16/02/2016

Le spectre de Weimar

L’analogie avec l’actualité semble osée, et pourtant. Un journaliste du quotidien « Tagesanzeiger » tire le signal d’alarme dans un article intitulé « Un vrai danger pour la Suisse », article qui a provoqué une avalanche de 1’000 commentaires « online » en l’espace de quelques heures. Il est bien-sûr question de l’initiative « Pour le renvoi effectif des étrangers criminels ».

Bien-sûr, l’Allemagne de 1930 n’est pas l’Europe de 2016, et la misère d’antan n’est guère comparable avec les problèmes de chômage et de précarité actuels. Toutefois les chiffres économiques officiels et les commentaires rassurants de la presse masquent une réalité, celle d’une mise à l’écart d’une partie de plus en plus importante de la population, aussi en Suisse. C’est de la dynamite sociale. Depuis une vingtaine d’années, en Suisse et en Europe, une tendance préoccupante à la radicalisation de la politique se fait sentir. L’analogie avec la concentration historique des richesses, et la volonté insidieuse de l’establishment de maintenir le statu quo, avec la complicité de la presse, est pour le moins troublante.

En 1918, avec la démission de l’empereur allemand, la noblesse, les patrons de l’industrie et de la finance, craignaient la perte de leurs privilèges. Ils préféraient les mouvements fascistes naissants aux socialistes ou aux communistes. Tout en méprisant cet arriviste rustre et inculte, ils trouvaient un intérêt à le soutenir, financièrement et idéologiquement, car ils avaient un objectif en commun, le maintien du pouvoir, économique et politique. Actuellement, les 300 individus suisses les plus riches disposent d’une fortune de près de 600 mia CHF, ce qui est le double de la dette de la confédération.

Aujourd’hui, comme au temps de la fragile démocratie de la république de Weimar, certains mouvements politiques et personnalités réussissent, avec habilité, de détourner l’attention des vrais enjeux, la redistribution des richesses, en se focalisant sur la culpabilisation d’une certaine frange de la population, les étrangers en l’occurrence.
Un des premiers actes du gouvernement national-socialiste en 1935 fut la proclamation des lois raciales de Nürnberg lors de la « Journée de la Liberté » du congrès du parti NSDAP. La notion de « liberté » fait aujourd’hui partie intégrante du discours des mouvements d’extrême droite. Les trois piliers de cette loi furent:

• « Blutschutzgesetz », loi pour la préservation de la race allemande.
• « Reichsbürgergesetz », loi déterminant le droit à la citoyenneté allemande en distinguant, « Reichsbürger » (allemands de souche) et « Angehörige rassenfremden Volkstums » (citoyens originaires d’une autre race)
• « Reichsflaggengesetz » loi interdisant aux citoyens originaires d’une autre race de s’associer de quelconque manière au drapeau allemand.

Dans un état de droit, les lois valent pour tous ceux qui se trouvent sur son territoire, sans distinction. Il n’y pas que la Suisse qui s’apprête à déroger à ce principe, la France parle de « déchéance de nationalité ». Cela a un goût de déjà-vu.

De l’autre côté de l’Atlantique, aux Etats-Unis, l’année 1933 fut marquée par l’accession au pouvoir du 32ème président, Franklin Delano Roosevelt. L’Amérique se trouva, comme l’Europe, au milieu de la plus importante crise économique du XXème siècle, causée par le crash boursier à « Wall Street » en 1929 et la spéculation qui le précéda. (Nous nous trouvons dans l’après 2008) Pour sortir de la crise, Roosevelt choisit un autre chemin que l’Europe, en lançant, avec le soutien de la population et contre l’establishment, le plus important programme de relance économique de l’histoire, le « New Deal », dont le principal mérite fut sans doute la vague d’optimisme qu’il déclencha et les importants acquis sociaux qui en résultèrent (Federal Deposit Insurance, Federal Housing Administration, Social Security System, Securities and Exchange Commission).

Une analogie avec l’enthousiasme populaire que suscite l’actuelle campagne présidentielle « grassroots » du sénateur Sanders, financée uniquement avec des dons de citoyens moyens, s’impose. Elle a récolté, ce mois-ci seulement, la somme de 5 mio USD, ou une moyenne de 30 USD par contribution. Le taux d’approbation pour les propositions du sénateur Sanders auprès des jeunes électeurs américains est de près de 80%. Cela montre que, en Amérique comme en Europe et en Suisse, l’avenir ne se fera pas sans les jeunes. En Europe, où le taux de chômage moyen actuel des jeunes avoisine les 20%, avec des pics de 46% en Espagne, 48% en Grèce, 38% en Italie et de 26% en France, avec le risque de voir émerger une « lost generation ». La Suisse, relativement épargnée jusqu’ici, risque, si la politique future du gouvernement actuel se confirme, prendre le même chemin.

Heureusement, des mouvements « grassroots » sont en train de naître en Europe aussi, avec celui de l’économiste Yanis Varoufakis, ancien et éphémère ministre des finances grec, qui lance son mouvement paneuropéen pour la réforme de l’Europe « Diem » (Democracy in Europe) ou le français Jean-Luc Mélenchon avec son émission web « pas vu à la télé ». Le jeune parti espagnol « Podemos » participera à un prochain gouvernement de gauche. Du moins il faut l’espérer. Les britanniques doivent compter avec le nouveau leader du parti labour « Jeremy Corbyn ». A quand un mouvement similaire du PS Suisse qui, à ce stade, n’a rien à perdre ?

Pour revenir au « New Deal » de 1933 du président Roosevelt, la première réforme concerna le secteur bancaire avec la « Federal Deposit Insurance » la « Securities Exchange Commission » et le « Securities Exchange Act » et, plus important le « Glass Steagall Act », la séparation de la banque commerciale de la banque d’affaires, partie intégrante du programme du sénateur Sanders. Une loi de protection des syndicats contribua à la redistribution des des richesses du haut vers le bas. Les 37 familles les plus riches des Etats-Unis possédèrent des revenus égales à ceux de 42% de la population. Sur 27,5 mio de familles, 21,5 mio de familles ne possédèrent aucun revenu. Une grande partie de ces réformes est toujours en place (Federal Deposit Insurance, Federal Housing Administration, Social Security Act, Securities and Exchange Commission.

L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais pour comprendre le présent, il faut connaître le passé.

08:56 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (3) | | | |

Commentaires

@Monsieur Hubacher très bon article et on ne répétera jamais assez la dernière phrase de votre billet
De toutes manières ceux ayant senti l'odeur abjecte du nazisme savent qu'elle reste gravée dans leur cerveau et quand on voit l'emprise exercée sur de nombreux jeunes de la part de certaines mouvances bien plus dangereuses que l'UDC car invisibles ,on ne peut qu'éprouver d'énormes craintes face à ce que l'odorat psychique détecte instantanément
C'est quelque chose qui est inscrit dans les gènes et qui ne peut s'expliquer
Très belle journée

Écrit par : lovejoie | 16/02/2016

La révolution en marche vient d'ailleurs.
http://www.letemps.ch/societe/2016/02/14/blockchain-chaine-libere?utm_source=mail

Écrit par : Pierre Jenni | 16/02/2016

Merci pour votre commentaire, Les gains de productivité, grâce aux avancées technologiques, sont allés au capital les derniers vingt ans. Avec une restitution d'une partie de ces bénéfices à 95% des citoyens, on pourrait introduire le revenu de base inconditionnel demain. Avec notre système capitaliste sous sa forme actuelle, l'économie de partage est un leurre si ce n'est pas de l'exploitation.

Écrit par : Bruno Hubacher | 16/02/2016

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