10/08/2018

Le quatrième pouvoir

Nos voisins les gaulois vivent un été chaud et croustillant, découvrant les dessous insoupçonnés de leur monarchie présidentielle, grâce aux médias. Après avoir contribué grandement à l’élection du dernier des Bourbons, après l’avoir encensé depuis son sacre, soudainement un 18 juillet de l’an 2018, ils le laissèrent tomber comme une patate chaude. Honi soit qui mal y pense.

Jadis soigneusement camouflé derrière l’équilibre journalistique, plus connu sous le nom de “pensée unique”, le grand capital affiche dorénavant sa puissance sans fausse pudeur, un peu comme le font les politiques qui utilisent la porte tambour entre la fonction publique et le monde des affaires, au vu de tous, le modèle étant encore et toujours celui des Etats-Unis.

La concentration du pouvoir médiatique en main du grand capital n’est pas une particularité française.

En effet, le 29 février 2016, Leslie Moonves, président directeur général du géant des médias américain, CBS, déclara devant un parterre de la “Morgan Stanley Technology, Media and Telecom Conference” à San Francisco, au sujet de la candidature aux présidentielles de l’outsider Donald Trump:”Cette campagne présidentielle est un cirque dont l’ampleur dépasse l’entendement. La candidature de Donald Trump a beau être une catastrophe pour l’Amérique, mais pour CBS c’est du pain béni.”

Deux semaines plus tard, le 15 mars 2016, le New York Times publie une statistique au sujet du temps d’antenne offert par les chaînes câblées aux trois candidats finalistes. A cette date, la campagne du candidat Bernie Sanders avait déboursé la somme de 28 mio USD en frais publicitaires et obtenu du temps d’antenne gratuit d’une valeur de 321 mio USD. La candidate Hillary Clinton se retrouvait avec 28 mio USD de frais publicitaires et 746 mio USD de temps d’antenne offert, tandis que le candidat Trump avait déboursé à peine 10 mio USD pour obtenir 1’898 mio USD de temps d’antenne gratuit. Lors de l’élection du dernier, ce chiffre avait atteint la somme de 5 mia USD (The Street).

Le moment clé de cette grande farce, du goût de Leslie Moonves et ses semblables, fut sans doute le fameux épisode du “podium vide”. Le 3 mars 2016, les trois grandes chaînes câblées, CNN; MSNBC et Fox News avaient transmis, pendant 30 minutes, un podium vide, attendant une conférence de presse, annoncée par le candidat Trump, annulée ensuite, par le candidat Trump. Pendant ce temps se tenait à Lincoln, la capitale du Nebraska, un meeting du candidat indépendant Bernie Sanders avec des milliers de supporteurs.

Actuellement, deux ans plus tard, le président américain, à l’instar de son pendant français, est tombé en disgrâce. La guerre médiatique est ouverte. Outre Atlantique c’est la présumée interférence des services secrets russes dans les élections présidentielles de 2016 qui servent d’épouvantail. Les services secrets américains disposent pourtant d’une longue expérience en matière d’interférence, notamment en Amérique Latine.

La chasse aux sorcières est ouverte et l‘establishment du DNC (Democratic National Committee) espère regagner au moins une des deux chambres lors des élections de mi-mandat au mois de novembre. L’objectif n’étant pas le changement de politique mais le maintien du statu quo, ce qui va dans le sens des médias et les puissants contributeurs du parti. Malheur aux journalistes qui oseraient mettre en doute la doxa. Ils seront bannis des écrans et des rédactions. C’est le Maccarthysme revisité

Lors d’un forum du think-tank “Council on Foreign Relations” (CFR), sur le thème “Comment combattre désinformation et fake news dans les médias” le 20 avril dernier, l’ancien éditeur du magazine TIME (2006-2013), également ancien sous-secrétaire d’état du gouvernement Obama entre 2014 et 2016 (porte tambour), Richard Stengel, avait défendu la thèse selon laquelle les médias devaient servir d’outil de propagande “pour la préservation de l’intérêt supérieur de la nation.” Tout est dit.

Dans ce contexte on apprécie les récentes et soudaines découvertes au sujet de l’interprétation un peu particulière de la fonction présidentielle par Louis XVI bis et on ne peut s’empêcher de penser que celui-ci, à l’instar du président américain, ne joue finalement qu’un rôle mineur dans cette pièce. Un communiqué de presse, diffusé par l’organisation non gouvernementale britannique Oxfam du 16 janvier dernier sur son site internet, selon lequel une poignée de 8 individus détiendraient autant de fortune que les 3,6 mia d’habitants les plus pauvres de la planète, la moitié de l’humanité, soutiendrait cette thèse.

12:39 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |

02/08/2018

Qui a peur de Timothy Geithner ?

“The show must go on” chantait Freddie Mercury, paix à son âme. “The show must go on” a dû se dire Timothy Geithner, ancien secrétaire du trésor américain de l’administration Obama en acceptant, en 2013, la présidence du fonds d’investissement new yorkais “Warburg Pincus”, dédié à la gestion de la fortune des plus fortunés.

Le “Washington Post” s’est intéressé de plus près à la carrière professionnelle du co-sauveur du système bancaire planétaire et a découvert du piquant.

Afin de mesurer la signification de l’article du Post, il n’est pas inutile de faire un rapide retour en arrière. En 2007 éclate la crise financière la plus importante depuis la dépression de 1929, la débâcle des subprimes, dont le déclencheur repose sur la logique même du capitalisme, la relance de la consommation par le crédit, à défaut d’augmentions des salaires. Le niveau des crédits à la consommation ayant déjà été à ses limites à l’époque, ne parlons pas du niveau actuel (4’000 mia USD, en hausse de 47% depuis 2008), pourquoi ne pas essayer le crédit hypothécaire.

Ainsi, profitant d’une législation plutôt accommodante en la matière, les banques s’étaient lancées dans le crédit hypothécaire discount, à l’intention de l’ouvrier américain qui n’a pas vu d’augmentation de salaire depuis la fin de la guerre. Trop précieuses pour se salir les mains, elles avaient envoyé sur le terrain des courtiers, formés en un week-end de cours intensif au Holiday-Inn.

Entre en scène, à ce moment là, l’ingénierie financière. En mélangeant ces crédits risqués à du premier cru dans des espèces de “pots-au-feu”, générant du coup des rendements supérieurs à la moyenne, vendus aux institutions financières vénérables de la terre entière (assurances, caisses de pension, fonds d’investissement), garantissant que les pommes pourries ne contamineraient pas le panier, elles avaient réussi à s’en débarrasser, au fur et à mesure, en encaissant de juteuses commissions. Il paraît difficile à croire, mais il y en avait certaines qui gardaient ces patates chaudes dans leur panier. On pourrait mettre cela sur le compte de la cupidité.

Toujours est-il, le pot aux roses avait fini par être découvert, ce qui déclencha une crise financière qui est loin d’être terminée à ce jour, nonobstant le flot de statistiques économiques rassurantes, célébrées par les médias mainstream en guise d’anxiolytique, crise qui, à son sommet avait détruit plus de 750’000 emplois par mois aux Etats-Unis et provoqué un nombre record de saisies immobilières.

C’était la fin de l’ère des Bush et Clinton et le début de “yes we can”. De concert avec Henry Paulson, secrétaire du trésor sortant et Ben Bernanke président de la Réserve Fédérale, Timothy Geithner, d’abord en qualité de directeur de la Federal Reserve Bank of New York, une des douze banques du système de la Réserve Fédérale des Etats Unis et ensuite en tant que secrétaire du trésor de l’administration Obama à partir du 26 janvier 2009, s’était attelé à la mise en oeuvre du plan Paulson ou TARP, Troubled Asset Relief Program, un programme de sauvetage public du système financier privé de 700 mia USD.

S’ensuivit le mordant “Dodd-Frank Wall Street Reform and Consumer Protection Act”, la pièce maîtresse de l’administration Obama en matière de régulation bancaire. Pour mesurer l’état d’esprit dans lequel ce texte législatif avait été mis en oeuvre, il n’est pas sans intérêt de consulter quelques aphorismes, extraits du livre “Stress Test” de l’ancien secrétaire du trésor, commenté bienveillamment par la section “critique littéraire” du docile New York Times à sa sortie en 2014.

En comparant la crise financière au naufrage du Titanic, l’indulgent Timothy Geithner écrit ceci: “Avant de pouvoir sauver femmes et enfants il fallait sauver les ivrognes de la première classe, ceux qui détenaient les gilets de sauvetage” continuant sa métaphore par: “J’avais peu de sympathie pour ceux qui faisaient appel à la moralité et criaient vengeance. Je n’avait aucune intention d’appliquer le précepte “oeil pour oeil” du Vieux Testament, car si nous avions laissé libre cours à cette soif de vengeance, cette crise aurait causé davantage de dégât encore pour l’américain moyen. Le président Obama avait très vite compris qu’il ne fallait pas poursuivre une stratégie punitive (à l’encontre des responsables). Je considère que la réponse donnée à la crise financière de 2008 par le président Obama fut la bonne et peut être considéré aujourd’hui comme un succès éclatant. Le seul regret que j’ai au sujet de la loi Dodd Frank est le fait qu’elle ne donne pas assez de levier au gouvernement pour renflouer le système bancaire lors d’éventuelles crises futures.” Fin de citation

En 2013, à la fin de son mandat public, Mr. Geithner quitte la politique pour entrer aux services du fonds d’investissement new yorkais “Warburg Pincus”, spécialiste des fonds de “placement privé”, non cotés en bourse, dont l’apport minimal s’élève à 20 mio USD par investisseur. Un de ces fonds, doté d’un capital de 11,2 mia USD, est le sujet d’un article publié dans le Washington Post début juillet par le reporter, Peter Whoriskey.

