02/02/2016

La peur bleue du changement de paradigme

Les élections primaires aux Etats-Unis entrent dans une phase cruciale et la presse commence à avoir les jetons. Les électeurs américains veulent manifestement un changement de paradigme, preuve ultime que la démocratie n’est pas encore morte. Mais, cela effraye l’establishment, dont la presse fait malheureusement partie. Jadis le quatrième pouvoir dans l’état, un rôle essentiel pour le bon fonctionnement de la démocratie, elle est devenue, à quelques exceptions près, le porte-parole des grands groupes industriels et financiers. Forts de leur puissance économique ceux-ci se sont emparés finalement du dernier rempart face à la pensée unique. **

Américaine ou européenne, elle a jusqu’ici volontairement ignoré la candidature démocrate du sénateur Bernie Sanders, notamment à cause de ses idées « extrémistes et populistes » et a ainsi failli à son devoir d’informer. Effrayée par la montée en puissance du sénateur dans les sondages, elle finit par passer à l’offensive.

Ainsi titre le « Washington Post », propriété du milliardaire Jeff Bezos depuis 2013, fondateur et PDG de la librairie online Amazon, dans son éditorial : « Le sénateur Sanders joue son rôle de justicier anti-establishment courageux, mais il ne dit pas la vérité, car il est uniquement intéressé à vendre sa marque de fiction à un électorat qui est prêt à l’acheter. L’histoire de Bernie Sanders continue avec des prétentions fallacieuses de vouloir réformer le système de santé américain d’après le modèle européen et admet qu’il devra, pour financer son programme, augmenter les impôts de la classe moyenne (ce qui est un mensonge ndlr) » Le « Post », faut-il le rappeler, jadis un modèle de journalisme indépendant, a révélé en 1972 le scandale de Watergate qui a contraint le président Nixon à démissionner.

En Suisse, nous avons l’hebdomadaire « L’Hebdo » (Ringier) qui publie un article dans son édition du 13 août 2015 sous le titre « Comment les populistes nous manipulent », dans lequel il met les partis progressistes européens « Syriza » et « Podemos » dans le même panier que les mouvements d’extrême droite.

Le « Tagesanzeiger » (Tamedia) du 1er février dernier titre : « Donald Trump, Ted Cruz et Bernie Sanders, les voix de la déraison ». C’est de la désinformation. Sur le plan journalistique, c’est d’autant plus grave que ces élections sont d’une importance cruciale, car elles risquent de déclencher un changement total de paradigme, économique et politique, qui aura des répercussions en Europe, et en Suisse aussi.

Comme le politique, la presse s’est éloignée des préoccupations des gens depuis longtemps. Sinon, comment expliquer qu'elle ait passé sous silence le fait que la campagne « grassroots » du sénateur Sanders ait réussi à mobiliser 2,5 mio de donateurs. Bernie Sanders a réussi à amasser la somme de USD 33 mio les derniers trois mois seulement, pour arriver à un total d’USD 73 mio à ce jour, ou USD 27 en moyenne par contribution, mieux que le président Obama en 2011 avec 2,2 mio de donateurs. (Radio Canada)

On sait que les deux partis politiques, républicains et démocrates, bénéficient d’un système de financement totalement corrompu. Une récente décision de la « Cour Suprême » des Etats-Unis l’a perverti encore davantage, en tranchant en faveur d’un groupe de « lobbyistes », et en supprimant le plafond des contributions aux partis politiques. Autant l’ancienne « Secrétaire d’Etat » Hillary Clinton que ses adversaires républicains continuent à profiter de ce système, au point que Hillary Clinton, qui prétend vouloir s’atteler à la réforme du secteur bancaire, a reçu, entre autre, la somme de USD 600'000 en « speaking fee » de la part de la firme « Goldman Sachs ». Pas plus tard que la semaine passée, elle a encore tenu un discours devant un parterre d’une société d’investissement en Philadelphie.

La deuxième fortune du pays, les frères Koch, qui pèsent à eux seuls plus que 100 mia USD (Huffington Post), USD 12 mia de plus qu’au début de l’année passée, ont créé, depuis près de quarante ans, un système de fondations et d’organisations dont le but déclaré est tout simplement l’abolition de l’état (« Tea Party »). David Koch s’était présenté en 1980 à la vice-présidence des Etats-Unis sous la bannière de son parti, le « United States Libertarian Party », dont le programme est détaillé dans un discours du sénateur Sanders au sénat. Voici les points les plus importants: abrogation de la sécurité sociale, suppression du salaire minimum, suppression du service postal public, opposition à tout projet d’assistance public et programme public d’aide aux pauvres, pour l’arrêt immédiat de toute sanction contre l’évasion fiscale et, l’abrogation éventuelle de toute imposition ».

Les frères Koch ont déclaré vouloir soutenir la campagne présidentielle du parti républicain de 2016 avec la somme d’USD 900 mio. Toute proportion gardée, la même opacité concernant le financement des partis politiques règne également en Suisse. Peu de gens semblent se rendre compte, mais nous allons dans ce pays vers un système identique, avec un parti qui domine la politique depuis une vingtaine d’année, financé par un milliardaire. Cette éminence grise martèle son message par ses organes de presse « Weltwoche », dont le rédacteur en chef s’est dorénavant installé fermement en politique, et la « Basler Zeitung ». (lire, au sujet du financement des partis politiques aux Etats-Unis, le livre « Dark Money » de la journaliste Jane Mayer du magazine de reportage « The New Yorker ») http://www.nytimes.com/2016/01/24/books/review/dark-money...

0,1% de la population américaine possède autant que 90%. Depuis la crise financière en 2008, 1% de la population a encaissé 58% de tous nouveaux revenus. Selon une étude d’Unicef, le taux de pauvreté des enfants aux Etats-Unis et de 32,2% (en Suisse il est tout de même de 14,7%)

Voici quelques points clés du programme « extrémiste » du sénateur Sanders dont le souci principal est la réduction des inégalités historiques. (Thomas Piketty: Le capital au XXIème siècle) https://go.berniesanders.com/page/content/contribute/...

  • Interdiction aux multinationales de « parquer » leurs bénéfices off-shore pour éviter toute imposition américaine (la Suisse continue à jouer le « modèle multinational » bien que l’OECD et l’Union Européenne sifflent la fin de la récréation)
  • Création d’une taxe foncière progressive pour 0,3% d’américains qui héritent plus qu’USD 3,5 mio (Les suisses ont refusé une initiative pour un impôt sur les héritages, qui aurait touché à peine 5% de la population)
  • Introduction d’un impôt sur les transactions boursières (La nouvelle initiative du PS pour la taxation de la spéculation sur la nourriture ne va pas assez loin.)
  • Augmentation du salaire horaire minimum de USD 7,25 à USD 15 d’ici 2020 (Les suisses continuent à refuser le salaire minimum)
  • Investissement d’USD 1'000 mia. dans une infrastructure délabrée (Notre président, Johann Schneider-Amman a souligné lors de son discours inaugural de Davos cette année que la condition « sine qua non » pour le bon fonctionnement d’une économie était une infrastructure en parfait état)
  • Inversement de la politique commerciale actuelle (NAFTA, CAFTA). (L’opacité des négociations TTIP entre l’Union Européenne et les Etats-Unis est vivement critiquée par de nombreuses ONG.)
  • Création d’un programme d’éducation professionnelle pour les jeunes d’USD 5,5 mia.
  • Egalité des salaires entre hommes et femmes
  • Une assurance maladie pour tout citoyen sous forme de système « single payer ». (Les suisses s’obstinent à refuser la création d’une caisse unique, préférant d’accepter les régulières hausses de primes depuis vingt ans)
  • 12 semaines de congé parental et 2 (!) semaines de vacances payées
  • Création de crèches
  • Renforcement du statut des syndicats
  • Réintroduction du « Glass Steagall Act », démantèlement des institutions financières qui représentent un danger pour l’économie du pays. La taille de 75% des banques américaines a augmenté de 80% depuis 2008. Les 4 plus grandes banques américaines représentent actuellement 60% de l’économie. (Le même problème se pose en Suisse où, d’après la BNS, quatre banques représentent actuellement un risque systémique.)
  • Abolition des prisons privées. Il se trouve que le système carcéral américain est partiellement privatisé.

Le parcours du candidat démocrate illustre la cohérence de sa position politique depuis 35 ans. Maire de Burlington (Vermont) entre 1981 et 1989, il fut réélu à 6 reprises à la chambre des représentants entre 1991 et 2007 en tant qu’indépendant. Une seule fois, en 1994, il reçut l’investiture démocrate. Ce fut aussi son plus mauvais résultat avec 55% des suffrages. Ses meilleurs scores il reçut en 2004 avec 69% des suffrages et 71% en 2012.

Durant son mandat, il s’est exprimé contre la guerre en Iraq, pour un système universel de sécurité sociale, contre les délocalisations et les conséquences sociales du libre-échange. Il s’est également opposé à la politique néolibérale du président de la Réserve Fédérale Alan Greenspan. En 2006 Sanders fût élu sénateur du Vermont avec 65% des voix, toujours en tant qu’indépendant, mais avec le soutien du parti démocrate et, en particulier, celui du sénateur Barack Obama, qui s’est déplacé au Vermont pour faire campagne.

En 2010, le sénateur Sanders s’est exprimé contre la décision du président Obama de reconduire les exemptions d’impôts pour les plus fortunés, instaurées par le président George Bush.

Le candidat Sanders, a reçu le soutien de 170 économistes renommés pour son plan de réforme du secteur bancaire.

Pour faire peur, la presse continue à agiter les épouvantails qui pétrifient le lecteur, le milliardaire Donald Trump qui réussit à se mettre à dos 80% des américains, Marine Le Pen qui cherche la désintégration de l’Union Européenne, la dette publique, l'impuissance de l'Europe face à la crise migratoire. Tout cela n'est que le résultat d'une politique économique erronée et des inégalités croissantes qui divisent l'Europe. Il est temps de proposer autre chose.

 

** Presse française: Patrick Drahi, basé à Cologny (Suisse), troisième fortune de France, SFR Numéricable, RMC, BFMTC, le câblo-opérateur américain Suddenlink avec 1,5 mio de clients particuliers et 90'000 entreprises, Cablevision, les journaux l’Express et Libération

Presse allemande: Bertelsmann, premier groupe de presse allemand, contrôlé par la présidente, Liz Mohn, veuve du dernier membre de la cinquième génération Bertelsmann. Presse: Guner & Jahr (Stern, Capital, Geo, Gala, Brigitte, Financial Times Deutschland, Spiegel. Edition: Random House New York: Penguin Group, National Geographic. Radio et Télévision: RTL Group

Springer: 2ème groupe de presse allemand, contrôlé par Friede Springer, veuve d'Axel Springer, Bild, Bild am Sonntag, Welt, Welt am Sonntag, télévisions privées   

Presse suisse: Ringier, premier groupe de presse suisse, 120 journaux et magazines (Blick, Sonntagsblick, Glückspost, Schweizer Illustrierte, L'Hebdo, L'illustré, Le Temps,  

Tamedia: 2ème groupe de presse suisse, 43 journaux et magazines (20 minutes, 24heures, Berner Zeitung, Bilan, Femina, Finanz und Wirtschaft, GHI, Le Matin, Le Matin Dimanche, Tagesanzeiger, Tribune de Genève), une vingtaine de marques digitales.

 

 

 

07:41 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (5) | | | |

Commentaires

N'avez-vous pas parfois l'impression de parler dans le désert ?
Vos positions me semblent limpides, évidentes. Et pourtant ce discours reste rare. Est-ce la faute aux médias ?
Il est pourtant aujourd'hui possible d'aller chercher de l'information par de nombreux canaux divers. Les blogs sont aussi l'occasion de découvrir des liens qui permettent d'aiguiser notre sens critique et remettre en question la sauce qu'on nous livre au quotidien dans la presse généraliste.
Parfois j'ai le sentiment qu'il serait plus efficace d'accélérer le naufrage plutôt que tenter de sauver les restes. La révolte est annoncée. Le 1 % tout puissant ne pourra pas indéfiniment profiter des 99 autres dont une bonne part se laisse encore abuser par les effets du ruissellement.

Écrit par : Pierre Jenni | 02/02/2016

Si je peux adhérer à certains arguments présentés, il y a aussi des approches qui me sidèrent, à l'image du point suivant:

"Création d’une taxe foncière progressive pour 0,3% d’américains qui héritent plus qu’USD 3,5 mio (Les suisses ont refusé une initiative pour un impôt sur les héritages, qui aurait touché à peine 5% de la population)"

Est-ce que le pourcentage de population touchée est un argument pour la taxation ? Exemple : si on doublait les impôts pour les rouquins aux yeux bleus, on serait dans des pourcentages acceptables, donc faisons-le.... Oui, c'est à l'évidence ridicule. Ce type d'argument émotionnel est ridicule et pollue le débat.

Écrit par : archi-bald | 02/02/2016

Merci pour votre commentaire. Les journalistes sont aussi tributaires d'un système dont ils sont parfois obligés de s'accommoder, car il faut savoir que beaucoup d'entre eux ont un statut précaire. Mais, je parle de la presse parce que je suis convaincu qu'il y a un avenir pour le journalisme d'investigation. Le succès du site Mediapart en France est un bel exemple. La politique américaine commence de nouveau à m'intéresser depuis la candidature du sénateur Sanders, car je pense que c'est de là que le changement viendra. Internet fourmille de petites stations radio tels que "The Young Turks" ou TYT, democracy now, Thom Hartmann, Bill Maher etc. Si j'ai l'impression de parler dans le désert? Il y a plus de gens qui pensent comme vous que vous croyez. La sénatrice du Massachusetts, Elizabeth Warren, dont vous entendrez surement encore parler, a réussi à elle seule contre les républicains, d'instaurer le "Consumer Financial Protection Bureau". Sur la question du business Channel CNBC du style "de toute façon vous ne pouvez rien contre les néocons", elle a répondu: "You are rigtht. If you don't fight for it, Nothing will happen."
Cordialement
Bruno Hubacher

Écrit par : Bruno Hubacher | 02/02/2016

Merci pour votre message, En effet, vous n'êtes pas taxé d'après votre couleur de cheveux, mais d'après votre capacité contributive. Je pars du principe que vous faites partie des 5%. Dans ce cas, je comprends votre indignation.
Cordialement
Bruno Hubacher

Écrit par : Bruno Hubacher | 02/02/2016

Merci pour ce shoot d'optimisme.
Dans son discours présidentiel du 1er août à Monthey, Micheline Calmy-Rey tenait des propos similaire : " Levez-vous ! Revendiquez ! On n'obtient rien sans pression."
Je continuerai donc modestement à envoyer ponctuellement mes coups de gueule sur ces blogs. Mais je rêve d'atteindre un niveau de sagesse qui me permette de ne plus rien attendre. Non pas par dépit mais en pleine conscience du jeu qui se joue et auquel je suis libre de participer ou non.

Écrit par : Pierre Jenni | 02/02/2016

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