18/03/2016

La répartition des richesses, l’économie commence à s’en charger

Le législateur a toujours un train de retard sur les grands chamboulements, sociétaux ou économiques. Ainsi, l’inégale répartition des richesses et son effet néfaste sur la cohésion de la société et l’économie lui a échappé à ce jour.

Le quotidien allemand « Die Zeit » le révèle dans un article. C’est l’économie qui commence à s’en charger. Il n’est pas sûr que ce soit pour le mieux. Des prix selon le pouvoir d’achat du client, cela vous dirait ?

Pierre, 35 ans, célibataire, cherche une partenaire sur le site internet « Parship ». Il remplit le questionnaire, passe-temps (voile), musique favori (classique), revenus () et, à la fin de ce travail laborieux, il obtient le prix de son abonnement : 23,92 Euro par mois. Lena, 22 ans, étudiante, aime le Yoga, habite le quartier populaire de Berlin-Neukölln. Le prix de son abonnement : 9,32 Euro.

Vous cherchez une chambre d’hôtel sur booking.com ? Votre prix sera déterminé par des algorithmes, en fonction d’informations ou cookies que vous laissez dans l’espace « web » sur votre pouvoir d’achat.

Selon le quotidien anglais « Financial Times », « Disneyland Paris » facture ses clients selon leur pouvoir d’achat. Un allemand paie 2'227 Euro pour un « premium package », un anglais paie 1'870 Euro et un français 1'346 Euro.

Des affiches de prix digitalisées dans certains supermarchés permettent une adaptation « dynamique » des prix, le « dynamic pricing ». Pendant la journée ce sont les ménagères, plutôt économes, qui font leurs achats. En fin d’après-midi l’environnement change, car les employés qui sortent du bureau n’ont pas vraiment le temps, ni l’envie, de comparer les prix. Dans l’économie, l’optimisation de la marge est déterminée par le « bon prix ». S’il est trop élevé il y a trop peu d’acheteurs, s’il est trop bas il en résulte un manque à gagner.

Une étude de « Northeastern University of Boston » a démontré que 9 sur 16 prestataires sur internet offrent des prix en fonction du pouvoir d’achat présumé du client.

Les fruits des gains de productivité des derniers vingt ans sont allés au capital au détriment du travail et, en même temps, ces gains de productivité, grâce à l’automatisation, ont rendu obsolètes de nombreuses tâches, assumées à ce jour par des humains, excluant ainsi de plus en plus de forces vives et de savoir-faire du marché du travail.

Dans ce contexte, le degré d’ingérence de l’état dans l’économie devient sujet à débat. D’autant plus que la transition énergétique subit un retard de plusieurs décennies, les coûts exorbitants de la santé ne sont toujours pas maitrisés et la faim dans le monde est toujours une réalité. Etant donné que les décisions d’investissement du secteur privé sont largement basées sur des considérations de profitabilité, elles sont souvent incompatibles avec l’intérêt du bien commun. En outre, les pouvoirs publics ont largement cédé le monopole de la création monétaire aux banques privés se mettant ainsi dans le rôle du quémandeur.

Au risque de me répéter, l’inaction du conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann en la matière n’est pas une option. Dans ce contexte, l’imposition des sociétés, actuellement discutée au conseil national, est l’outil que les pouvoir publics ont en main pour redéfinir la répartition des tâches entre l’économie privée et l’état pour résoudre les défis qui nous incombent les décennies à venir, le financement de la recherche, la création des places de travail dans le cadre de la transition énergétique, la maitrise des coûts de la santé.

De nombreuses initiatives constructives existent, dont nos parlementaires pourraient s’inspirer. Mais elles ne sont que peu commentées par les médias. L’économiste Yanis Varoufakis propose une rénovation et démocratisation des institutions européennes dont la Suisse pourrait profiter. L’économiste français Thomas Piketty propose une redistribution des richesses à l’aide de l’outil fiscal. Pour l’économiste allemand Heiner Flassbeck, la politique économique de l’offre a échouée. Pour revigorer la croissance, il faut renforcer le pouvoir d’achat par des augmentations massives des salaires. Le candidat aux élections présidentielles françaises, Jean-Luc Mélenchon propose une « économie de la mer » et un abandon de l’agriculture productiviste. Pour citer un exemple, la compagnie française EDF est en train de tester l’utilisation du courant marin pour la production d’énergie.

Les médias suisses auront bientôt une occasion pour déclencher un débat de fonds sur l’avenir du travail et sa valeur sociétale. Les suisses voteront sur l’introduction d’un revenu de base inconditionnel pour tout le monde. Plutôt que de minimiser l’importance de la question et de commenter uniquement la chance de l’initiative de passer la rampe, ce qui n’est pas le sujet, les médias seraient bien inspiré d’élargir le débat.

09:06 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

12/03/2016

Qui connaît le socialiste Gordon Gekko ?

Dans le film américain du réalisateur Oliver Stone de 1987, l’acteur Michael Douglas incarne le prédateur financier Gordon Gekko, dont le rôle fut inspiré, par le financier Asher Edelman qui, entre temps, s’est détourné de la finance et consacre dorénavant sa vie, et sa fortune, à l’art.

Invité sur le plateau de la chaîne de télévision économique CNBC cette semaine, un journaliste lui demande, qui il considérait être le meilleur candidat pour l’économie parmi les prétendants aux primaires. La réponse, sans hésitation: Bernie Sanders.

Il explique, je cite « La croissance économique est liée, entre autre, à la vélocité de circulation monétaire. Celle-ci s’est considérablement ralentie avec le transfert progressif des richesses vers les 5% les plus fortunés par des baisses d’impôts substantielles, ce qui a érodé le pouvoir d’achat de la classe moyenne. Au niveau global de l’économie, le « top » 5% des plus riches dépense 10% de son revenu, tandis que le 50% en bas de l’échelle dépense 100% voire 110%. Le candidat Sanders est le seul à parler de stimuli fiscaux pour rétablir le statu quo ante. En outre, il prône une régulation bancaire sévère et veut contraindre les banques à jouer de nouveau leur rôle dans l’économie réelle au lieu de spéculer. » Fin de citation

On apprend ce jour, que la Banque Centrale Européenne réduit ses taux directeurs à zéro et qu’elle continue à acheter massivement des dettes souveraines pour injecter encore davantage de liquidités dans le circuit financier. Les banques se dépêcheront pour placer cette manne dans des obligations grecques à 10%. Décidément c’est une religion, il ne faut pas comprendre il faut croire.

Pendant ce temps la désindustrialisation se poursuit, en Europe, et maintenant aussi en Suisse. Selon un récent article du « Tagesanzeiger », l’entreprise Sulzer occupe actuellement encore 500 personnes sur son site de Winterthur. En 1980 on comptait plus que 12'000. La dernière usine Sulzer sur place dont 70% du chiffre d’affaires dépend de l’industrie pétrolière, fermera ses portes en 2017. La faute à la baisse du prix du pétrole, les coûts élevés de production, donc des salaires, et au CHF, le bouc émissaire de tous les maux de ce pays.

La transition énergétique annoncée, dont la mise en œuvre on attend toujours, est censée remplacer le pétrole par des énergies renouvelables. Ceci aurait pu inciter les responsables de la firme à investir précocement dans de nouvelles technologies dans ce domaine, mais il faut se rendre à l’évidence que les intérêts des actionnaires ne coïncident pas avec ceux de l’intérêt public, raison pour laquelle le seul moyen pour rétablir un équilibre est l’outil fiscal, comme le dit justement l’ancien « prédateur » Asher Edelman. Au lieu de laisser stagner les salaires pendant vingt ans, au seul bénéfice de l’export, au détriment de l’économie domestique, et de laisser partir du know how, acquis parfois depuis des siècles, souvent avec des moyens publics, il faut un certain degré d’interventionnisme, n'en déplaise à notre ministre de l’économie.

10:09 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

10/03/2016

Nestlé Waters et l’eau de Flint

La polémique autour du scandale de l’eau polluée de la ville de Flint dans l’état de Michigan continue à faire des vagues, jusqu’à s’immiscer dans la campagne des élections primaires. Loin d’être uniquement un scandale environnemental, il s’agit là, ni plus ni moins, d’un cas emblématique des conséquences désastreuses d’une politique néolibérale de désindustrialisation, au seul profit des actionnaires. Entre 1978 et 1992, le PDG de General Motors, Roger Smith, avait réduit la main d’œuvre dans la région de Flint de 80'000 à 50'000 employés. D’après le journal « Detroit News », la firme occupe actuellement encore 7'200 employés sur place.

Après les récentes délocalisations qui ont touché la place industrielle suisse, une relative nouveauté pour ce pays, notre gouvernement serait bien inspiré d’écouter les syndicats et le PS Suisse, qui, depuis la crise financière de 2008, exigent « une politique économique et industrielle active ». Le « laisser faire » de notre ministre de l’économie n’est plus une option, comme le montre l’exemple ci-dessus.

Pour revenir à Flint et la répercussion du déclin industriel sur son eau potable, il faut savoir, qu’à cause de sa situation financière désastreuse, la ville s’était vu imposée, unilatéralement, par le gouverneur républicain Rick Snyder, un « expert-comptable », chargé de réduire les dépenses publiques. Après avoir bradé « l’argenterie » à vil prix, « l’expert » s’attaque à l’approvisionnement en eau potable. Il se trouve que la région des grands lacs couvre approximativement 20% des besoins mondiales en eau potable et la ville de Flint est approvisionnée par la ville de Detroit, qui, elle puise son eau du lac Michigan. Vu le prix élevé que la ville de Detroit charge à la ville de Flint pour son approvisionnement en eau, « la troika » décide de puiser dorénavant dans le fleuve « Flint », contaminé depuis des décennies par les usines automobiles, en attendant une solution durable, moins coûteuse. Depuis, 8'000 habitants ont subi des contaminations dues au plomb, contaminations irréversibles.

Pendant que les habitants continuent à payer 140 USD par mois pour leur eau polluée, le gouverneur fait distribuer de l’eau en bouteilles de la marque « Ice Mountain », un produit de la multinationale suisse Nestlé, au lieu d’approvisionner la ville avec des camions citernes. Fait intéressant : En 2001, moyennant une remise d’impôts de 13 mio USD, le « Department of Environmental Quality » de l’état de Michigan autorise la firme d’établir une usine d’embouteillage d’eau à Stanwood et octroie le droit de puiser 1'500 litres/minute du réservoir d’eau souterrain qui alimente le Lake Michigan. Nestlé ne paie pas un centime pour ce droit.

Dans ce contexte, une interview avec le président de la firme, Peter Brabeck, accordée à la chaine américaine CNBC, prend toute sa dimension. Il y déplore « le gaspillage d’eau au niveau mondial » et déclare, entre autre, que « la gratuité de l’eau devrait se limiter à 30 litres par jour et par personne ». En outre, Il déplore « le mauvais management (public bien-entendu) des ressources et ajoute, en guise de preuve, que « sa société, tout en augmentant sa production, a réussi à réduire sa consommation d’eau de 60% ces dernières années. » Monsieur Brabeck déplore le « déficit annuel en investissements dans les infrastructures de 250 mia USD au niveau mondial, ce qui provoquerait un gaspillage d’eau, atteignant les 35%, par exemple, pour une ville comme Londres. »

A contrario, la production d’un litre d’eau en bouteille nécessite 1,39 litre d’eau, selon les sources de l’industrie même (International Bottled Water Association) et le déficit en investissements pourrait s'expliquer par les politiques d’austérité, sans cesse exigées par les milieux économiques, pour « assainir les finances publiques ».

Pour la petite histoire : L’état de la Californie est frappé, depuis trois ans, par une sécheresse historique, qui oblige le gouvernement d’imposer à sa population des restrictions sévères au niveau de la consommation d’eau. Pendant ce temps, Nestlé continue à puiser dans les réservoirs d’eau souterrains depuis une source qui se trouve à Millard Canyon, une centaine de km à l’est de Los Angeles, dans une réserve indienne, considérée comme état souverain, non soumis aux lois californiennes.

Qu’est-ce que tout cela devrait susciter? Un débat ! Dans ce pays aussi ! Il ne s’agit pas d’opposer les entreprises aux employés ni les politiques aux citoyens, mais l’économie doit se remettre au service de la société. Le « laisser faire » prôné » par notre ministre de l’économie n’est pas une option d’avenir. Le manque de volonté politique empêche la transition énergétique, la maitrise des coûts de la santé, la maitrise du chômage, la redistribution des richesses.

Il n’y a pas que les politiques qui sont en décalage avec l’opinion publique, les médias, de leur côté, continuent à cimenter le statu quo au lieu d’ouvrir le débat sur un autre modèle de société. Il se trouve que la société civile bouge. Aux Etats-Unis, le candidat démocrate aux élections primaires, le sénateur Sanders, rassemble plus de 80% des intentions de vote des jeunes face à son adversaire, Hillary Clinton et sa campagne a levé à ce jour 5'000'000 de contributions d'une valeur moyenne de 27 USD. En France, une pétition, lancée le 19 février dernier par la féministe Caroline de Haas, adressée à la ministre du travail et de l’emploi, contre la réforme du code de travail, via la plateforme internet change.org, a été signée, à ce jour, par plus de 1'225’000 d’internautes.

07:23 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |