01/03/2016

De la vanité des économistes et pourquoi cela concerne tout le monde

L’endoctrinement est une forme de manipulation, généralement attribuée aux sectes ou autres mouvements occultes. Rares sont ceux qui associeraient ce terme à la guilde des économistes, tellement la confiance du public, des medias et des politiques à leur égard est inébranlable. C’est quasiment de l’adulation. La croyance que l’économie se résume à quelques formules mathématiques dont seulement une poignée d’initiés auraient le secret est encore bien ancrée dans la conscience collective.

Pourtant, l’économie fait partie des sciences humaines et sociales, dédiées à l’analyse des aspects de la réalité humaine, évolutives, par opposition aux sciences dures qui, eux, étudient les lois de la nature, par définition, immuables. Depuis plus de trente ans, les sociétés occidentales, le monde du travail, la politique et les médias sont régis par les préceptes d’une poignée de théoriciens, détenteurs de la vérité absolue. Toutefois, la science économique est davantage une philosophie qu’une science exacte. Si la collectivité se soumet à ses règles, prétendument immuables, en dehors de toute critique, laissant ainsi des choix vitaux, tels que l’allocation des ressources, humaines, naturelles ou financières, en mains d’une pognées d’individus ou groupes d’intérêts, elle court le risque de perdre ses droits démocratiques.

Lors d’une récente conférence, organisée par « TED Global Geneva », l’économiste grec Yanis Varoufakis, fondateur du mouvement citoyen européen « DIEM25 » illustre les conséquences du détachement de l’économie de la politique. En agissant d’après leur propre logique, sans contrainte aucune, à la recherche du profit uniquement, les entreprises continuent à abaisser le coût de la main d’œuvre par l’automatisation, créant ainsi une masse de « working poor » et détruisant simultanément quantité de places de travail. On estime qu’un quart de la main d’œuvre de la tranche d’âge entre 25 et 54 ans aux Etats-Unis, au Japon et en Europe est au chômage. Ainsi, les entreprises anéantissent le pouvoir d’achat de leurs futurs clients. Faute de demande, ils autoalimentent un cycle déflationniste en se rangeant du côté des collectivités publiques et des ménages dans les rangs des épargnants.

En prenant le dernier trimestre de l’année 2015, se trouve face à des investissements de 3'400 mia USD dans l’économie réelle, américaine et européenne, un pool d’épargne de 5'100 mia USD qui circule dans la sphère financière, gonflant les valeurs boursières et immobilières. Un symptôme majeur de cette évolution est une concentration dangereuse des ressources en mains des banques et d’une poignée d’investisseurs privés qui commencent à exercer leur influence sur la politique par des contributions pharaoniques, comme celles des frères Koch aux Etats-Unis, propriétaires d’un conglomérat pétrolier, investissant, à titre privé, la somme de 1 mia USD en faveur des candidats de leur choix.

Pour ne plus dissocier le capital du travail, Yanis Varoufakis, imagine un système dans lequel chaque employé qui change d’entreprise s’en va avec sa part accumulée de productivité depuis son entrée en fonction.

Etant donné que les partis politiques ne semblent pas vouloir mettre en question certaines réalités, la société civile doit former un contrepoids, comme elle l’a fait ce week-end grâce à un « crowdfunding » agressif pour contrer l’initiative « sur les étrangers criminels » et faire plier la « machine à sous » de l’UDC. Elle a brillamment réussi. Le même jour, dimanche donc, le parti socialiste suisse annonce, le plus sérieusement du monde, qu’il veut « réfléchir » à la possibilité de rompre avec son principe de « non corruptibilité » et d’accepter dorénavant les dons des entreprises pour remplir sa caisse. C’est ce qu’on appelle un anachronisme.

Il y a un grand besoin d’information dans le public sur des sujets supposés complexes, tels que les questions économiques, ou les finances publiques ou encore l’imposition du travail vs le capital. Les politiques et les journalistes subissent le corset de la pensée unique, les uns dépendent des contributions financières de l’économie, les autres sont tributaires d’intérêts économiques malgré eux.

Reste les universités. Jadis des lieux de contestation et vivier de nouvelles idées, elles évitent, aujourd'hui, de s'immiscer dans le débat politique et semblent se conformer à la théorie de l'économiste américain Francis Fukuyama qui annonçait, en 1989, "la fin de l'histoire".

07:22 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

Commentaires

Indépendamment du phénomène incontesté et relevé par le député Buchs et le conseiller d'Etat Poggia de l'asservissement du politique à l'économie, ce qui est préoccupant c'est que nos représentants sont toujours en retard sur les évènements et rechignent à se renseigner en profondeur.
Les journalistes ne prennent pas non plus de risque et se contentent de suivre le courant général.

Pour illustrer, je me permet de mentionner le mouvement national des taxis hier à Berne qui tente d'attirer l'attention des décideurs sur le projet de société qui se profile avec l'ubérisation de la société. Deux minutes au 19.30, une à Couleurs locales, et pas un mot sur le fond de la question.
http://qz.com/625360/what-uber-and-airbnb-might-mean-for-income-inequality-in-the-us/

Écrit par : Pierre Jenni | 01/03/2016

Les commentaires sont fermés.