26/06/2018

Par exemple Amazon

La ville de Seattle dans l’état de Washington abrite sur son territoire quelques unes des plus importantes entreprises américaines, dont la multinationale informatique Microsoft, l’entreprise de commerce électronique Amazon et la chaîne de cafés Starbucks, pour ne nommer que les plus connues. Cet essor économique, la ville le doit au succès du technopôle “Sillicon Valley”, situé dans la baie de San Francisco, qui, après l’éclatement de la bulle internet, a retrouvé ses couleurs.

La société Amazon, fondée en 1994, qui emploie actuellement 500’000 personnes à travers le monde, dont 40’000 dans la région de Seattle, peut s’enorgueillir d’avoir crée, en 2017, à elle seule, 130’000 nouvelles places de travail. Avec une capitalisation boursière qui frôle les 800 mia USD on peut parler d’un acteur économique d’un certain poids, et son fondateur, Jeff Bezos, qui dispose à lui seul d’une fortune personnelle de 140 mia USD, en augmentation de 40 mia USD depuis le début de l’année 2018 (40’000 mio USD), peut se vanter d’être l’individu le plus riche de la planète.

Il se trouve que la ville de Seattle, à l’instar de la ville de San Francisco, est confrontée à un sérieux problème, un dégât collatéral de cet essor économique en quelque sorte, une crise du logement sans précédent. Selon une étude de l’association NLIHC (National Low Income Housing Coalition) un individu devrait disposer d’un salaire annuel de 61’000 USD pour pouvoir se payer la location d’un appartement d’une pièce plus cuisine au centre de Seattle. Près de la moitié des habitants de la région du comté de King dépensent ainsi plus d’un tiers de leurs revenus en frais de logement.

Considérant que le salaire moyen d’un employé de la société Amazon s’élève à 28’500 USD par année, on comprend aisément qu’il n’est pas éligible pour un appartement à Seattle. Pour arriver à joindre les deux bouts, comme on dit en langage populaire, l’Etat vient en aide aux plus démunis, dont bon nombre sont salariés de la firme. En effet, le SNAP (Supplemental Nutrition Assistance Program), un programme alimentaire fédéral, doté d’un budget annuel de 70 mia USD, fournit une assistance aux personnes et familles à faibles revenus sous forme de “bons de repas” ou “food stamps”. Dans l’état d’Arizona par exemple, un tiers des employés d’Amazon sont au bénéfice de ce programme gouvernemental, dans d’autres états le chiffre est plus proche de 10% (The Intercept).

D’ici 2021, Amazon occupera 50% du marché de la distribution online aux Etats-Unis, dont la distribution de repas pour les plus nécessiteux, un marché intéressant. Cette expansion est partiellement financée par d’importants allègements fiscaux (The Intercept). Dans ce domaine Amazon sait déployer des efforts de persuasion considérables, notamment contre le prélèvement de la TVA sur ses produits, en vain, pour l’instant. En dehors des Etats-Unis toutefois la bataille continue. En Australie par exemple, Amazon menace de refuser aux consommateurs l’accès à son site, objectant une loi qui oblige les distributeurs online de prélever la TVA. (Financial Times)

Quoi qu’il en soit, Amazon ne manque pas d’arguments pour faire plier les plus progressistes des élus. Pour ne prendre qu’un exemple des moyens de pression dont dispose la firme, la future construction de son deuxième QG sur sol américain. Courtisée par de nombreuses villes et états, se portant candidats, offrant des allègements fiscaux et autres aménagements à tout va, Amazon a l’embarras du choix. Ainsi l’état de Michigan propose sa capitale Detroit, durement touchée par la délocalisation de son industrie automobile, moyennant des allègements fiscaux de 4 mia USD. Seulement, le berceau de l’automobile ne se trouve même pas sur la liste des 20 finalistes (Financial Times). Ce jeu du chat et de la souris a atteint un nouveau paroxysme de l’absurdité avec un épisode qui se joue ces jours dans sa ville natale, Seattle.

Il se trouve que dans la région de la cité émeraude 11,8% de la population vit sous le seuil de pauvreté et 10’000 dorment dans la rue chaque nuit. Pour venir à bout de ce problème, du moins partiellement, le conseil municipal a décidé, il y a un mois, d’instaurer une nouvelle taxe en faveur de ses citoyens sans abri, prélevée sur les bénéfices des entreprises enregistrant plus de 20 mio USD par année. Sous la pression des milieux économiques locaux, le projet de loi avait subi quelques modifications, notamment une réduction du montant de la taxe à 275 USD par employé et par année au lieu de 500 USD. Ce nouvel impôt aurait généré la modique somme de 48 mio USD par année en faveur des plus démunis.

Non contents de la réduction obtenue, une coalition sous l’intitulé “no tax on jobs” s’était formée sous la houlette d’Amazon et Starbucks, pour faire couler le projet une fois pour toutes. Chose promise, chose due, le conseil municipal s’est finalement plié aux exigeances des milieux économiques et a voté à l’unanimité, 7 voix contre 2, l’abrogation de la loi. La maire Jenny Durkan n’y était sans doute pas pour rien dans l’affaire. Les élections de mi-mandat s’approchant, son parti, le Parti Démocrate, a sans doute voulu se positionner. En faveur du statu quo.

Le prophète Karl Marx se serait délecté de ce cas d’école de l’autodestruction du capitalisme que représente la société Amazon. En effet, Amazon détruira Wal Mart. Les nombreux commerçants qui ont signé la pétition “no tax on jobs” ont fourni un soutient utile aux fossoyeur de la grande distribution par leur geste.

On pourrait mettre tout cela sur le compte de la destruction créatrice prônée par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter mais c’est beaucoup plus que cela. Avec la désintégration de l’Union Soviétique les académies des sciences économiques ont jeté Marx dans la poubelle de l’histoire pour de bon, or Marx et le système soviétique sont probablement aussi antinomiques que le travail et le capital. Marx est mort en 1883, la révolution russe eut lieu en 1917, il était donc trop tard pour qu’il donne son avis.

La pression sur les salaires dans le but d’accroître le rendement du capital tout en érodant le pouvoir d’achat des consommateurs, la base même du capitalisme, sa raison d’être, n’est pas une invention de Jeff Bezos qui, par ailleurs n’a rien inventé du tout. Ce qui se vérifie au niveau de l’individu se vérifie au niveau d’une nation. L’économie américaine est proche de l’implosion, c’est un secret de polichinelle. Après avoir détruit son industrie en la délocalisant en Chine, elle a, du même coup détruit son pouvoir d’achat. Donald Trump vient de s’en apercevoir.

12:27 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

Commentaires

Ce cas d'école met surtout en lumière l'incurie des élus qui s'étaient prononcés dans un premier temps à l'unanimité pour le prélèvement de cette taxe et qui ont retourné leur veste à la première menace d'Amazon.
https://www.wired.com/story/this-week-shows-how-hard-it-is-to-curb-big-tech?mbid=nl_061418_daily_list1_p3&CNDID=52112216

Écrit par : Pierre Jenni | 26/06/2018

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