21/01/2016

L’économie, la religion du 21ème siècle


La grande messe des « riches et célèbres « s’est ouverte une nouvelle fois à Davos cette semaine, avec sa traditionnelle « mission d’améliorer l’état du monde ». Elle nous met d’emblée au parfum en nous annonçant la 4ème révolution industrielle avec une perte de 5 mio d’emplois à la clé, dû au « développement de nouvelles technologies ». Les sages du « World Economic Forum » ont aussi trouvé la parade: la formation. Sinon «les gouvernements devront faire face à un chômage en hausse constante et à des inégalités. » C’est révolutionnaire comme trouvaille ! Seulement, le sauvetage des banques en 2008 a fait exploser la dette publique et les restrictions budgétaires qui s’en s’ensuivi ont affecté, entre autre, les budgets de la formation des états. Le manque à gagner, dû à l’évasion fiscale des sociétés multinationales, avec la complicité du législateur, il est vrai (suisse aussi), qui se chiffre en centaines de mia, USD ou EU, aggrave encore la situation.

 

Contrairement à ce que dit le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann dans son allocution d’ouverture, le modèle économique d’une société est un choix démocratique et les nouvelles technologies, dont parle le rapport des sages du WEF, sont au service des citoyens, salariés et consommateurs, pas le contraire. Monsieur Schneider-Ammann estime que la condition sine qua non pour le plein emploi serait un marché de travail « flexible », ou en clair dérégulé, et un commerce sans entraves. La dérégulation des marchés financiers fournit un avant-gout de ce que serait un marché de travail dérégulé, des mini-jobs payés au lance-pierres.  

 

La redistribution des richesses est défendue cette année par l’ONG OXFAM, à côté de quelques philanthropes en manque de notoriété, la charité, une fois de plus, et les questions environnementales ont été défendues avant-hier par un acteur américain qui a récolté quelques applaudissements polis devant un parterre clairsemé pour son discours, sans doute un peu trop gênant. C’est connu depuis l’antiquité, le pouvoir ne se partage que sous la contrainte, démocratique, dans le meilleur des cas. A Davos, par conséquent, la redistribution des richesses et la protection de l’environnement sont plutôt des questions d’empathie chrétienne que de responsabilité collective.

 

La Fondation « Bertelsmann » (crée par le magnat de la presse allemande Reinhard Mohn en 1977) a publié récemment une étude sur le chômage des jeunes en Europe sous le titre « Les jeunes sont les perdants ». L’étude constate que 26 mio de jeunes sont menacés de pauvreté en Europe, ce qui touche près de 30% des moins de 18 ans. La Fondation a établi un indice qui s’appelle « Social Justice Index » et qui analyse les 28 pays de l’Union Européenne d’après une trentaine de critères. L’Allemagne y figure, malgré sa puissance économique, à la7ème place seulement, la première place est occupée par la Suède. L’étude pointe du doigt la division Nord-Sud, mais également celle entre les aînés et les jeunes, car l’endettement public freine les investissements nécessaires, notamment dans la formation, et met en péril le financement des systèmes sociaux. En Allemagne, le taux de chômage des jeunes brille avec un niveau historiquement bas de 7,7%. Ce chiffre occulte toutefois le prix à payer pour ce résultat, à priori réjouissant. Les chercheurs critiquent notamment le niveau anormalement élevé d’emplois « atypiques » (40%) à durée déterminée et peu payés qui créent de la précarité. La dérégulation du marché de travail, à laquelle la France s’attèle également, entamé par le gouvernement rose-vert sous le chancelier Schröder, a permis cette « baisse du chômage  historique ». En outre, les chercheurs constatent que l’accès à la formation supérieure est davantage réservé aux classes sociales aisées et, en Europe du Sud, de nombreux jeunes hautement qualifiés sont exclus du marché de travail et contraints d’émigrer.

 

Et la Suisse dans tout cela. Elle se dirige dans la même direction. Pourtant, il y aurait d’autres solutions, bénéfiques pour les salariés et les entreprises. Avec une population de près de 500 mio, l’Europe, plus puissante que les Etats-Unis (322 mio), demeure un nain politique. La Suisse, proportionnel à sa population de 8 mio d’habitants est un mastodonte économique avec une influence certaine. Mais, pas seulement sur le plan économique, la Suisse a de l’influence, également sur le plan politique. Récemment elle a de nouveau fait parler d’elle dans le contexte des négociations entre les Etats-Unis et l’Iran. Le président américain a salué « le rôle de la Suisse dans les intenses négociations avec Téhéran ». Pourquoi cette longue tradition diplomatique ne pourrait-elle pas servir à contribuer à la refonte du fonctionnement de l’Europe, actuellement en panne. Avec le gouvernement actuel c’est peu probable, mais, faisons de la politique fiction.

 

Si l’Euro se désagrège, ce qui n’est pas impossible, les négociations bilatérales seraient dépourvues de sens car plus aucun produit suisse ne pourrait s’exporter à des prix concurrentiels et la Banque Nationale Suisse perdrait le peu d’autonomie qui lui reste encore actuellement. Donc, en parallèle avec les bilatérales, la Suisse, fort de son pouvoir économique, aurait intérêt à influer davantage sur un changement de paradigme, car le statu quo est de moins en moins tenable et le néolibéralisme a fait son temps. Il faut quelque chose de nouveau, une sorte de capitalisme nouvelle version. De nombreux économistes, et non les moindres, proposent des alternatives, Joseph Stiglitz, Paul Krugman, Thomas Piketty, Heiner Flassbeck. En effet, la stabilité de l‘Europe, avec son marché de 500 mio de consommateurs est aussi dans l’intérêt des milieux des affaires. Le système politique suisse pourrait servir de modèle pour une refonte des institutions européennes et les rendre plus démocratiques. Après tout, il fût imposé par l’acte de médiation de Napoléon, un européen convaincu,

 

Le rôle du politique est d’anticiper les développements économiques et sociaux auxquels son pays est susceptible d’être confronté. Des changements législatifs, douloureusement imposés à la Suisse, tels que l’enterrement du secret bancaire et l’imposition des « holdings », mais aussi le tour de force de la justice américaine dans l’affaire de la FIFA, ont démontré que l’inaction, dû au manque d’anticipation et de discernement, est finalement plus préjudiciable à l’indépendance, si chère à l’UDC, que l’action.

08:22 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

Commentaires

Avant de rêver d'une Suisse modèle, il s'agirait de faire le ménage à l'interne.
La lecture édifiante du rapport du CF sur le négoce des matières premières semble au contraire suggérer que nous continuerons à la jouer petit, à suivre et à tenter de sauver ce qui reste. Nous ne sommes pas connus pour notre audace mais pour notre opportunisme.

Écrit par : Pierre Jenni | 25/01/2016

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