis étant actuellement impliqués dans des conflits armés dans plus de 70 pays, or le nombre de migrants, on parle d'environ 200'000 par année, est, si on compare le chiffre avec la population européenne, qui compte près de 500 mio d'habitants, un pétard mouillé.

En ce qui concerne le capital, il observe. La droite libérale européenne semble actuellement perdre des points tandis que la droite extrême semble en gagner. Comme pour la Chine, il n’aura pas d’état d’âme.

15:11 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |