03/12/2017

Bonnes nouvelles de la tour d’ivoire

Les économistes de la vénérable « Organisation de coopération et de développement économique » OCDE ont mis le champagne au frais. L’économie mondiale progresserait à son rythme le plus élevé depuis 2010.

Ainsi, la tour d’ivoire annonce que « le PIB mondial (produit intérieur brut) augmenterait de 3,6% en 2017 et 3,7% en 2018 et les moteurs de la reprise se seraient rallumés un à un. Le commerce mondial aurait redémarré. Les carnets de commandes des entreprises se rempliraient et l’investissement repartirait. Les créations d’emplois accéléreraient et les indicateurs de confiance élevés se traduiraient en dépense de consommation de plus en plus robustes (Le Monde) ». Tout est relatif, dirait Einstein. Après la crise de 2008 probablement un feu de paille. Mais bon, ce n’est pas le sujet.

Crée en 1948 sur les débris de la deuxième guerre mondiale et issue du plan Marshall, cette opération de sauvetage américaine d’une Europe dévastée, l’« Organisation européenne de coopération économique » est devenue, en 1961, l’OCDE d’aujourd’hui, une organisation qui compte 35 pays membres, tout en excluant le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine (BRIC).
Le plan Marshall fut d’ailleurs âprement critiqué à l’époque par d’éminents économistes d’obédience libérale tels que l’autrichien Ludwig von Mises, maître à penser de Friedrich Hayek, lui-même inspirateur de la regrettée Lady Thatcher. Mises mit en garde contre le fait que « le subventionnement de l‘Europe par les Etats-Unis empêcherait des réformes nécessaires telles que l’arrêt de la planification centralisée et la restauration du libre marché. » Comme quoi.

Pour revenir à la notion de croissance, si chère à l’oracle de Paris, elle fut sans doute la préoccupation majeure de la reconstruction de l’Europe, et l’économie de l’offre, une évidence. En 2017 toutefois il ne s’agit plus de reconstruire mais de redistribuer. En consultant toutefois les objectifs du « think tank » on devine le think du tank.

Son objectif principal est, selon Wikipedia, « d’encourager la libéralisation économique au travers du libre-échange et la concurrence pour favoriser l’innovation et les gains de productivité. Pour lutter contre le chômage, l’OCDE recommande notamment la flexibilisation du marché du travail ».

En bonne donneuse de leçon la vénérable institution émet néanmoins quelques mises en garde. Elle rappelle notamment les « décideurs » à leur devoir et les incite « à accélérer l’investissement et à améliorer la productivité pour augmenter les salaires réels, dans le but de rendre la croissance plus inclusive. » (Le Monde) En langage néolibéral cela s’appelle l’autorégulation. Un vœu pieux et la quadrature du cercle pour ceux qui suivent les recommandations de l’oracle parisien à la lettre.

En outre, il, l’oracle donc, trouve l’amélioration sur le front de l’emploi « inégale » car elle cacherait « la multiplication d’emplois de mauvaises qualité, (En Allemagne on les appelle « mini jobs ndlr) « les salaires, plus spécialement ceux du bas de l’échelle (Les emplois qualifiés sont désormais touchés au même titre ndlr) progresseraient très modestement dans la plupart des grandes économies, une anémie qui durerait depuis une décennie ». (Dans certains pays, comme les Etats-Unis et l’Angleterre, elle dure depuis bien plus qu’une décennie ndlr) « et alimenterait le mécontentement populaire ». C’est fait ! En tout cas, l’entrée de l’extrême droite au parlement allemand soutient la thèse.

Dans son rapport l’OCDE dénonce « le poids démesuré de la dette des ménages et des entreprises », ainsi que « l’euphorie boursière qui ne reflète pas la reprise et constitue un facteur de fragilité. » Ben voyons. Et, si les deux facteurs étaient liés. Les « décideurs » qui vident les entreprises de leur substance en distribuant des dividendes plutôt que d’investir, des actionnaires qui eux investissent en bourse plutôt que de consommer, ainsi que les ménages lambdas qui consomment à crédit, parce que les salaires sont trop bas.

Les états étant endettés à leur tour on se demande où se trouvent les créanciers, car au niveau mondial il devrait y avoir également un créancier pour chaque créance. L’argent ne se volatilise pas comme ça. Il se pourrait toutefois que l’OCDE se serve des statistiques fiscales, ce qui expliquerait ceci.

Quoi qu’il en soit, Catherine Mann, économiste en chef « incite les gouvernements à profiter de la fenêtre de tire offerte par l’embellie conjoncturelle pour mettre le cap sur les réformes » et il faut dire que certains ne s’en privent pas.
Loin de se limiter aux seuls recommandations économiques, l’organisation émet également des avis dans d’autres domaines, sociétaux, de gouvernance, de finances publiques, d’innovation et de durabilité, ce qui l’amène à se heurter à ses propres contradictions en s’essayant à la quadrature du cercle.

Elle recommande notamment à la Suisse, pourtant premier de classe en matière de libéralisme économique, de « réduire ses aides à l’agriculture, réduire les restrictions liées aux échanges de biens et de services, notamment de produits agricoles et de terminer les négociations de libre-échange avec l’Asie et les pays d’Amérique Latine et, simultanément, elle déplore « une péjoration de la qualité de l’eau et la mise en danger de la biodiversité due à une agriculture intensive et l’utilisation excessive de pesticides.» Elle conseille « d’améliorer l’efficience des dépenses publiques (les réduire) ce qui permettrait de libérer les ressources pour financer des mesures (lesquelles ?) destinées à renforcer la croissance (encore et toujours la croissance) et à la rendre plus inclusive (augmenter les salaires ?). » En outre elle souhaite voir « le renforcement de la présence capitalistique du secteur privé et de lever les obstacles à l’entrée dans les secteurs de l’énergie, des télécommunications et des transports (privatisations).

La Suisse est probablement un des seuls pays au monde dans lequel le capitalisme fonctionne encore pour le bien du plus grand nombre et ceci pour deux raisons. Nous disposons d’un secteur public efficace et nous avons ajouté au partage du pouvoir politique et le principe des « checks and balances », la démocratie directe, ce qui nous a amené la stabilité et, last but not least, la paix du travail. De nombreux populistes et autres apprentis sorciers se sont cassés les dents sur ce système. Tempi passati ?

En tous cas, depuis quelque temps, plus précisément depuis le glissement à droite du parlement en 2015, la Suisse prend davantage à cœur les recommandations de l’OCDE et les velléités du capitalisme sauvage. Moins d’état. Quelques exemples. Le nombre de suisses, incapables de payer leurs cotisations obligatoire de caisse maladie a quadruplé depuis 2014, 307'000 enfants sont touchés ou menacés de pauvreté, plus d’une personne sur cinq ne peut pas faire face à une dépense imprévue de plus de CHF 2'500.00. Selon la fondation « Caritas » 30% de la population court un risque de glisser dans la pauvreté Par ailleurs, le canton de Fribourg vient de décider d’augmenter les taxes universitaires de 35%, un canton loin d’être dans le besoin avec une fortune nette qui dépasse le milliard.

Pourtant, avec une fortune moyenne de quelque 528'000 CHF les suisses sont les êtres les plus riches sur la planète. En moyenne, car la concentration des fortunes est également la plus élevée au monde. Avec la tête dans le four et les pieds au congélateur, en moyenne, les suisses vont bien. Pas que les suisses.

13:13 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |