30/12/2015

Chronique d'une régression annoncée

Les suisses semblent las de leur démocratie. Pétrifiés dans leur confort, les électeurs « baby-boom » votent pour le statu quo néolibéral, et la génération Y ne s’intéresse pas à la politique. C’est tout de même remarquable. La tranche de la population qui est le plus concernée par l’issu des élections parlementaires ne se déplace pas aux urnes. Pourtant, comparé aux autres pays européens, nous avons certainement, encore, le système démocratique le plus juste. Que la jeunesse européenne se détourne de la politique se comprend. Leurs démocraties sont épuisées, rongées par la corruption et le clientélisme. Ce n’est tout de même pas le cas en Suisse.

Etrangement, les électeurs de ce pays, ceux qui votent encore, continuent à se cramponnent à une politique néolibérale qui, en Europe, commence à montrer les premiers signes de craquèlement. Pas très avant-garde, la Suisse. En Angleterre, contre toute attente, les électeurs du parti labour ont élu un président, Jeremy Corbyn, qui s’oppose à la politique d’austérité. En Allemagne, le président du SPD, Sigmar Gabriel, vient de subir un vote sanction sévère lors de sa réélection. Au mois d’octobre, la droite portugaise a perdu la majorité au parlement et, au mois de décembre, la droite espagnole a perdu la sienne, avec l’arrivée de deux nouveaux partis, « Podemos » et « Ciudanos ». Même aux Etats-Unis, en « phase terminale » de néolibéralisme, la résistance commence à se faire sentir. Le candidat indépendant aux élections primaires démocrates, le sénateur du Vermont, Bernie Sanders, un socialiste déclaré, talonne l’ancienne secrétaire d’état dans les sondages.

L’actuelle configuration du paysage politique représente une belle occasion pour le PS Suisse et la gauche de préparer un changement de paradigme nécessaire, à commencer par l’ouverture d’un débat de fond sur un modèle de société différent de celui qui nous est proposé actuellement. Comme la droite n’aura pas la volonté politique de réformer le capitalisme, c’est la gauche qui doit s’y atteler. Il faut mettre les éternelles discussions stériles de budget et de dette publique dans un contexte, compréhensible pour tous. Pour résoudre les problèmes qui préoccupent, il faut faire des choix politiques, rien d’autre. Pour pouvoir choisir, il faut connaître les options.  

Pour commencer, la dette publique en Suisse n’est pas un problème, même pas à Genève. Admettons qu’il y aurait urgence de la réduire, à Genève par exemple. Trois possibilités : augmenter les impôts, baisser les dépenses, vendre des biens de l’état. Commençons par la moins bonne, baisser les dépenses. Avec un budget de CHF 8 mia, les économies annuelles possibles ne dépasseraient guère les CHF 200 mio par année. C’est ce que l’état paie actuellement chaque année en intérêts, et cela encore pour quelques années. Après, il pourra probablement se refinancer à proche de zéro %. Avec une dette de CHF 13 mia, on imagine l’horizon temporel de politique d’austérité. Il faut cesser de comparer le budget d’un état avec la comptabilité d’une entreprise, cela n’a rien à voir. Les dépenses de l’état ne sont pas des dépenses mais des investissements, raison pour laquelle, actuellement, l’effet global pour l’économie d’une politique d’austérité est plutôt une catastrophe. Pour le contrôle de l’utilisation efficace des deniers publics, il y a la cour des comptes. Entre l’état, les ménages et les entreprises, il faut bien que quelqu’un investisse. En ce moment aucun des trois acteurs ne le fait. C’est une réalité qu’on observe à travers toute l’Europe. Chaque pays, chaque commune économise. Les entreprises et les banques amassent des fortunes colossales, dont ils ne savent que faire, faute de confiance. Les ménages privés économisent pour leur retraite, en investissant dans toutes sortes de produits financiers qui contribuent au gonflement d’une bulle financière qui finira par éclater à nouveau, comme en 2008. La vraie dangerosité de cette situation est dans l’uniformité de l’opinion, l’ignorance du public et le manque criant de débat.

Pour revenir à la dette publique et les solutions pour la réduire, parlons de la vente de biens par l’état. Il y a une effectivement une tendance dans les pays européens de réduire la dette de l’état par la vente de biens culturels. Quelques exemples : « L’Hôtel de la Marine », un bâtiment emblématique situé « Place de la Concorde » à Paris se trouvait sur la liste des objets à vendre de l’organisme chargé de la gestion du patrimoine français. L’état du Quatar était parmi les intéressés. C‘est seulement grâce à l’intervention d’une initiative citoyenne que cette vente avait été empêchée. Le « Colisée » de Rome est actuellement rénové par la marque de chaussures « Tod’s », car l’état italien n’a pas les moyens. L’état irlandais, dont les finances publiques s’étaient dangereusement détériorées suite à la crise financière de 2008, s’apprêtait à confier la gestion de l’ensemble de son patrimoine forestier à une société privée. Ce projet avait été empêché grâce à des citoyens vigilants. La gestion de 14 aéroports grecs vient d’être cédée à la société allemande Fraport.

Troisième solution : les impôts. Une affirmation, largement acceptée par la doctrine nèolibérale, prétend que l’impôt tue l’investissement. C’est le milliardaire américain, Warren Buffet, qui la contredit. « Si un investissement est prometteur, ce ne sont pas les impôts qui m’empêcheraient de le faire. » En outre, Monsieur Buffet s’étonne que sa secrétaire paie un taux d’impôt plus élevé que lui. Dans ce contexte, non seulement de justice fiscale, mais surtout d’efficacité fiscale on pourrait analyser la révision de l’imposition des entreprises. Plutôt que de se chamailler pour ou contre la suppression d’une crèche ou une subvention de la « confrérie des vignerons » on pourrait se poser la question si, par exemple, le favoritisme en faveur des sociétés multinationales est encore un modèle d’avenir ou s’il ne faudrait pas plutôt diversifier quelque peu le modèle économique, en faveur de la création d’entreprise, dans le domaine de la transition énergétique, par exemple. Les niches fiscales pour les sociétés multinationales sont en train de disparaître et la volonté d’une harmonisation au niveau européen se fait sentir de plus en plus. En outre, le secteur de la finance, dont Genève dépend trop, n’est plus un domaine de croissance. La déclaration du nouveau patron du Crédit Suisse de vouloir investir davantage en Suisse est un coup de pub. Par quoi pourrait-on remplacer les rentrées fiscales des banques et des multinationales ? Voilà une question qui pourrait occuper les esprits. Ce n’est pas avec la réduction du budget de la formation qu’on va répondre à ce genre de question. Il faut repenser le système économique. La Suisse a les moyens de le faire, Genève a les moyens de le faire.

13:33 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (3) | | | |

Commentaires

Le suisse s'étant habitué à vivre en confort grand luxe, a voulu voulu s'entourer d'assurances tous risques.

Aujourd'hui qu'il perd pied: il constate l'absence de terrain

sous les fondations voisines.

Écrit par : suisse & genevois déshérité | 30/12/2015

Très bon article et ce sont les mêmes qui fustigent les ainés leur reprochant d'avoir tant* gaspillé* pour leur offrir des études universitaires et tout le confort
Ainés qui n'ont jamais eu le permis de conduire ,cherchez l'erreur !
Très bonne année pour Vous Monsieur Hubacher

Écrit par : lovejoie | 31/12/2015

"Les dépenses de l’état ne sont pas des dépenses mais des investissements".

Vu son niveau de dépense publique, la France devrait être le pays le plus prospère et le plus riche...

Peut-être car elle a largement mis en place la "solution" préconisée par l'auteur, consistant à taxer au maximum les entreprises et à ne se poser aucune question sur l'utilité réelle des dépenses.

et qu'elle croit toujours, elle aussi, que ses dépenses sont des investissements.

Écrit par : Gilles Bonheur | 06/01/2016

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