17/02/2017

Le chemin est encore long

La Suisse a accepté, le week-end passé, un référendum contre un projet de loi visant à réduire massivement les impôts sur les bénéfices des entreprises au détriment d’une péjoration sans précédent des finances publiques. Le peuple Suisse se serait-il soudainement réveillé d’un songe trompeur dans lequel les « décideurs » économiques lui susurrent sans cesse à quel point le néolibéralisme ne veut que son bien, lui donne un travail, mal payé certes, mais un travail tout de même, ou n’était-ce qu’une petite vague à contre-courant dans une mer de conformisme ?

La presse suisse pense avoir déniché les raisons de cet affront à l’establishment. Ce serait, pour les uns, un langage plus agressif, emprunté à la droite extrême, qui aurait permis ce succès du parti socialiste dans les urnes. Pour les autres, ce serait un refus populaire de se faire imposer une règle, par l’Union Européenne en l’occurrence, celle de supprimer le traitement de faveur des sociétés holdings qui choisissent la Suisse comme domicile pour sa clémence fiscale.

Mais, peut-être les suisses n’ont tout simplement plus envie d’être le dindon de la farce. Peut-être ils ont compris qu’une fiscalité des entreprises au rabais ne crée pas d’emplois.

Le magazine allemand « Der Spiegel » reporte ces jours que le ministre des finances, Wolfgang Schäuble, connaissait depuis 2011, une pratique d’évasion fiscale des banques allemandes qu’on appelle dans les cercles initiés le « dividend stripping », une pratique que le législateur n’interdit définitivement que depuis 2016. Ce manque d’empressement de la part du ministre a causé au fisc allemand un manque à gagner annuel de 6 mia EU.

La chose est plutôt technique, mais pour faire simple, des banques allemandes vendaient, à découvert sans posséder, avant la date de paiement des dividendes, des actions pour les racheter, après le paiement des dividendes « ex dividend ». Dans le registre des actionnaires figuraient propriétaire A autant que propriétaire B comme détenteurs d’actions, ayant droit au paiement du dividende, soumis celui-ci à déduction d’un impôt à la source de 25%, récupérable auprès du fisc. Pendant que l’état ne déduit qu’une fois les 25%, les actionnaires eux font valoir la somme deux fois.

Le même ministre des finances qui critique le gouvernement grecque pour son incapacité de prélever des impôts a volontairement fait perdre aux contribuables allemands chaque année 6 mia EU depuis 2011.

La lutte contre le néolibéralisme et la dérégulation a encore de beaux jours devant elle. Contre toute attente, le parlement européen a adopté cette semaine le traité de libre échange entre l’Union Européenne et le Canada, traité « provisoirement » en vigueur à partir du mois d’avril de cette année en attente de la ratification des 28 parlements de l’Union.

La surdité des parlementaires européens mérite un traitement en profondeur. Les tribunaux arbitraux se substituant aux états pour juger des litiges entre multinationales et pouvoirs publics font toujours parti du deal.

Ainsi le nivellement vers le bas des standards environnementaux et la lente érosion des droits civiques continuent à progresser jusqu'à ce que les réactions des citoyens deviennent plus pressants, comme c’est le cas actuellement aux Etats-Unis, où des foules en colères assiègent les bureaux des élus, leurs domiciles et les interpellent lors de leurs déplacements.

11:40 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

07/02/2017

Les guerres commencent par un mensonge

Le président américain est sur le point d’en provoquer une autre au Moyen Orient.

Lors d'une conférence de presse mercredi passé, son Conseiller à la Sécurité Nationale, Michael Flynn, hausse le ton face à l’Iran. Parlant de « récentes provocations iraniennes » il émet une très officielle mise en garde à l’égard de ce pays avec à la clé de « possibles représailles ». Pour la petite histoire Mr. Flynn s’était fait remercier par l’administration Obama de son poste de directeur de la « Defense Intelligence Agency », une des 19 services de renseignements américains, pour « comportement abusif envers ses subordonnés » et « mauvaise gestion » en 2014. (NYT)

En écoutant la suite de son intervention, on apprend qu’il il ne s’agit en fait pas de l’Iran directement, mais de rebelles « Houthis » du Yémen, tribu de confession chiite, soutenus par le régime chiite d’Iran, en guerre contre le gouvernement sunnite, soutenu celui-ci par le régime « Wahabbite » de l’Arabie Saoudite. Il n’est pas sûr, que Donald Trump connaisse toutes ces subtilités ou même qu’il s’y intéresse.

Quoi qu’il en soit, ces mêmes rebelles « Houthi » auraient lancé, il y a une semaine, une roquette contre un navire saoudien, ce que l’administration « Trump » considère comme » un acte belliqueux » de la part du régime iranien contre les intérêts américains, car, comme le prétend Mr. Flynn, « L’Iran continue à menacer les alliés et amis des Etats-Unis dans la région, mettant en péril la prospérité et la stabilité ». En outre, Mr. Flynn estime « que l’Iran viole, par cet acte, la résolution 2231 de l’ONU, au sujet de la non-prolifération des armes nucléaires.» Il poursuit: «Au lieu d’être reconnaissant envers les Etats-Unis pour les accords, mis en place par l’administration Obama, qui sont par ailleurs et de toute façon totalement inefficaces, l’Iran s’obstine à faire jouer ses muscles ». Fin de citation.

Il est intéressant de noter que l’Arabie Saoudite et les états du Golfe ne sont pas concernés par la récente interdiction d’entrée aux Etats-Unis. Or ce n’est un secret pour personne que ces pays soutiennent tacitement le terrorisme sunnite en Iraq et en Syrie. Mais, « business is business ».

Le nouvel attaché de presse de la Maison Blanche, Sean Spicer, un homme doté d’une remarquable capacité de contorsion rhétorique, en remet une couche. Demandé par un journaliste, ce que Mr. Flynn entendait par « mise en garde », Sean Spicer enfonce le clou en disant que « L’Iran s’en était pris à un navire américain, ce que le président considère comme un acte de guerre ». Il continue: « Je pense que le général était assez clair hier. L’Iran a violé la résolution 2231 de l’ONU en attaquant un navire américain ». Quand le reporter de CBS le corrige, « un navire saoudien », Sean Spicer marmonne de façon à peine audible « Sorry, yes, a Saudi vessel », sans rectifier par ailleurs qu’il s’agissait supposément d’une attaque de rebelles « Houthi » et non de l’Iran. Ce genre de rhétorique guerrière mensongère a jadis déclenché des guerres.

L’opération « Liberté Iraquienne » de 2003 visant la chute du régime « Basssiste » de Saddam Hussein était basée sur un mensonge de la CIA.

On pense également à la prétendue attaque de navires américains par le « Vietcong » dans le « Golfe de Tonkin » en 1964, qui a mené à la « Résolution du Golf de Tonkin » approuvée par le congrès américain, autorisant le président Lyndon Johnson à déclencher une offensive de l’armée américaine au Vietnam, un épisode sanglant de la guerre, qui s’était finalement avéré être basé sur un mensonge de la CIA, découvert par le « New York Times » en 2010 (The Intercept).

Ou, plus loin dans l’histoire, en 1888, le naufrage du navire de guerre « The Maine », dû à une explosion dans le port de « La Havane », attribuée par la presse américaine de William Randolph Hearst, à la Marine Espagnole, et qui finit par déclencher une guerre entre les deux pays. Sortis vainqueurs du conflit, avec le contrôle sur Cuba, les Etats-Unis purent commencer à étendre leur sphère d’influence à l’Amérique Latine toute entière.

Un article de presse, publié dans le « Washington Post » en 1998, basé sur une investigation de la « Navy » en 1970, révèle qu`en fait l’explosion était dû à un feu dans la soute à charbon. (The Intercept).

Peut-être l’Union Européenne devrait repenser son soutien inconditionnel à la politique interventionniste américaine au Moyen Orient, ne serait-ce que pour sa propre sécurité.

13:05 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (13) | | | |

04/02/2017

La gauche est morte, vive le progressisme

Le « Parti Démocrate » américain est à l’agonie, le « Parti Socialiste » français proche de l’implosion, le parti travailliste britannique « Labour » devant une scission entre le mouvement « Momentum » et les éternels sociaux libéraux de la ligne Blair-Brown et le SPD allemand lutte pour sa survie.

Le sénateur Bernie Sanders qui se définit comme progressiste, plutôt que socialiste, a crée son mouvement « Our Revolution » simultanément avec son entrée dans la course à la présidentielle. Bien qu’il n’en reste actuellement plus que le père spirituel, celui-ci ne cesse de prendre de l’ampleur, notamment chez les jeunes, mais pas que. Tout un pan de la population qui ne s’était jamais intéressé à la politique auparavant se mobilise actuellement pour des valeurs universelles comme la justice sociale, l’accès aux fruits du progrès pour tous, ainsi que la protection des libertés individuelles. Loin des dogmatismes partisans, de la politique politicienne et la corruption institutionnalisée, les citoyens semblent déterminés à faire de la politique une affaire publique à nouveau.

