Le blog de Bruno Hubacher

  • Je suis une capitaliste

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    La candidate démocrate à la présidentielle américaine, la sénatrice du Massachusetts, Elizabeth Warren, appelle à la révolution. Enfin presque. Avec sa proposition d’une taxe sur la fortune, elle s’attire les faveurs du public et les foudres de quelques milliardaires outragés. Profondément blessé, le gestionnaire de « Hedge Funds » Leon Cooperman a littéralement fondu en larmes lors d’une interview sur la chaîne de télévision CNBC le 4 novembre dernier.

    Il est vrai, les temps sont durs pour les riches et le peuple gronde. Tout réformiste qu’elle est, professeure Warren a dédié sa vie au domptage du capitalisme sauvage. Une mesurette populaire de plus calmera la « vox populi » et finira par sécher les larmes de « Leon Cooperman ».

    Selon des calculs des économistes français Emmanuel Saez et Gabriel Zucman de l’université de Berkeley CA, des experts en matière de redistribution des richesses, qui, par ailleurs, travaillent étroitement avec l’économiste français Thomas Piketty, pour sa part également plutôt un réformiste, trouvant les écrits de Karl Marx « pas très intéressants », la taxe, proposée par la sénatrice Warren, toucherait 0,1% des contribuables américains, ou 75'000 ménages, et rapporterait tout de même la somme de 2'750 milliards USD, quatre fois le budget miliaire annuel, sur une période dix ans.

    Lors du « Presidential Forum on Environmental Justice », organisé par l’ONG « National Black Caucus of State Legislators » sur le campus de l’Université de Caroline du Sud, la journaliste indépendante Amy Goodman, pose la question qui tue : « De nombreux activistes écologistes disent qu’un système économique basé sur la croissance est en contradiction avec la protection de l’environnement. « Comment gérez-vous cette dichotomie ? »

    Réponse : « Tout d’abord, je tiens à faire une nette distinction entre ma candidature et celle du sénateur Sanders. Moi, je suis une capitaliste et une adepte du libre marché, tandis que mon adversaire est un socialiste. » Voilà qui rassurera Wall Street.

    La suite de l’argumentaire se présente comme un manuel de la « Harvard Business School » : « Le libre marché nous a apporté, et continue à nous apporter, l’innovation et la créativité dont notre économie a besoin. Il nous apportera également l’énergie non polluante. Mais, un marché sans règles c’est du vol. Quand les multinationales trichent, c’est que le marché ne fonctionne pas de façon ordonnée. »

    « J’ai dédié l’entier de ma carrière à la régulation des marchés financiers, notamment en tant qu’instigatrice de l’office « Consumer Financial Protection Bureau », mis en place par l’administration Obama, dans le cadre de la loi « Dodd-Frank » (Dodd-Frank Wall Street Reform and Consumer Protection Act) suite au crash financier de 2008, à cause duquel des millions d’américains ont été expulsé de leurs maisons par la faute de banques peu scrupuleuses qui, du même coup, avaient mis en péril toute notre économie ».

    Au sujet de la régulation des marchés financiers et la fameuse loi « Dodd-Frank », on notera qu’actuellement, onze ans après la crise, certaines banques sont à nouveau à court de liquidités. Pour cette raison, depuis à peu près deux mois, la Réserve Fédérale, la banque centrale américaine, continue à injecter, à l’aide la création monétaire, dans le système financier, des centaines de milliards de USD pour éviter un nouvel effondrement. Jusqu’à quand ? On ne sait pas trop.

    Quant à « l’innovation et la créativité du libre marché » si chères à Mrs. Warren, on pourrait méditer un bref instant sur l’analyse du linguiste Noam Chomsky, professeur au MIT (Massachusetts Institute of Technology), qui a la fâcheuse habitude de déconstruire le rêve américain. « Les avancées technologiques majeures du vingtième siècle ont été financées par les pouvoirs publics, avec de l’argent public, dans le cas des Etats-Unis, par le Pentagone ».

    Sans grande surprise, l’économiste marxiste Richard D. Wolff qualifie l’argumentaire de la professeure Warren de « silly ».

    Issu du féodalisme, l’existence du capitalisme date d’environ 300 ans et pendant ces 300 ans, chaque décennie, à peu près, le système subit une crise plus ou moins aigue, crises dues à la surproduction inhérente, engendrant la spéculation.

    La plus grave d’entre elles, précurseur de la Seconde Guerre mondiale, causant la plus importante dépression du 20ème siècle, marqua l’entrée dans l’histoire du capitalisme du 32ème président des Etats-Unis, Franklin Delano Roosevelt, seul président à être réélu à trois reprises.

    Issu d’une famille richissime de descendance hollandaise, FDR entama, sous l’impulsion de son épouse Eleanor, le premier programme de sécurité sociale dont avaient bénéficié les américains à ce jour, financé par les milliardaires du pays, connu sous le nom de « New Deal », l’épouvantail qu’agita le président devant ses pairs, s’appelant « Révolution bolchévique ».

    Quarante ans plus tard la revanche des riches arriva avec la présidence de Ronald Reagan qui à, ce jour, s’attellent au démantèlement de l’héritage du président le plus populaire de l’histoire américaine.

    Il est alors compréhensible que Richard Wolff s’exclame, en entendant parler Elizabeth Warren : « We have been there ».

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  • L’émergence de la démocratie

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    C’est ainsi que le quotidien américain « Wall Street Journal » titre son éditorial du 11 novembre dernier au sujet des événements récents en Bolivie.

    « Les véritables héros de la rébellion populaire contre l’ex président bolivien Evo Morales s’appellent Luis Fernando Camacho de Santa Cruz et Marco Antonio Pumari de Potosi, deux protagonistes qui devraient absolument faire partie du prochain scrutin présidentiel. »

    A l’instar du président américain, qui déclara, lors d’un bref instant de lucidité, au sujet du pétrole en Syrie, en citant Jules César, « To the victors go the spoils », le « Wall Street Journal » a le mérite de ne plus faire l’effort de cacher son jeu.

    Les « butins » césariens, dans le cas de la Bolivie, sont précisément, d’un côté, la province de Santa Cruz, riche en gisements de gaz, proie à des velléités sécessionistes en 2008, menant à l’expulsion de l’ambassadeur américain Phlip Goldberg pour son rôle dans l’instigation des émeutes, et Potosi, gardienne d’un autre trésor, éminemment plus stratégique, le lithium, une composante essentielle, utilisée dans la fabrication d’ordinateurs, de téléphones portables et de batteries pour voitures électriques, dont la Bolivie partage avec le Chili et l’Argentine 70% des réserves mondiales.

    Le 4 novembre dernier, juste avant le putsch militaire, le gouverneur de la province de Potosi, Juan Carlos Cejas, annonce, avec regret, l’annulation du décret 3738 du 7 décembre 2018, émis par le cabinet ministériel du gouvernement Morales, décret instaurant une « joint-venture » entre « Yacimientos de Litio Bolivianos (YLB) », une entreprise publique, majoritaire à 51%, et la société allemande « ACI Systems », choisie en tant que partenaire stratégique dans l’exploitation et l’industrialisation du gisement de lithium du lac superficiel de sel d’Uyuni, estimé à 10 millions de tonnes. La société allemande projetait un investissement, à terme, de 1,3 milliard USD.

    Le gouvernement bolivien cède ainsi aux pressions du mouvement des droits civiques « Comité civico de Potosi », sous la présidence de l’activiste Marco Antonio Pumari, qui demandait, à part la démission immédiate du président pour fraude électorale présumée, pour l’exploitation du lithium, une augmentation, des 3% de royalties prévus à 11% en faveur du trésor public de la province. Le gouverneur commente la décision gouvernementale de façon sibyllin : « Un jour nous saurons peut-être qui a agi pour le bien de la province. »

    Quoi qu’il en soit, l’annulation abrupte du projet n’a pas dû réjouir Peter Altmaier, ministre allemand de l’économie et de l’énergie, qui avait des ambitions pour l’industrie automobile allemande : « L’Allemagne pourrait devenir un important centre de production de batteries pour voitures électriques », un marché actuellement dominé par la Chine avec 50% de part de marché.

    Seulement l’ex président bolivien ne l’entendait pas de cette oreille, car celui-ci visait plutôt une production indigène de composantes électroniques contenant l’élixir vénéré. Son gouvernement avait déjà libéré 800 millions USD pour la création d’une future industrie bolivienne du lithium, « capable de fabriquer une Toyota bolivienne propulsée par du lithium. »

    Surement aurait-il dû faire, dans un premier temps, quelques concessions au partenaire allemand, car la mise en place d’une logistique importante, inexistante actuellement, compatible avec des considérations écologiques, aurait demandé des investissements colossaux. En effet, dans un premier temps, 80% du lithium extrait était destiné à l’export, vers les usines de Wolfsburg et Munich selon le PDG du partenaire allemand « ACI Group ».

    L’émergence de la démocratie veillera sans doute à ce que le partenaire allemand sera remplacé au plus vite.

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  • Connivence médiatique

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    Alors que Detlef Karsten Rohwedder est sur le point d’aller se coucher, un lundi de Pâques 1991, peu avant minuit, une balle, tirée à travers la fenêtre de sa chambre, lui tranche la colonne vertébrale. Le tireur n’a jamais pu être identifié mais l’acte fut revendiqué par une cellule terroriste de la RAF « Rote Armee Fraktion ».

    Le meurtre du premier directeur de la « Treuhandanstalt », l’agence, chargée de la privatisation de l’économie de la défunte « République démocratique allemande » suite à la réunification, fut peut-être un des derniers actes du terrorisme de gauche dans une tentative irrationnelle d’éviter un tournant vers une société capitaliste néolibérale. Toujours est-il, l’Allemagne d’aujourd’hui n’a pas gagné au change. Le terrorisme de gauche s’est mué en fascisme.

    Après l’entrée au Bundestag en 2017 du parti AFD « Alternative für Deutschland » avec 12,6% des voix, troisième force derrière la CDU/CSU et SPD, celui-ci vient de confirmer, une nouvelle fois, sa popularité à l’occasion des dernières élections régionales au Land Thüringen, où il émerge en tant que deuxième force au parlement avec 23,4% des votes (+ 12,8%), derrière « Die Linke » (31% +2,8%). SPD atteint 8,2% (-4,2%) et CDU, le parti de la chancelière 21,8% (-11,7%).

    L’hebdomadaire « Der Spiegel », « « Bild » Zeitung pour bacheliers » selon l’humoriste Volker Pispers, saisit l’occasion pour expliquer à ses lecteurs les vraies raisons des succès électoraux de la droite identitaire, notamment dans les Länder de l’ancienne RDA : « Les « Ossis » sont tout simplement racistes ». Sous le titre « Les électeurs de l’AFD sont des privilégiés » le tabloïd pour intellectuels formatés vient de présenter une étude du sociologue Alexandre Yendell, contredisant la thèse selon laquelle les gens voteraient AFD parce que les partis traditionnels ne leur offrent plus aucune perspective d’avenir.

    L’argumentaire, étayé par l’hebdomadaire hambourgeois, est essentiellement basé sur un amoncellement de sondages. L’article commence par une boutade, annonçant la couleur « scientifique » d’un exposé dégoulinant de mépris. « Ce n’est pas parce que le nombre de cigognes a baissé dans les pays industrialisés et que simultanément le taux de natalité y a baissé également, que nous devrions en tirer des conclusions sur la fécondité des citoyens. De la même manière, il n’y a aucune corrélation entre les motivations des électeurs à voter AFD et une supposée pauvreté, engendrée par un chômage supposément endémique dans l’ancienne RDA. »

    « Der Spiegel » fournit pourtant une analyse plus « nuancée » dans un autre article, paru en février 1997 celui-ci, intitulé « La République démocratique allemande en promotion », dans lequel l’hebdomadaire s’insurge contre « la gilde des managers rapaces, avides de dépecer l’ancienne RDA. »

    L’hebdomadaire y reproche ainsi à l’establishment ouest-allemand d’avoir « laissé un des leurs, le directeur de la « Treuhandanstalt » en l’occurrence, à la vindicte populaire, préférant se servir une fois le sale boulot effectué », le licenciement de centaines de milliers d’ouvriers suite aux privatisations forcées sous le contrôle de la « Treuhandanstalt », dans le but de préparer le terrain pour les « rapaces ».

    Les « Ossis » en revanche n’ont jamais été dédommagés pour le pillage de leur économie, bien que ceci fut prévu dans un paragraphe du traité entre la République fédérale d’Allemagne et la République démocratique allemande, signé le 1er juillet 1990 par les ministres des finances Theodor Waigel et Walter Romberg, formant « l’Union économique monétaire et sociale », paragraphe prévoyant « la distribution de bons de participation à tous les citoyens de la ex-RDA », une promesse jamais réalisée. De l’ensemble des firmes privatisées, 85% furent acquises par des allemands de l’Ouest, 10% par des investisseurs étrangers et 5% par des citoyens de l’ex-RDA.

    Pour financer le bradage, fut introduit, en 1995, une « taxe de solidarité », « Soli », de 5,5 % de l’impôt sur le revenu à partir d’une facture fiscale de 972 EU par année, taxe qui rapporte à l’état, à ce jour, 16,8 milliards EU par année.

    Par ailleurs, dans le but de garder la mainmise sur la diffusion de la bonne parole, la presse, le chancelier de la réunification, Helmut Kohl, mentor de l’actuelle chancelière Angela Merkel, elle-même une « Ossi », avait fourgué le quotidien est-allemand à plus fort tirage, « Chemnitzer Freie Presse », directement, sans appel d’offre public via la « Treuhandanstalt », à un ami, sympathisant de son parti CDU, l’éditeur Dieter Schaub et sa famille, à travers la « Medien GmbH », également propriétaire de la prestigieuse « Süddeutsche Zeitung », pour la contrevaleur de 100 million EU. Quant à l’ancien ministre de l’extérieur, Hans-Dietrich Genscher (FDP), celui-ci s’était servi de la même manière du journal régional de Sachsen-Anhalt, « Mitteldeutsche Zeitung ».

    Après 16 ans de règne libéral-conservateur, le chancelier Helmut Kohl cède, en 1999, le pouvoir au chancelier socialiste Gerhard Schröder qui introduit, entre 2003 et 2005, avec la complicité du part des Verts, une politique sociale que même son prédécesseur aurait taxé d’outrancière.

    Dans le but d’éradiquer un chômage persistant de 10% et de mettre fin à une perte de compétitivité de l’économie allemande, le gouvernement introduit la flexibilisation du travail et la « modération » de son « coût » pour l’économie. Lancée sous le nom de « Agenda 2010 », la réforme du marché du travail (Hartz IV) et des assurances sociales déclencha la descente aux enfers du parti socialiste allemand, avec une première vague de départs des adhérents de 200'000 membres pour atteindre aujourd’hui, au pays de ses origines, un score de 8,2% de l’électorat.

    A travers les lunettes de l’économiste lambda l’opération « Schröder » est un succès retentissant. Un chômage proche de 3 %, un excédent budgétaire de 1,3% du PIB (produit intérieur brut) et un excédent du commerce extérieur de 7,5% du PIB. « L’Allemagne va bien, c’est une raison de se réjouir » répète la chancelière à qui veut l’entendre.

    Le revers de la médaille ? Entre 1996 et 2016 le nombre de travailleurs touchant un salaire inférieur à deux tiers du salaire médian, ou moins de 2'200 EU par mois, a bondi de 14 % à 22%. 7,5 millions d’ouvriers allemands travaillent actuellement pour moins de 450 EU par mois, dont 4,8 millions dépendent uniquement de cette source de revenu, complétée par l’état par des prestations sociales (Hartz IV).

    L’ouverture des frontières à l’est a évidemment favorisé ce dumping salarial à l’ouest, mais n’a en revanche nullement contribué à la revalorisation des salaires à l’est, ce qui est contraire aux prétentions de la théorie économique de l’école néoclassique, mais plutôt à un nivellement global vers le bas, puisqu'un salaire moyen, pour ne prendre que l’exemple de Thüringen, théâtre de la dernière débâcle électorale des partis politiques établis, y est toujours inférieur de 33 % par rapport à un salaire moyen en Allemagne de l’Ouest.

    Cette évolution, couplée du retrait du service public, suppressions de lignes de chemin de fer, clôtures d’hôpitaux, fermetures de bureaux de poste, favorise l’exode de la jeunesse vers l’ouest et mène au dépeuplement des campagnes est-allemandes, livrées aux hordes de néonazis.

    Les racines de la montée du fascisme en Allemagne sont peut-être à chercher dans les séquelles du hold-up mal digéré de l’ancienne RDA. En tout cas, historiquement la peur du déclassement social favorise la xénophobie. Les régimes autoritaires ont toujours su capitaliser sur la peur, une des raisons de là la popularité de l’AFD, parti avec lequel le capital saura s’arranger comme il avait su le faire avec le NSDAP. La responsabilité des médias serait lourde à porter.

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