10/02/2016

L’Allemagne, le nœud gordien de l’Europe

En 1998, après vingt ans de « thatchérisme », l’ancien chancelier social-démocrate Gerhard Schröder se résout finalement à « sauter sur le train du néolibéralisme » et à appliquer son programme de réforme « Agenda 2010 », avec le soutien explicite du plus grand groupe de presse européen, « Bertelsmann » (Stern, Capital, Der Spiegel, Financial Times Deutschland, RTL, Financial Times, The Economist etc.) et, fait surprenant, de l’église, catholique et protestante.

La réforme concerne trois domaines : le marché du travail, le système de la sécurité sociale et la position de l’économie allemande au niveau mondial. En ce qui concerne le marché du travail, les monétaristes prétendent que ce sont les salaires trop élevés, qui empêchent les entreprises d’embaucher et les impôts trop élevés les empêchent d’investir. Schröder veut donc rendre l’économie allemande plus compétitive en baissant les impôts et les salaires. Il procède à la dérégulation du marché du travail et une « flexibilisation » des conditions de travail (Hartz IV). Les allocations de chômage, pour les chômeurs de longue durée, sont abaissées au niveau de l’aide sociale, ce qui représente 450 euros par mois.

Selon une étude récente de la fondation « Bertelsmann » (cherchez l’erreur !), le nombre de travailleurs (working poor) qui gagnent moins que 450 euros par mois a augmenté de 5,5 mio à 7,45 mio depuis l’introduction de ces mesures, mais la situation des allemands qui ont un travail n’est guère plus réjouissante, car les salaires, en termes réels, n’ont augmenté que de 2,5% depuis 1995 pour les plus qualifiés d’entre eux, et pour les travailleurs sans formation ils ont carrément baissé de 2% pendant la même période.

En faisant de la sous-enchère salariale, l’Allemagne exporte son chômage dans le reste de l’Europe. Elle dope son export au détriment de son économie domestique, ce qui touche les PME, les salariés et les consommateurs allemands. Avec son surplus commercial annuel de 200 mia d’euros, l’Allemagne prend en otage les autres pays de l’union, en les mettant hors compétition, à l’intérieur de l’Europe, mais aussi sur le marché international. Il y a là une certaine analogie avec la Suisse, où la productivité n’a pas été partagée avec les salariés. Leurs rémunérations stagnent, comme celles des allemands, depuis le milieu des années 1990. Seulement, le handicap de la Suisse, contrairement à l’Allemagne: Elle subit l’appréciation inévitable de sa monnaie, ce qui nuit à l’export. Mais, nous avons aussi une économie domestique, non ?
Pour comprendre le mécanisme qui détruit la cohésion européenne, et qui risque de faire exploser l’euro, avec des conséquences catastrophiques, pour la Suisse aussi, il faut assister à une des nombreuses conférences du professeur allemand, Heiner Flassbeck, qu’on trouve aussi sur internet.

L’introduction de l’euro en 1999 était basée sur la théorie économique du « monétarisme », dont l’objectif principal est la maitrise de l’inflation. Elle part du principe que le taux d’inflation est lié à la masse monétaire, l’argent émis par la banque centrale et les banques privées. Actuellement, la Banque Centrale Européenne, fidèle au concept monétariste, essaie désespérément de stimuler l’économie en inondant les banques avec des liquidités à taux presque zéro, espérant que l’économie réelle finira par profiter de cette manne. Il n’en est rien, car il n’y a pas de pouvoir d’achat, donc pas de demande. Conséquence : les banques préfèrent réinvestir ces fonds dans des actifs financiers, contribuant ainsi au gonflement de la bulle spéculative qui finira bien par éclater à nouveau comme en 2008.

Pour revenir à l’euro, le taux d’inflation moyen, déterminé par la Banque Centrale Européenne, avec l’appui du gouvernement allemand, lors de la création de l’euro, avait été fixé à 2% par année. Contrairement à la thèse monétariste, le professeur Flassbeck affirme que l’inflation est déterminée par le niveau des salaires par rapport à la productivité de l’économie et non par la masse monétaire. Les économistes mesurent la productivité horaire. On prend la productivité d’un pays (Tout ce qu’un pays produit en une année) et la divise par le nombre d’heures travaillées. On obtient ainsi le « coût salarial unitaire » où ULC (unit labour cost) qui est, dans le cas de l’Allemagne, de 40 euros.

Si on permet une augmentation des salaires de 5% p.a., tandis que le « coût unitaire salarial » augmente de 3% p.a., le taux d’inflation s’élève à 2% p.a. Dans le cas de l’Union Européenne, les augmentations annuelles de salaires devraient se situer à 2% au-dessus de la progression annuelle de la productivité. Contrairement à l’idée répandue, une union monétaire n’exige pas que tous les pays soient égaux. Chaque pays peut adapter son train de vie (salaires) à ses possibilités (productivité). Il n’est pas nécessaire que ses membres travaillent le même nombre d’heures ni qu’ils aient le même âge de la retraite. Le plus important n’est pas non plus le fait de déléguer sa politique monétaire à une instance supranationale, mais le respect de tous les membres de l’objectif d’inflation convenu.

Le seul pays qui s’y est tenu depuis 1999 est la France, dont les salaires ont suivi la progression de la productivité, qui, entre parenthèse, est plus élevée que la productivité allemande. Les salaires du Portugal, d’Espagne, d’Italie de la Grèce ont augmentés entre 2,5 et 2,8% p.a. en dessus de la productivité tandis que l’Allemagne se trouvait constamment 2% p.a. en dessous de sa productivité. La conséquence, les produits allemands sont en moyenne 20 % moins chers que les produits des autres pays. En 2009, la Grèce a finalement commencé à corriger cette situation en baissant ses salaires de 20% d’un coup, ce qui a provoqué une baisse de la consommation et une baisse des commandes auprès des entreprises de 20%. Des licenciements massifs ont suivi et le chômage est monté en flèche. L’économie domestique représente 70% de l’économie grecque.

Pour éviter la déflation, les salaires allemands devraient augmenter sensiblement (les salaires suisses aussi). Toutefois, l’Allemagne préfère continuer à recycler son surplus en crédits pour les pays déficitaires. Ainsi ceux-ci peuvent continuer à acheter les produits allemands, meilleur marché, à crédit bien-sûr. Plutôt que d’investir dans la transition énergétique, la formation, la santé, des sommes colossales continuent à aller dans la consommation et les marchés financiers.
Notre ministre de l’économie Johann Schneider-Ammann s’est prononcé dans la NZZ au sujet de la récente perte d’emplois pour l’économie suisse dû aux premières grandes délocalisations. Le remède habituel du docteur Schneider-Ammann est une « amélioration des conditions cadre pour les entreprises » (General Electric ?) et moins de bureaucratie pour les entreprises. Le président note, avec satisfaction, que la Suisse est le plus grand investisseur au monde, en comparaison à sa population. Le ministre souhaite un « renforcement du dialogue social ». Ou en clair, davantage de sacrifices. Pour favoriser la création d’emploi, la confédération souhaite « augmenter le fonds d’aide à l’innovation à CHF 20 mio » ( ?) En contrepartie, La confédération a décidé de réduire le budget de la formation 2017-2019 de CHF 500 mio. Cherchez l’erreur !
Comme en Allemagne, les gains de productivité sont attribués, depuis vingt ans, aux actionnaires. Faute de demande dû au faible pouvoir d’achat, les entreprises, suisses ou européennes, continuent à amener leurs gains de productivité à la banque ou de racheter leurs propres actions, plutôt que d’augmenter les salaires. Même la Chine l’a compris, les salaires réels y augmentent de 9% en termes réels depuis 10 ans, au grand regret de la bourse.

Croyant inciter les entreprises à investir, l’état continue à les récompenser avec des baisses d’impôts. La Suisse a toujours un train de retard. Elle s’est vu contrainte d’abolir son secret bancaire, d’en finir avec la discrimination entre les multinationales et les entreprises indigènes au niveau de l’imposition. Elle préfère baisser le budget de la formation et miser sur son attractivité. Elle ferait mieux d’utiliser sa richesse à bon escient.

08:40 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (3) | | | |

Commentaires

Décoiffant ! merci pour cette vulgarisation des phénomènes économiques difficilement accessibles.
Vivement la suite avec des pistes crédibles et les moyens de faire plier nos représentants un peu trop inféodés à l'économie et ses règles obsolètes du libre marché.

Écrit par : Pierre Jenni | 10/02/2016

Oui, nous vivons dans une économie capitaliste. Merci de ce rappel pour cette soi-disant gauche qui a abandonné toutes ses valeurs et qui fait pis que la droite. La relance économique ne peut se faire que par l'augmentation massive des salaires. Mais nous sommes dirigés par des incompétents qui préfèrent s'en mettre plein les poches pour eux-mêmes et pour leurs amis. Toujours les mêmes. Nos pays seraient mieux dirigés si les parlementaires et les ministres étaient désignés par tirage au sort.

Écrit par : Charles | 10/02/2016

merci pour votre commentaire, il y a une solution. Allez voter!

Écrit par : Bruno Hubacher | 10/02/2016

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