Le mouvement progressiste américain, qui a connu son apogée sous les présidents Theodore Roosevelt, Woodward Wilson et Franklin Roosevelt n’envisage pas, contrairement au socialisme, avec qui il partage pourtant les objectifs essentiels, l’appropriation de l’outil de production par l’état. Les progressistes veulent habiliter les citoyens à améliorer leur sort en créant l’égalité des chances pour tous en supprimant les privilèges qui favorisent les nantis. Les acquis majeurs du progressisme sont l’instauration d’un salaire minimum, l’impôt sur le revenu, la baisse des prix par le démantèlement des monopoles, une régulation plus juste de l’économie et une réforme bancaire majeure qui a abouti à la création de la Réserve Fédérale.

Il est intéressant de noter qu’au fil du temps, le mouvement des « Insoumis » du candidat à la présidentielle française, Jean-Luc Mélenchon, semble s’éloigner de plus en plus du « socialisme doctrinaire » pour prendre la forme d’un projet plus proche du progressisme à l’américaine. La réforme des institutions, pierre angulaire du programme Mélenchon, est une idée qui est somme toute dans l’intérêt de tous les citoyens, indépendamment des sensibilités politiques. La « planification écologique » n’a pas d’étiquette politique non plus. A l’instar du mouvement progressiste américain du début du 20ème siècle sous le président Theodore Roosevelt, Jean-Luc Mélenchon et les siens prônent le « dégagisme ».

Avec la candidature de « saint » Martin Schulz pour le poste de chancelier, au mois de septembre, une possible alliance « rouge-rouge-verte », également du vœu du toujours très populaire Gregor Gysi, permettrait peut-être à Monsieur Mélenchon à adoucir son attitude « take it or leave it » face à l’Allemagne pour rendre son programme éligible par les français d'autres obédiences politiques. Une sortie unilatérale de la France de l’Euro n’est de toute manière pas une option et sans l’Allemagne M. Mélenchon ne fera rien. Mieux vaut s’entendre.

En Grande Bretagne, le chef du parti travailliste, pourtant réélu avec brio à deux reprises par la base, continue à se faire tirer dessus à boulets rouges par les pontes social-libéraux du parti, avec le soutien notable de la presse. A ce sujet, une étude du mois de juillet 2016 de la très réputée « London School of Economics » arrive à la conclusion que 75% des articles de la presse anglaise, de toute obédience politique, fournissent délibérément une fausse impression des propos et du personnage de Jeremy Corbyn. L’étude considère cet état de fait comme « un grave danger pour la démocratie ».

La récente polémique, gonflée par les médias, au sujet du vote de Jeremy Corbyn en faveur du déclenchement de l’article 50 du traité de Lisbonne, permettant à la premier ministre Theresa May de mettre en place les conditions pour la sortie de la Grande Bretagne de l’EU, illustre la volonté des médias d’en finir avec le trublion. La possible scission du parti « par la faute de Corbyn » est savourée avec délectation par la presse britannique. Qu’aurait-il dû faire d’autre ?

A l’instar du mouvement « Our Revolution » de Bernie Sander aux Etats-Unis, un mouvement analogue, issu de la base du parti « Labour », s’est créé en Grande Bretagne, en soutien à Jeremy Corbyn et son agenda progressiste.

En Allemagne, le parti social démocrate SPD a perdu, en dix ans, la moitié de ses électeurs. Le programme social libéral « Agenda 2010 » de l’ère Schröder avec sa réforme du marché du travail, « Hartz IV> », la version teutonique des lois « Macron » et « El Khomri » en France, a détruit le parti. Son chef très impopulaire, Sigmar Gabriel, vient de tirer sa révérence. Il se retire de la course à la chancellerie.

Il a été remplacé comme candidat par le désormais ancien président du parlement européen, le progressiste Martin Schulz. Le « saint » Martin, comme le titre le magazine « Der Spiegel » est déjà comblé d’éloges par la presse et l’opinion publique, à tel point que sa cote de popularité vient de dépasser celle de la chancelière.

Le nouveau messie ne pourra pourtant pas occulter son rôle dans la gestion de la crise grecque et son soutien indéfectible à la politique d’austérité qui ronge l’Europe. On ne l’a pas entendu critiquer ouvertement la politique du SPD depuis Bruxelles. Mais, un rapprochement avec Sahra Wagenknecht « la rouge » du parti « Die Linke » n’est plus tant une utopie que sous le règne de Sigmar Gabriel. Une coalition « rouge, rouge, vert » changerait tout en Europe.

Au mois de mars auront lieu les élections parlementaires au Pays-Bas, au mois de mai l’élection présidentielle en France et au mois de septembre l’élection du Bundestag et du prochain chancelier allemand. Il y aura le choix entre le chaos à l’américaine ou un changement de paradigme, car le statu quo n’est plus une option.

09:16 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |