14/08/2016

Privatiser l’eau, l’air, la santé et l’argent ?

L’état c’est moi affirma Louis XIV, le roi soleil, aujourd’hui remplacé par le pouvoir économique. Mais, qu’est-ce que c’est que ce pouvoir économique ? Une entité abstraite et insaisissable ? Non, des hommes et des femmes en chair et en os, des citoyens, taxables et justiciables.

Quand l’ancien patron de Nestlé, un citoyen de son pays lui aussi, estime que, pour une meilleure gestion des ressources, l’eau potable doit avoir un prix économique, c’est un simple citoyen qui s'exprime, citoyen dont l'opinion vaut celle de n'importe qui d'autre.

La raison d’être de l’économie est la maximisation du profit et celle de la politique l’intérêt public. C’est très bien ainsi. Il ne faut pas mélanger les deux.

Derrière le souci philanthrope de Nestlé se cache une quête, vieille comme le monde, la quête du pouvoir, habilement dissimulée derrière une ruse, celle de la mission désintéressée de la gestion de l’eau par Nestlé pour le bien de l’humanité, un mélange des genres dangereux que nous connaissons dans de nombreux autres domaines, santé, service public, éducation.

Le droit de polluer, ou taxe carbone, une invention des adeptes du libre marché, bien ficelée, est vendue aux principaux chefs d’états de la planète et avalisée, avec le protocole de Kyoto, en 1997. L’objectif est louable, la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Le principe est simple. Les entreprises qui polluent peu ont le droit de monnayer leur « droit de polluer » en le vendant à des entreprises qui polluent beaucoup. La sacro-sainte incitation pécuniaire, si chère aux réformes sociales et au libre marché, à l’instar de la réforme Hartz IV en Allemagne qui a permis la création des emplois à 1 euro l’heure ou le crédit impôt compétitivité, le CICE, à la faveur des entreprises du CAC 40, qui a coûté la somme de 45 mia EUR à l’état français. Crédit impôt, faut-il le rappeler, instauré pour inciter les entreprises à créer des emplois. Un vœu pieux, et les actionnaires sont aux anges.

Pour revenir à la taxe carbone. La crédulité des pouvoirs publiques face à l’omnipotence d’une logique mercantile a mené à la casse du siècle (Mediapart), la fraude au Co2. Il se trouve que les droits de polluer sont négociés, comme des actions, à travers la bourse du carbone « Europeen Union Emissions Trading Scheme », fondée en 2005. Seulement, dans certains pays, européens, ces droits sont sujets à la TVA, dans d’autres pas. Ainsi des petits malins ont trouvé un truc, pour acheter, à travers des sociétés « offshore », encore elles, des droits hors TVA pour les revendre avec TVA, faisant disparaître les profits dans des comptes, détenus par des sociétés « offshore », décidément. Les pouvoirs publics regrettent et le procès est en cours.

La confiance au libre marché a coûté à l’Union Européenne la somme de 5 mia EU et 1,8 mia EU à l’état français.

En ce qui concerne le marché de la santé, là c’est la sacro-sainte compétition qui sauve le système. Ainsi, les assureurs se battent férocement contre la concurrence pour gagner les faveurs des clients dans le « libre marché » sans intervention de l’état. Ceci pour la théorie.

Quand des prestations, telle que l’assurance maladie, sont obligatoires, le client n’a pas le choix. Quand le vendeur de chaussures essaie de vendre ses chaussures, le client a le choix. La compagnie d’assurances, soumise aux règles de l’économie de marché, la maximisation du profit, reçoit, à l’instar de l’industrie pharmaceutique, de la collectivité une denrée dont le marchand de chaussures ne peut que rêver, des clients, forcés d’acheter, ou, dans notre cas contracter une police d’assurance ou consommer des médicaments. Certes, les conditions sont réglées par le législateur et l’assureur n’est pas censé faire du bénéfice avec la LAMAL. Faisons-lui donc confiance !

Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, l’argent est un bien public, à l’instar de l’eau et de l’air. Ce n’est pas l’avis de Jens Weidmann, président de la Bundesbank, membre du système des banques centrales européennes.

Ainsi il déclare, lors d’une interview avec le quotidien allemand « Die Zeit », que la création monétaire doit s’éloigner encore davantage de l’influence des pouvoirs publics. Voilà l’affirmation d’un émissaire du gotha de la finance qui n’a décidément rien appris de la crise de 2008. C’est comme avec la religion, on n’en change pas.

