16/05/2018

La multiplication des pains selon Matthieu

Le peuple suisse sera appelé aux urnes une nouvelle fois le 10 juin prochain. Deux objets sont au menu, un référendum contre une nouvelle loi sur les jeux d’argent, pour amuser la galerie, et, une initiative du nom de « Monnaie pleine », qui elle, en revanche, devrait intéresser nos voisins au plus haut point. D’une part, parce que la Suisse compte parmi les places financières les plus importantes de la planète, également patrie de quelques unes des plus grandes sociétés multinationales, et d’autre part par le rôle que joue le franc suisse sur la scène internationale, notamment en tant que valeur refuge en périodes tempétueuses, qui seront au rendez-vous à nouveau sous peu.

Il s’agit de la renationalisation de la création monétaire.

Que tout le monde se rassure, cette initiative sera refusée. Mais là n’est pas la question. D’abord, rien que le fait qu’elle ait abouti devant le peuple est déjà un exploit. Cela démontre que des matières, à première vue aussi indigestes que l’économie et la finance, se transmettent aisément aux néophyte, avec un peu de pédagogie, ce qui est d’autant plus important que c’est dans ces matières que se trouve la clé de la répartition des richesses. Cet acte pédagogique, dont les partis politiques font cruellement défaut, pour d’évidentes raisons, est à saluer. Ce n’est donc pas une surprise que les partis politiques recommandent tous le refus de l’initiative, à l’exception des « Verts » qui laissent à leurs membres la liberté de vote.

Il s’agira donc de scruter attentivement son taux d’acceptation, un indicateur qui donnera une idée, à quel degré le peuple est mûr pour un changement de modèle de société. Entre 40% et 45% serait un signe fort.

Il se trouve que les crises financières sont aussi indissociables du système capitaliste que l’œuf et la poule. Prenant le relais du féodalisme il y a 200 ans, le capitalisme promit liberté, égalité et fraternité. Ce qu’il a produit depuis, c’est une crise financière à peu près tous les 10 ans, et une inégalité entre les hommes, qui, actuellement, atteint un paroxysme, qu’il faut chercher dans les annales de l’histoire de l’humanité. Peut-être aux temps des pharaons dans l’Egypte antique.

La dernière crise financière date de 2008, crise que les pouvoirs publics se résignèrent à résoudre par l’activation de la planche à billets, une intervention qu’en temps normaux, entre les crises, le capitaliste craint comme le diable l’eau bénite, orthodoxie financière oblige, autorisant du même coup des nationalisations de banques (UBS, AIG, Freddie Mac et Fannie Mae, Northern Rock) une hérésie absolue, en temps normaux, et des recapitalisations de banques avec de l’argent public, pas autorisées par les disciples de l’école monétariste, en temps normaux.

Les remèdes, pour sortir de la crise qu’elle a elle-même provoquée, la finance se les octroie elle-même, à doses homéopathiques, à la barbe des politiques, qui, par ignorance ou intérêt, c’est selon, suivant l’avis des experts.

Au menu il y a « l’augmentation des fonds propres pour les banques, la limitation des investissements d’entités bancaires dans des fonds d’investissement, l’encadrement de certains produits dérivés financiers, protection renforcée pour le consommateur et l’actionnaire, protection renforcée pour les demandeurs de crédits », et ainsi de suite (Dodd-Frank Wall Street Reform and Consumer Protection Act, adopté sous le la présidence Obama en 2010.). Pour la petite histoire, les produits dérivés qui ont causé l’effondrement en 2008 sont à nouveau très en vogue à Wall Street.

Sur le site internet du Parti Socialiste Suisse, un de ses économistes, Dr. Samuel Bendahan, conseiller national et membre de la commission des finances, maître de recherche en sciences économiques et administrateur de la « Banque Cantonale Neuchâteloise », appelle l’initiative « Monnaie pleine » un « bon vieux piège à souris, un appât alléchant et un désastre si l’on cède à la tentation » et explique, avec des mots simples, que tout le monde peut comprendre, le fonctionnement de notre système monétaire, et, en effet celui de tous les pays industrialisés.

Ainsi va l’histoire du Dr. Bendahan, je cite : « Lorsque vous déposez de l’argent à la banque, sur votre compte, la banque ne se contente pas de le stocker dans un coffre-fort. Avec l’ensemble de ce que ses clients ont déposé, la banque peut faire travailler cet argent. Le regroupement de tous les dépôts constitue une somme considérable, qui peut être utilisée pour octroyer des prêts hypothécaires ou soutenir des projets. Bref l’argent que vous déposez est en partie prêté. L’initiative « Monnaie pleine » veut interdire cela (?) ». Suivent quelques banalités que l’intéressé peut consulter sur son blog.

Dr. Bendahan prend donc le lecteur, électeur, par la main, ou pour un idiot, c’est selon. En tant que néophyte j’ai dû faire un peu de lecture, mais je crois avoir compris. Monsieur Bendahan omet, sans doute par manque de place, la deuxième partie de l’histoire, la plus intéressante, la création monétaire « ex nihilo », du néant, à partir de rien, appelée également « système des réserves fractionnaires ».

Après avoir reçu les sous du client à Monsieur Bendahan, disant 100, la banque garde 10 dans ses coffres, au cas où le client aurait besoin de liquidité et prête, en créant 90 de plus dans ses livres, à un autre client, client qui veut construire une maison ou acheter une machine à remonter le temps. Il y a donc, comme par miracle 190 dans le système bancaire, au lieu de 100. Le client qui construit paie les ouvriers et l’entrepreneur charge ses clients pour voyager dans le temps. Tous déposent, à leur tour, les 90 (ou une grande partie) dans la banque. Celle-ci garde 9 et prête 81 à un autre client. Là il y a déjà 271 dans le système, auxquels il faudra ajouter les intérêts et les intérêts sur les intérêts, que la banque prélève, sur de l’argent qu’elle aura crée elle-même.

Le texte de l’initiative prévoit, entre autre, que « ce sera dorénavant la Confédération qui garantira l’approvisionnement de l’économie en argent et services financiers », que « la loi organisera le marché financier dans l’intérêt du pays », qu’« elle gèrera la masse monétaire et garantira le fonctionnement du trafic de paiements », qu’« elle mettra en circulation, sans dette, l’argent nouvellement émis ».

Les collectivités publiques se financeraient dorénavant directement auprès de la Banque Nationale, contournant ainsi le système bancaire privé, qui, au fond, ne fait rien d’autre que de s’entremettre pour encaisser quelques points de base, comme on dit dans les cercles initiés, au passage, sans risque.

Les arguments des opposants, la classe politique « in corpore », de concert avec les médias, sont un ramassis de justifications, prêtes à l’usage, quand le statut-quoi est contesté: « un modèle jamais testé », « la Suisse en tant que cobaye », (il paraît qu’il y a un complot de mouvements, actifs dans 25 pays, cherchant à utiliser la Suisse comme terrain d’essai), « un eldorado pour les spéculateurs » (jamais testé, incertain, donc en proie à la spéculation), « hausse des frais bancaires, plus de versement d’intérêts pour les clients », (Du fait que les banques devraient comptabiliser les comptes, utilisés pour le trafic de paiement, hors bilan, elles ne paieraient plus d’intérêt et chargeraient des frais élevés à leurs clients), et que, de toute façon, « les dépôts des clients sont déjà garantis à contre-valeur de CHF 100'000 chacun». Seulement, avec l’initiative ils seraient tous garantis à 100% (ndlr).

Faute de pouvoir recommander l’acceptation de cette initiative, le « Parti Socialiste Suisse » aurait tout de même pu faire preuve d’un peu de courage, sans prendre trop de risque, prendre comme exemple les « Verts » et laisser le libre choix à ses membres. Au lieu de cela il publie des contrevérités sur son site internet, préférant contribuer à faire couler une initiative, à l’instar de « pro-service public » en 2016, qui aurait pu contribuer à la répartition des richesses, pourtant si chère aux camarades.

L’amnésie du Dr. Bendahan et du « Parti Socialiste Suisse » en matière d’économie s’explique aisément par la nature même du système politique suisse, la collégialité de l’exécutif. En effet, corseté dans un collège de conseillers fédéraux bourgeois voire réactionnaires, les deux ministres socialistes n’ont qu’à bien se tenir.

A ce sujet, il est intéressant de noter, par ailleurs, que le dernier conseiller fédéral à avoir jeté l’éponge, il y a quelques mois seulement, fut pourtant un libéral, dégouté par la politique ultralibérale menée par ses pairs, c’est dire.

10:37 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (5) | | | |

Commentaires

Grand merci d'avoir pris le soin de nous apporter tous ces éléments.
Il est vrai que le système économico-financier doit muter si on ne veut pas chuter comme il en apparaît des prémisses dans l'assurance maladie obligatoire.
Tant que tout roule, le peuple a tendance à ne pas se réveiller suffisamment ou alors, à parer au plus pressé soit aux signaux avant-coureurs.

Écrit par : Marie-France de Meuron | 14/05/2018

Répondre à ce commentaire

Tout ce que je vais dire ici est évidemment faux… mais quand-même vrai, parce que c'est la réalité.

Donc, si vous achetez un appartement ou une maison, vous avez aujourd'hui meilleur temps de conserver un maximum de votre "vrai" argent en lieu sûr et d'en investir à titre de fonds propre que le strict minimum exigé par votre banquier. Après, il se chargera de vous procurer suffisamment de "faux" argent à bas prix… plutôt beaucoup que peu, pour qu'il gagne bien sa vie.

Notez que c'est un peu comme le prix du lait pour les producteurs, plus il baisse, plus ceux-ci sont tentés d'en produire… et plus ils en produisent, plus les ditributeurs sont tentés d'en abaisser le prix. etc., etc.

Je vous ai bien dit que tout ce que j'allais dire ici est évidemment faux !

La seule chose qui vraie, c'est que la varie monnaie pleine, ce sont les deux kilos de viennerlis que vous avez caché dans l'armoire de la grand-mère.

Écrit par : petard | 14/05/2018

Répondre à ce commentaire

"Tant que tout roule" pour soi, proches et amis, etc., ma foi bien désolé pour les autres en même temps que tant pis pour eux.

La Cène distribue du pain et du vin.

La communion catholique qui invite les communiants à suivre le trajet de l'hostie en eux-mêmes rejoint la parole évangélique: "Là où est ton coeur, là est ton trésor."!

Cathos, pas de vin pour les fidèles.

Le vin portant à l'ivresse confirmerait certaines images de saints aux yeux levés au ciel mais le pain comme l'hostie pénètrent au plus profond de soi... en notre for intérieur.

Etonnant de ne pas offrir du pain azyme, sans levain, évoquant ce qu'est la Pâque juive vécue par le Christ en son ultime repas, soit la sortie d'Egypte.
azyme
On pourrait faire distribuer ou "circuler" ce pain azyme très fin en même temps qu'excellent pour les estomacs fragiles non pas en le distribuant mais en le faisant passer dans les rangs des fidèles ainsi appelés non pas tant à la distribution, selon l'humeur du moment, mais au partage tant religieux, fraternel que civil.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 14/05/2018

Répondre à ce commentaire

Merci pour ces explications, car je suis persuadé que nous aurons droit à un enfumage propre en ordre. Il est incroyable que la création monétaire soit en mains privées. Que des socialistes s'opposent à ce projet de nationalisation en dit long sur le fait qu'ils sont de droite et ont renié les idées de la gauche, sans parler des idées marxistes. Leur imposer un lecture du Manifeste? Car visiblement, ils ne l'ont jamais lu. D

Écrit par : Daniel | 14/05/2018

Répondre à ce commentaire

J'abonde et y ajoute la question soulevée par (Ch. Macherel?) lors de nos dernières votations sur nos élus genevois,
quant au pourcentage anormal et inexpliqué, du nombre incroyablement élevé de bulletins décrétés "nuls" par la Chancellerie.

Écrit par : divergente | 16/05/2018

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.