16/12/2015

Avec les coupes budgétaires, droit dans le mur !

 

Le pluralisme suisse a pris un coup ce 18 octobre 2015. Pendant que l’Europe est à feu et à sang, les électeurs de ce pays ont décidé de donner carte blanche à la droite, qui a la ferme intention d’appliquer les mêmes recettes que nos voisins, le démantèlement de l’état social et la baisse des salaires, avec les conséquences prévisibles pour l’économie et l’emploi. Le suisse, une espèce plutôt docile, apprécie la paix sociale et accepte certains sacrifices pour la conserver. Mais il y a des limites ! C’est donc une première en Suisse que la fonction publique descend dans la rue en masse, à Genève, mais aussi dans d’autres cantons. On apprend cette semaine que la dernière collecte de la « Chaîne du Bonheur » va aux « jeunes en rupture en Suisse », juste après que le canton de Vaud, et d’autres, veulent économiser CHF 7 à 8 millions d’aide sociale destinée aux jeunes en difficultés, sur le dos des parents. L’idée vient d’un socialiste, Pierre-Yves Maillard. Habituellement les collectes des œuvres de charité vont à l’étranger, pas cette année, il paraît. La délocalisation de l’usine Tetra Pak en Hongrie où les coûts salariaux sont une fraction du niveau suisse est un avant-goût d’une politique de droite sans contre-pouvoir.

On a appris, la semaine passée, que la chancelière allemande, Angela Merkel, était élue personnalité de l’année 2015 par le magazine américain "Time". Quel rapport avec la grève de la fonction publique ? Vous allez voir ! Cette nomination est le comble du cynisme, mais toute la presse a applaudi, pas une fausse note. Pourtant, cette girouette de politicienne a mené l’Europe au bord du précipice avec sa politique économique, dictée par l’industrie et la finance allemande. Elle ne fait rien d’autre que de perpétuer les recettes de Margaret Thatcher, qui, au moins, avait des convictions, même si elles étaient mauvaises. En outre, la presse, encore elle, dans son unanimité, loue l’empathie dont ferait preuve la chancelière dans la question des réfugiés. Ce n’est pas de la philanthropie. L’industrie allemande a tout simplement besoin d’une main d’œuvre qualifiée et payée au lance-pierres pour son export. Dans cette question aussi, Madame Merkel, en tant que « leader européen » navigue à vue, sans aucune stratégie, mais qu’importe.  

Pour comprendre ce qui se passe en Europe et, ce qui se passera, par ricochet, en Suisse, à la suite des élections du 18 octobre 2015, et pourquoi l’Allemagne, la puissance en Europe, est un mauvais exemple en matière d’économie. il faut revenir quelques années en arrière, au début de l’ère de l’ex chancelier, le socialiste Gerhard Schröder. Le ministre des finances, et malheureux candidat à la chancellerie, de l’époque, s’appelait Oscar Lafontaine, socialiste, lui aussi. Avec son secrétaire d’état à l’économie, le professeur Dr. Heiner Flassbeck, Oscar Lafontaine oeuvra, avec le ministre des finances français de l’époque, Dominique Strauss-Kahn, à l’établissement, en Europe, d’une politique économique et monétaire keynésienne. Mais, le chancelier Gerhard Schröder préféra la voie néolibérale de « New Labour » du britannique Tony Blair, dans la droite ligne de Margaret Thatcher. Par conséquent, Oscar Lafontaine démissionna et le professeur Flassbeck changea à l’UNCTAD à Genève « United Nations Conference on Trade and Development «  en tant qu’économiste en chef jusqu’en 2013. Il continue à donner de nombreuses conférences dans les universités européennes pour avertir le public contre le danger d’une poursuite de cette politique économique allemande, désastreuse pour l’Europe et la Suisse.

Un des points centraux de la théorie néolibérale et monétariste est l’hypothèse que le prix de la main d’œuvre (salaires) fonctionne comme le prix des patates. Plus le prix des patates est bas, plus la demande augmente, ce qui fera monter son prix éventuellement. Exprimé en termes de salaire, cela voudrait dire que, plus les salaires sont bas, plus la demande en main d’œuvre augmenterait, ce qui ferait monter les salaires éventuellement et le chômage baisserait. En Allemagne les salaires ont commencé à baisser en l’an 2000 au point que

  • 40% des salariés allemands gagnent EU 2'000 euro brut par mois. Les cotisations sociales s’élèvent à 20%-
  • 25% des salariés gagnent moins que EU 700 net par mois.
  • 20% des salariés travaillent pour EU 4 l’heure.
  • 6 mio de salariés sont à l’assistance sociale (Hartz IV), ce qui représente EU 400 cash et EU 300 par mois pour se loger.
  • 1,4 mio de personnes qui travaillent ont droit à l’assistance sociale (Hartz IV) car leur salaire est en dessous du minimum vital (4 EU l’heure)
  • 1 mio d’emplois sont externalisés par les grandes entreprises avec comme conséquence une baisse de salaire de 30%.

Cette perte de pouvoir d’achat des consommateurs allemands a des répercussions néfastes pour l’économie domestique mais permet aux grands groupes exportateurs de rester concurrentiels sur le marché mondial. Ce dumping salarial est particulièrement désastreux pour les partenaires européens, car cela oblige les autres pays européens de baisser les salaires à leur tour, ce qui mène à une spirale à la baisse.

En Suisse, les salaires n’ont pas baissé, mais stagné depuis 1994. Pendant ce temps, le produit intérieur brut a augmenté de 70% et la productivité de 50%. Qui a récolté les fruits de cet effort ? En tout cas pas les salariés. Au niveau mondial, les salaires entre 1980 et aujourd’hui ont baissé, en termes réels, de 7% et on peut partir du principe que les gains de productivité ont été similaires à ceux de la Suisse. Contrairement au dogme néolibéral, en vigueur depuis trente ans, cela n’a pas fait baisser le chômage, mais augmenter. En Europe, le taux de chômage moyen est aux alentours de 11% depuis 15 ans. En outre, le monétarisme prêche une régulation de l’économie réelle et l’inflation par le taux d’intérêt et l’approvisionnement de liquidités par la banque centrale. Actuellement, il n’y a pas d’inflation, nous avons une déflation, et les taux d’intérêt moyens, au niveau mondial, ont baissé de 16% en 1980 à zéro en 2015 et il n’y a pas de croissance en Europe.

D’après le professeur Flassbeck il y a là une erreur fondamentale dans cette politique économique et monétaire, menée depuis 20 ans en Europe, dans le sens que l’inflation n’est pas produite par l’approvisionnement de liquidités mais par les coûts salariaux unitaires. Quand les salaires unitaires nominaux augmentent de 5 unités et la productivité de 3 unités, l’inflation et de 2 unités (salaire unitaire moins productivité). Il prend comme exemple l’union monétaire, l’euro. A sa création, la banque centrale européenne a suggéré un taux d‘inflation constant de 2% par année pour tous les pays membres, et si tous les pays s’y avaient tenus, l’Europe ne connaîtrait pas la crise actuelle. Mais, aucun pays ne s’y est tenu, à l’exception de la France. La France a des coûts salariaux unitaires parfaitement adaptés à son potentiel, mais elle est pénalisée par un écart de prix de ses produits en sa défaveur vis-à-vis des produits allemands de 15%. L’Allemagne fait de la sous-enchère salariale, comme nous l’avons vu, depuis l’an 2000, ce qui a créé un avantage compétitif en sa faveur, pas seulement en Europe, mais dans le monde entier, car les produits français et ceux des autres pays européens ne peuvent, à ces conditions, pas concurrencer les produits allemands, en Europe, en Chine ou ailleurs. Quant aux pays européens du su sud, tels que l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce, leurs coûts salariaux unitaires étaient constamment en dessus de leur potentiel. Le résultat est, qu’ils s’endettent constamment envers l’Allemagne depuis plus de 15 ans pour pouvoir importer ses produits, sans pouvoir exporter à des prix compétitifs. L’Allemagne exige alors de tous les pays européens, inclus la France (lois Macron) de baisser les salaires pour devenir compétitifs, ce que la Grèce a finalement fait, en baissant ses salaires de 30%, ce qui a provoqué la crise économique la plus aiguë depuis la fin de la guerre et a fait monter le chômage en flèche, contrairement à la théorie prédominante, voir ci-dessus, qui dit, quand les salaires baissent, les entreprises embauchent.

Quelle est la solution ? Il faut augmenter les salaires réels pour créer du pouvoir d’achat, ce qui en résultera, seront des rentrées fiscales qui permettront à l’état de faire les investissements nécessaires pour les vrais défis qui l’attendent, la transition énergétique, la formation, la recherche, la création d’emplois. Dans un deuxième temps, il faut, pour réduire la dette, taxer le capital, pour qu’il reverse une partie des gains indûment touchés depuis près de trente ans (crise financière et bancaire, répartition des gains de productivité).

Avis aux grévistes de la fonction publique : tenez bon !

10:10 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (3) | | | |

Commentaires

Alors vive Keynes !
Il prônait un Etat fort, dirigiste et inquisiteur.
Comme en France qui de tout temps appliqua ses théories et fit fonctionner la planche à billet pour aboutir à un Franc dévalué de 75% à la fin de l'ère Mitterrand et à l'aune de l'Euro.
Avant l'Euro, la France (comme tous les Etats de l'UE actuelle) pouvait régler son économie en jouant sur sa monnaie (masse monétaire et taux d'intérêt) et son budget. Elle n'a hélas joué que sur sa monnaie et n'a jamais su gérer son budget. Et aujourd'hui ne pouvant plus jouer sur sa monnaie, elle ne sait toujours pas maîtriser son budget.
Et pour justifier Keynes, voyez où la France se trouve aujourd'hui.
Ce ne sont ni Merkel ni Schröder ni Reagan ni Tatcher ni Poutine qui ont forcé la France à avoir un Code du travail ubuesque, une fiscalité confiscatoire, 35 heures par semaine (sinon 30 !), un nombre démentiel de fonctionnaires (près de 30% de la population active !). Ce sont ses hommes politiques, plus préoccupés par leurs postes que par l'avenir de la France.
Et ce sont tous ces hauts fonctionnaires parachutés à la tête des grandes entreprises françaises qui les gèrent plus comme des commis de l'Etat que comme des entrepreneurs. Et croyez moi, j'en sais quelque chose ! Ce n'est pas pour rien par exemple qu'en 1996 Juppé a voulu vendre Thomson (le fleuron de l'industrie française) pour 1Fr symbolique à Daewo lors de sa reprivatisation (nationalisée par Mitterrand en 1981) au début de l'ère Chirac.
Quant à vos chiffres, si certains sont exacts en valeur, leur présentation est manipulée pour faire croire que les allemands vivent dans des conditions dignes des ex pays de l'est. Mais à votre décharge on peut faire dire tout et n'importe quoi à partir des statistiques. Tout dépend de leur présentation.

Écrit par : Lambert | 17/12/2015

Bonjour Monsieur,

Merci pour votre commentaire très intéressant. J'ai entamé ce blog après les élections fédérales, car je crains que la nouvelle majorité dans ce pays applique les mêmes recettes économiques que nos pays voisins, notamment l'Allemagne.
"La planche à billets", comme vous l'appelez opère déjà depuis vingt ans sans Keynes, avec le monétarisme, et de l'inflation, comme vous le voyez, il n'y en a pas, mais de la déflation. Mais, mon message principal est un message positif pour 95% des gens, dans le sens que, les problèmes actuels peuvent être résolus, démocratiquement, avec une simple et juste redistribution des richesses.
Un autre point concerne votre pays, la France. Contrairement à la perception de la majorité des gens, la France est le meilleur élève de l'Union Européenne en termes macro-économiques. Saviez-vous que la France, depuis des années est plus productive que l'Allemagne, mais souffre de la cous-enchère salariale de celle-ci?
Le problème des impôts, dont vous parlez, est aussi une question de la redistribution, il faut changer tout le barème en faveur de la classe moyenne et les PME, taxer davantage les sociétés multinationales et les individus les plus fortunés, ce qui toucherait, au grand maximum, 5% de la population. Ne cédez pas aux pressions des allemands, ne baissez pas vos salaires. (loi Macron)
Ne rejetez pas non plus toute la faute à vos politiciens, appelez vos concitoyens à voter, vous avez d'autres partis que vous pouvez élire.
En ce qui concerne les statistiques, voilà ceci: Si on vous parle de croissance, demandez à qui elle profite. Si on vous parle de taux de chômage, demandez à quel niveau sont les salaires de ceux qui travaillent.

Je vous donne les noms de quelques économistes que vous pouvez consulter: Thomas Piketty (français), Joseph Stiglitz, Yannis Varoufakis, Heiner Flassbeck (que je cite dans mon blog)et d'autres.
Si vous trouvez mon blog intéressant, recommandez-le à vos amis.

Cordialement
Bruno Hubacher

Écrit par : Bruno Hubacher | 17/12/2015

@Lambert

« Alors vive Keynes ! Il prônait un Etat fort, dirigiste et inquisiteur. »

Voui, mais seulement pour "nationaliser" les pertes de quelques intérêts privés bénéficiant de la sollicitude du gouvernement.

Comme Keynes lui-même qui, en mai 1920, perdit l'intégralité de son capital qu'il avait placé dans un fonds spéculatif sur les monnaies (géré par le cercle Bloomsbury).

Keynes ne fut sauvé de la faillite imminente et certaine que par la fortune de Papa et un de ses amis ami et associés, banquier de son état, Sir Ernest Cassel.

Sans la bienveillance paternelle, l'arrogant, le très gonflé, le je-sais-tout Keynes se serait bu une pleine marmite de bouillon et aurait fini dans une tranchée ou sur une digue avec une pelle dans les mains, et on n'aurait jamais entendu parler de lui.

Pour les sans (riche) Papa, c'est "Démerde-toi, Jeannot."

Quant aux impôts, voyons ce qu'il en dit ...

... “Eviter de payer des impôts est la seule recherche intellectuelle gratifiante.” (Sic!)

Écrit par : Chuck Jones | 17/12/2015

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