Ceux qui s’intéressent un peu aux rubriques économiques de la presse, ont pu constater récemment que nous sommes, une fois de plus, à l’aube d’une crise financière majeure. On commence à avoir l’habitude.

Ainsi, les banques italiennes ne sont pas solides, il paraît. Monsieur Weidmann, exclue cette fois toute intervention de l’état pour sauver les banques. Les investisseurs devront boire la tasse. Les investisseurs ? Il est impossible, en tant que citoyen de notre système capitaliste de fonctionner sans avoir un compte bancaire. Donc, nous sommes tous des investisseurs, protégés à hauteur de CHF 100'000 par tête, par l’état, et pour le reste…

Chaque citoyen est donc invité à évaluer la solidité de sa banque avant d’ouvrir un compte. C’est le libre marché. Quand on nous tient par la barbichette.

L’économie européenne stagne, les taux de chômage sont à leur apogée et les indices boursiers, qui ne reflètent plus la réalité économique, battent des records. Des sommes astronomiques continuent à chasser des sommes astronomiques dans un circuit fermé, gardant artificiellement l'hyperinflation sous vide. Un jeu à somme nulle, car l’argent ne rentre pas dans l’économie réelle, car les décisions d’investissement sont prises par des individus, dont le pouvoir échappe à l’intérêt public. La création monétaire continue à être une affaire privée.

La semaine passée, le sénateur démocrate américain Barney Frank était l’invité de l’émission politique « Real Time with Bill Maher » du célèbre animateur de télévision du même nom, Pour mémoire, le sénateur Frank est à l’origine de la réforme bancaire de l’administration Obama, la « Dodd-Frank Wall Street Reform and Consumer Protection Act », une version archi-édulcorée d’une mini-réforme bancaire, fabriquée en réponse à la crise financière de 2008 et censée rassurer les marchés financiers, mais, surtout, les banques. Pour la petite histoire, Barney Frank avait vigoureusement saboté la campagne électorale du sénateur Sanders, ardent défenseur de la réintroduction du « Glass-Steagall Act », la bête noire de l’industrie.

Le passage intéressant de l’émission commence avec l’évocation des discours, grassement rémunérés, tenus devant des parterres de la finance new yorkaise par la candidate Hillary Clinton. Voilà ce que dit le sénateur Frank à ce sujet : Elle (Hillary Clinton) tient des discours à Wall Street. Oû est le problème ? Moi, je le fais aussi. Bill Maher, ébahi par la confession : Vous, le concepteur de la régulation bancaire « Dodd Frank », vous vous faites payer par Wall Street ? Bien, sûr répond Barney Frank. Ils me payent parce que je suis une personne intéressante. Jamais cela m’influencerait dans mes prises de décision politiques…

Quand le pouvoir pécuniaire se transforme en pouvoir politique ça devient dangereux.

16:13 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (6) | | | |

Commentaires

Monsieur Hubacher, la prochaine fois que vous mentionnerez une émission, auriez-vous l'amabilité de nous mettre à disposition le lien.
Je viens de me faire près d'une heure de browsing sur le Real time with Bill Maher sans trouver Frank et sans rien apprendre, ni trop rigoler.

Écrit par : Pierre Jenni | 10/08/2016

Bonjour Monsieur Jenni, l'interview entre Bill Maher et Barney Frank a été analysée par la chaîne de TV sur internet indépendante Young Turks, si vous allez sur youtube vous cherchez sous "young turks barney frank", Cordialement Bruno Hubacher

Écrit par : Bruno Hubacher | 10/08/2016

"Quand le pouvoir pécuniaire se transforme en pouvoir politique ça devient dangereux."
Cela s'appelle la ploutocratie, et c'est "dangereux" depuis pratiquement depuis que le monde est monde. Et quand cet argent est accaparé par une infime minorité, cela s'appelle l'oligarchie. Aussi vieille que la ploutocratie.

"Elle (Hillary Clinton) tient des discours à Wall Street."
Menteuse: @ 22'
https://www.youtube.com/watch?v=zbJe-Yelp-I

Écrit par : Charles | 10/08/2016

Merci pour votre commentaire

Écrit par : Bruno Hubacher | 10/08/2016

https://www.youtube.com/watch?v=0GN5NcsohmU

Écrit par : Pierre Jenni | 10/08/2016

@Charles Vous avez raison. La plutocratie/olligarchie est bien réel et aux États-Unis, elle est incarnée par Hillary Clinton !!

Écrit par : Pascal Bergeron | 16/08/2016

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