29/04/2016

Que la gauche suisse ne rate pas cette occasion

Depuis trente ans, la gauche européenne s’essuie les pieds sur la social-démocratie de Willy Brandt, sauf le PS Suisse qui, grâce à une introspection et un rappel à l’ordre de sa présidente Christiane Brunner en 2001 a réussi à surmonter le malheureux « Manifeste du Gurten », sa tentation avec le néolibéralisme. Dans un pays ultraconservateur comme la Suisse, il fallait du courage pour résister aux sirènes d’Allemagne et d’Angleterre. Madame Sommaruga, à l’origine du dit manifeste, n’avait en l’occurrence pas fait preuve de clairvoyance politique, car aujourd’hui son parti se trouverait du mauvais côté de l’histoire.

Les socialistes Tony Blair et Gerhard Schröder, qui d’ailleurs ne font plus de la politique, se sont aujourd’hui reconvertis en conférenciers assidus au service de la cause du « libre marché », au tarif de 250'000 USD par discours.

L’antagonisme gauche-droite, l’essence de la politique depuis la nuit des temps, est d’actualité plus que jamais. Les défaites électorales consécutives des parti européens, et suisses, des « Verts » montrent qu’à l’épuisement du fonds de commerce, la cause environnementale, dont l’ensemble du spectre politique s’est approprié entre-temps, il reste la cause sociale. Tant que le capitalisme régi l’économie et la société, et ce n’est pas prêt de changer, peu importe le nom d’un parti politique, son combat de base se résume soit à celui de la défense du travail, soit à celui du capital. L’équilibre politique, une spécialité suisse et la base de sa prospérité, doit être rétabli.

Le rapport de force au parlement suisse étant ce qu’il est, c’est la gauche qui se trouve dans l’urgence d’agir et, contrairement aux apparences, elle ne manque pas d’atouts. Elle est le seul parti social-démocrate en Europe qui n’a pas vendu son âme au diable. Comme l’authenticité revient à la mode, surtout chez les jeunes, comme le montre la campagne présidentielle du sénateur Bernie Sanders aux Etats-Unis, il y a là une carte à jouer.

Toute une catégorie de citoyens qui s’était détournée de la politique, soudainement se mobilise pour un candidat qui fait le triple de leur âge et qui n’a pas changé de discours en 30 ans d’activité politique. L’analogie avec le PS Suisse me paraît intéressante. Seulement, le succès du premier et le relatif échec, jusqu’à alors, du PS Suisse réside dans la capacité pédagogique hors du commun du premier à rendre accessible un sujet prétendument complexe, la politique, à un large public de différents horizons.

Dans ce pays, le taux d’abstention oscille autour de 60%, parmi les plus élevés des nations industrialisées, devant celui des Etats-Unis. Certes, les Suisse votent davantage que les citoyens d’autres pays, mais c’est plutôt une chance qu’une excuse. Que faire pour mobiliser l’électorat ? Vulgariser le discours politique, sans tomber dans le pathos. Voilà, ce que fait le sénateur Sanders.

Il faut que les politiques, la gauche incluse, cessent de prétendre que certaines réalités sont immuables, notamment en matière de finances publiques. Car, la redistribution des richesses est en fin de compte un choix politique et le résultat d’une négociation entre les forces. Mais, c’est évidemment dans l’intérêt du pouvoir économique, dont un certain nombre de politiques dépendent, que les citoyens restent dans l’ignorance en la matière.

On voit que les camarades ont du mal avec leur rôle dans l’opposition. Ils cherchent l’harmonie, un peu à l’instar du président américain Obama, avec des résultats plus que contrastés pour celui-ci. Ainsi, ils balayent d’un revers de main une initiative, « Pro Service Public » avec des arguments, prêtés à la droite, en détournant le sens de son texte qui ne veut rien d’autre qu’une clarification de la mission des régies publiques. Le mélange des intérêts privés avec des intérêts publics ne fonctionne pas, comme le montre le monstre hybride des caisses maladie.

Une clarification n’est pas donc pas un anachronisme pour la gauche, par les temps qui courent, et pourquoi pas une renationalisation de certaines activités. Mais cela semble être un taboo dans le parti des petites gens. Alors pourquoi ne pas mettre cartes sur table ? Même problème avec l’initiative pour un revenu inconditionnel, une initiative, certes mal ficelée, mais dont le sujet est d’une actualité brulante. La question n’est pas pour ou contre l’initiative, mais pour ou contre l’ouverture d’un débat, car la question reviendra sur le tapis. Voilà un sujet qui intéresse les jeunes. La révision de l’AVS est certes importante, mais il n’y pas que cela dans la vie…

14:30 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (3) | | | |

20/04/2016

Secret d’affaires, pour chaque niche qui se ferme, une autre s’ouvre

A peine la tempête d’indignation des « Panama Papers » s’est éloignée, qu’une nouvelle échappatoire s’ouvre, pour les multinationales cette fois, et, en catimini pour ainsi dire. Elle s’appelle « Directive sur le Secret des Affaires » adoptée par le parlement européen le 14 avril dernier à une large majorité. Le lobby des multinationales à Bruxelles a réussi à faire instaurer, au niveau européen, une sorte de « secret défense » pour les affaires qui fragilise le droit à l’information, les journalistes et les lanceurs d’alerte, car actuellement se déroule le procès entre Antoine Deltour, lanceur d'alerte dans l'affaire LuxLeaks et ancien cadre du cabinet d’audit « Pricewaterhouse Coopers » et son ex-employeur.

En novembre 2014 Antoine Deltour a collaboré avec l’émission « Cash Investigation » de la journaliste française Elise Lucet, en divulguant des documents concernant des accord fiscaux avantageux (ou dumping fiscal) entre l’état du Luxembourg et des sociétés multinationales telles que Apple, Amazon, Heinz, Pepsi, Ikea, Deutsche Bank, Disney et Koch Industries. Pour la petite histoire, « Koch Industries » est le plus gros contributeur au parti républicain américain cette année avec la somme de 900 mio USD. Aucune de ces entreprises n’est poursuivi pour évasion fiscale car ces contrats n’enfreignaient ni la loi luxembourgeoise ni les lois fiscales des pays concernés.

Un autre son de cloche on entend du côté du lanceur d’alerte, Antoine Deltour et le journaliste du magazine « Cash Investigation » Edouard Perrin. Ils sont tous les deux inculpés par la justice luxembourgeoise pour vol domestique, violation du secret professionnel, violation de secret d’affaires et blanchiment. Ils encourent une peine de prison et une amende élevée (Wikipedia).

Sous l’impulsion de l’ancien commissaire européen, chargé du marché intérieur et des services, le français Michel Barnier et un groupe de lobbyistes, la « Trade Secrets and Innovation Coalition » à laquelle appartiennent, entre autre, Alstom, Michelin, Solvay, Safran,. General Electric, Intel (Le Monde du 16.04.2016) la requête pour l’instauration de cette nouvelle loi au niveau européen était déposée à la commission en 2013.

Selon un communiqué du parlement européen, le texte de loi en question ne « devrait pas entraver les activités des journalistes et des lanceurs d’alerte ». Les députés écologistes, de nombreuses ONG, l’ensemble des journalistes européens et des syndicats de nombreux pays ne sont pas de cet avis. Les écologistes européens ont d’ailleurs proposé que soit stipulé dans le texte que les journalistes et lanceurs d'alerte soient expressément exclus des sanctions, ce qui était refusé. Le problème avec le texte actuel est qu'il laisse un vaste champ d’interprétation et que les plaintes potentielles en dommages et intérêts voir la menace d’une peine de prison risquent de dissuader bon nombre de journalistes d’investigation de faire leur travail.

Comme pour l’affaire des « Panama Papers », « LuxLeaks », « Swissleaks » et autres « Leaks », force est de constater que certains juristes jouent sur tous les terrains. Ils sont à la fois législateurs et « interprètes » des lois qu’ils ont aidé à mettre en place.

13:27 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

18/04/2016

Un parlement à contre-courant

La Suisse, un pays de droite ? Certes, mais la politique y est pragmatique plutôt qu’idéologique et à ce jour, l’équilibre entre les forces a, dans l’ensemble, plutôt bien joué. De nombreux gardes fous scellent le principe du partage du pouvoir auquel les puissants se sont cassé les dents en vain.

Toutefois, cette stabilité comporte un risque, celui de transformer les politiques en gestionnaires de l’acquis, un domaine réservé aux magistrats et fonctionnaires. Le rôle d’un politique est de concevoir un projet pour la société de demain. En période d’équilibre politique le statu quo a certes fonctionné, mais depuis le mois d’octobre 2015 la donne a changé, pour la gauche de ce pays.

Contrairement à la droite, elle se trouve du bon côté de l’histoire, car l’ère du modèle de société néolibéral est entré en phase terminale. Mais, le PS tarde à reconnaître les signes de notre temps. Il n’a pas saisi que les gens commencent à aspirer à « autre chose » et pour proposer un nouveau modèle de société on ne peut pas prendre le statu quo comme base de discussion.

Ainsi, le PS rejette, comme l’ensemble des parlementaires, l’initiative « Pro Service Public » d’un revers de main, et l’initiative sur un « Revenu de base inconditionnel » n’est même pas digne d’être discutée. Les arguments, publiés sur son site internet sont, comment dire, révélateurs de la frilosité des camarades :

Je cite:« En cas de oui le prix du timbre ne baissera pas et les WC des trains ne seraient pas plus propres et aucune connexion à Internet ne gagnera en rapidité. » et « Ce projet met des entraves aux investissements et aux innovations. »

La question que le PS devrait poser est : A qui reviennent les profits ? Aux salariés, aux consommateurs ou aux actionnaires ? Les trois catégories sont des citoyens. Est-ce que les uns auraient plus de droits que les autres ? L’égalité est pourtant un crédo socialiste. Et là nous sommes à nouveau arrivés à la question clé, plus que jamais d'actualité, la répartition des richesses. Car l’initiative sur le service public ne critique pas les profits, mais leur affectation. Plutôt que de les verser aux actionnaires, même s’il s’agit de la Confédération, elle propose de les réinvestir pour améliorer la qualité des prestations et, en l’occurrence, permettre une baisse des prix. En outre, elle n’interdit pas non plus le subventionnement à l’intérieur d’une régie publique, au contraire elle l’encourage.

En ce qui concerne l’initiative sur le « Revenu de base inconditionnel », mise à part le fait qu’un pays riche comme la Suisse pourrait aisément se le payer, elle a le mérite d’être débattue maintenant, car dans un futur pas trop distant, la question redeviendra d’actualité.

12:46 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |