14/01/2016

La presse suisse, analyse d'une confrérie en quête d'identité


La presse suisse n’a qu’une opinion, la même.

 

Devenus des produits de consommation, les titres de presse suisses, et étrangers, sont appelés à plaire plutôt qu’à informer. Dans un « pot au feu » médiatique, les lignes éditoriales sont devenues quasi indéchiffrables, à l’exception des publications se situant à l’extrême droite de l’échiquier politique. Là, le positionnement est sans ambiguïté. A la lecture des journaux, suisses ou étrangers, on a l’impression que les enjeux sociétaux majeurs sont religieux et identitaires alors qu’en réalité ils sont économiques. Le nœud gordien est la redistribution des richesses, raison pour laquelle les questions économiques restent un domaine réservé à une poignée de dogmatistes initiés qui monopolisent les rubriques « économie et finance » des rédactions. L’idée que le modèle économique d’une société puisse être un choix démocratique les effraye.

 

Des tribunes à volonté sont offertes aux mêmes écrivains polémistes et réactionnaires notoires. L’écrivain français Guy Sorman, qui, en l’occurrence ne comprend rien à l’économie, s’autorise dans son blog du magazine « L’Hebdo » à polluer l’espace médiatique avec ses théories réactionnaires et poussiéreuses en la matière. Il y peste, entre autre, contre le keynésianisme et ses défenseurs, les économistes américains Joseph Stiglitz et Paul Krugman, lauréats du Prix Nobel d’économie (Hebdo du 28.12.2015) en écrivant: « Barack Obama tenta, après 2008, d’extraire les Etats-Unis de la stagnation (?) par le même procédé (keynésien) et il ne se passa rien non plus (?) La contre-attaque des keynésiens Krugman et Stiglitz ? » Je ne sais pas si Monsieur Sorman a fumé la moquette, mais si le gouvernement américain n’avait pas injecté, en 2008, des sommes colossales pour sauver le secteur bancaire, nous ferions maintenant la queue à la soupe populaire. Il a dû échapper à M. Sorman que les Etats Unis, contrairement à l’Europe, qui, depuis vingt ans, étouffe sous le poids des restrictions budgétaires et des baisses de salaires, jouissent actuellement d’une croissance, certes modeste, mais croissance tout de même.

 

Je croyais « l’Hebdo » plutôt progressiste, mais, en effet, sa rédactrice en cheffe, Chantal Tauxe, joue la même partition que Monsieur Sorman. Dans un article paru le 13 août 2015, sous le titre « Comment les populistes nous manipulent » elle met les jeunes partis politiques tels que « Syriza » et « Podemos » dans le même panier que les mouvements européens de l’extrême droite. Quel mépris pour le peuple grec et espagnol ! Madame Tauxe explique: « Sur le papier, l’Europe reste le plus grand espace de liberté de richesse et de bien-être du monde, elle seule est dotée de régimes sociaux qui assurent des retraites et des dispositifs d’aide aux chômeurs. Mais elle sait ce cadre menacé par l’endettement des Etats et sa démographie déficiente. » Pourquoi cette explosion de l’endettement dont les états sont « menacés » ? Ce n’est guère la faute à la démographie, mais au sauvetage des banques en 2008. La crise bancaire est le résultat direct d’une dérégulation irresponsable et d’une politique néolibérale, qui continue allégrement à dominer la vie publique, aussi sous la coupole fédérale. Plutôt que d’offrir une tribune à des « has been » comme Guy Sorman, Madame Tauxe serait bien inspirée de faire parler davantage des gens qui proposent des alternatives, l’économiste français Thomas Piketty par exemple, ou l’allemand Heiner Flassbeck. Juste une proposition.

 

Il y a aussi le trublion genevois Pascal Décaillet que le bimensuel économique « Bilan » compte parmi les 300 suisses les plus influents et qui dispose de sa tribune attitrée dans l’espace médiatique suisse. Dans son blog à la « Tribune de Genève » Monsieur Décaillet se réjouit du coup de gueule de son confrère « vivifiant » Roger Köppel, « patron » de la « Weltwoche », organe de presse de l’UDC, au sujet d’un projet entre la SSR, Swisscom, et Ringier de créer une société de publicité en commun. En effet, une programmation de qualité a son prix, et la publicité est un contributeur important. On peut le regretter. Moi, je le regrette. En revanche, j’estime que les prestations du service public dans ce domaine sont de bonne qualité, en tout cas supérieures à celles de certaines chaînes privatisées dans d’autres pays européens. Question de point de vue. Monsieur Décaillet crie au scandale, car il voudrait sans doute voir la SSR complètement privatisée à terme. Cela ne saura tarder avec le nouveau gouvernement. Seulement, on voudrait voir Messieurs Köppel et Décaillet défendre la transparence du financement des partis politiques avec la même ardeur.

 

Le « Tagesanzeiger », jadis un journal progressiste, est devenu, on ne sait trop quoi. Il lui arrive de donner la parole à des journalistes dont l’opinion politique sort un peu des sentiers battus. Mais la ligne éditoriale rentre vite dans le rang. On ne peut s’empêcher de penser que le « Tagi » aussi nage avec le « mainstream ». Et, il y a cette obsession avec l’UDC. Est-ce nécessaire de commenter en permanence les états d’âme de ses protagonistes, avant les élections, pendant les élections et après les élections. Certes, les commentaires sont souvent critiques, mais pour l’efficacité de la propagande il n’y a rien de mieux que des apparitions fréquentes, à la télé, à la radio, dans les journaux. Le contenu est secondaire.

 

Donc, le « Tagi » continue à semer le doute au sujet de son positionnement en écrivant, par exemple, sous le titre :  Zürcher Gymnasien müssen Millionen sparen ! « Est-ce que l’éducation publique dispose d’assez d’argent à Zurich ? La réponse est clairement oui, car, comparé à Genève et Berne où 23% et 25 % du budget cantonal sont attribués à l’éducation, l’éducation zurichoise est plutôt bien dotée avec 30% du budget ». Le « Tagesanzeiger » continue, en comparant les budgets de l’éducation de la Suisse (15%) avec d’autres pays européens tels que l’Allemagne (10%), l’Italie (7%) ou la Finlande (11%). On peut se poser la question si ces comparaisons pécuniaires ont un sens, car on trouvera toujours moins cher. Le souci est que toute la presse suisse joue la même partition.  

 

La transformation de l’hebdomadaire zurichois « Die Weltwoche », jadis un titre de bonne qualité, en organe de presse d’un parti politique a sans doute été le point de départ d’un changement de paradigme dans le monde médiatique suisse. Le fait que l’opinion, les lecteurs, les électeurs puissent s’acheter ainsi, sans gêne, était nouveau. Avant, cela se faisait quand-même plus discrètement.

 

La presse suisse est en manque d’inspiration et, peut-être, à l’aube d’une introspection salutaire. Le sujet de la « Journée de Recherche », organisée par «  l’Association Suisse des Journalistes Spécialisés », qui aura lieu le 25 janvier 2016 à Lucerne aura pour thème « trouver des sujets et vérifier les faits ». Dans son introduction, le symposium pose la question : « Pourquoi les agissements illégaux de la FIFA, dont le siège est à Zurich, ont intéressé la presse suisse après l’intervention de la justice américaine seulement. » 

 

En France, le site web d’information et d’opinion « Mediapart », fondé en 2008 et basé sur le concept « tout en ligne, grand public payant » a atteint son équilibre financier en 2010.  

 

 

 

09:47 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

Commentaires

@Monsieur Hubacher on sera nombreux sans doute à apprécier la justesse de vos propos
En 2000 on entendait déjà cette phrase ,d'ici qu'un cordonnier pilote un avion de Swissair il s'en faut peu ce qui a sans doute donné envie à tous les journaleux d'exploiter n'importe quelle actu pour en faire un scoop
On a aussi remarqué qu'un terme sitôt écrit comme polyvalence était appliqué par certains n'ayant pas compris l'importance de ce mot qui en fait était réservé aux gens capables et débrouillards qui pouvaient être appelés pour remplacer au pied levé un chef ou un responsable d'étage comme dans les soins et ce même avant d'avoir le diplôme
Aujourd'hui le blablatage a remplacée cette rage de s'en sortir et surtout ce besoin d'être très vite responsabilisés comme ce fut pour nous et nos anciens
Quand au dernier scoop de certains médias on ne peut que se tordre de rire en écoutant la Ségolène avouer , chez WW n'existe aucun problème et vous voudriez qu'on fasse confiance aux médias ?
Très belle journée

Écrit par : lovejoie | 15/01/2016

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