M. Whoriskey a découvert, dans le portfolio de ce “private equity fund”, un important investissement dans la société Mariner Finance, spécialisée dans l’octroi de mini-crédits sur salaire, dont ses 500’000 clients bénéficient, en empruntant de l’argent, pour payer des frais imprévus, tels que des frais médicaux ou une réparation de voiture. Selon une étude de la Réserve Fédérale, 40% des américains sont incapables de faire face à une dépense imprévue de 400 USD. Il s’agit donc là d’un marché intéressant. Lors de cette prise de participation Mariner Finance possédait 57 filiales dans sept états. Actuellement, la société compte 450 filiales dans 22 états.

Profitant d’un environnement de taux d’intérêt historiquement bas, pour les bons créanciers, causé par la crise financière de 2008, la société Mariner Finance a le privilège de se refinancer sur le marché obligataire à 4% (550 mio USD d’argent frais pour la seule année 2017), pour prêter à ses clients à des taux allant jusqu’à 36%. Malgré un taux de défaut de 8%, taux qui se situerait normalement entre 1% et 3% pour ce genre de crédit, Mariner Finance s’en sort parfaitement. Par des pratiques, comment dire, inhabituelles.

28% de ses prêts sont générés par ce qu’on appelle dans le métier “loans-by-mail program”, le crédit non sollicité. Le principe consiste à envoyer à des dizaines de milliers de clients potentiels des chèques d’une valeur de 1’200 USD avec la proposition, en cas d’encaissement, d’un contrat de crédit à un taux annuel de 33%, stipulant en petits caractères, des frais de justice additionnels de 20% à la charge du débiteur, en cas de défaut de paiement.

Monsieur Geithner n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.

11:13 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

29/07/2018

Fromage et vin contre voitures

Tokyo, le 17 juillet 2018, après le CETA le JEFTA. Le président de la toute puissante Commission Européenne, Jean-Claude Juncker, le farceur de Bruxelles, et son acolyte Donald Tusk, président du Conseil Européen, le club des chefs d’états membres, viennent de sceller un traité de libre échange entre l’Union Européenne et le Japon, mis sous toît à la hâte pour punir le vilain gnome de Washington. La commedia dell’arte.

Ce traité, qui couvrira près d’un tiers du PIB mondial (produit intérieur brut), devrait, sous réserve de l’approbation des parlements, européen et nationaux, entrer en vigueur en 2019, juste après le BREXIT. Les multinationales européennes profiteront notamment de la suppression des taxes douanières sur les produits agroalimentaires et les zaibatsus japonais sur celle de ses voitures. Il n’est pas inutile de rappeler à cette occasion que le Japon se trouve à l’autre bout de la terre.

La théorie du libre échange qui date du début du 19ème siècle n’a pas pris une ride. Après avoir lu le livre de chevet de tout capitaliste qui se respecte, “The Wealth of Nations” de l’économiste écossais Adam Smith, l’économiste britannique, David Ricardo, un autodidacte par ailleurs, affina le concept un peu trop brutal du mercantilisme des monarques européens, l’accumulation d’or, en introduisant la notion du partage planétaire du travail, basé sur la considération de ce qu’il appela l’avantage comparatif.

Contrairement à l’avantage absolu du mercantilisme, qui ne prend en compte que l’avantage pécuniaire d’un échange commercial, le coût du travail, l’avantage comparatif prend en considération d’autres éléments, favorisant la spécialisation d’un pays dans la production d’un bien, tels que le climat, les matières premières, les connaissances.

Pour illustrer son propos, Ricardo se servit de l’échange commercial entre la Grande Bretagne et le Portugal de l’époque, notamment de biens de consommation populaires, tels que le vin et le tissu. Le coût de production du Portugal ayant été inférieur à celui de la Grande-Bretagne, l’avantage absolu aurait commandé que le vin et le tissu soient fabriqués tous les deux au Portugal. Néanmoins, le climat britannique étant défavorable à la viticulture et les connaissances portugaises en matière de fabrication de biens industriels, tel que le tissu, insuffisantes, le Portugal se résoudra finalement à cultiver du vin et la Grande Bretagne à fabriquer du tissu.

L'économie planétaire, alimentée par un transport maritime écologique, à l’aide de porte-conteneurs propulsés par des sources d’énergie renouvelable, pourquoi pas ! Après tout, pourquoi les japonais n’auraient ils pas le droit de goûter au vin français ? Si seulement il n’y avait pas le capitalisme.

Dans la logique capitaliste, aux matières premières, dont les sources d’énergies fossiles font partie, sont attachées des privilèges que l’économiste américain Joseph Stiglitz désigne dans son livre “The price of inequality” comme “la rente” (rent-seeking), l’objectif étant l’augmentation de la part dans la richesse planétaire, sans obligation de créer de la valeur ajoutée.

En outre, entre deux projets qui rapportent le même profit, mais dont le profit d’un des deux projets sera généré à plus long terme, le capitaliste choisira le projet à court terme. Le précepte du capitalisme veut qu’un investissement doit générer un profit maximal dans un délai minimal. Ainsi, contrairement aux idées reçues, le progrès n’avance pas grâce au capitalisme mais malgré lui.

Par ailleurs, le capital ne se dirigera pas vers le développement d’un procédé, susceptible de saper son existence, car le double objectif du développement durable est d’une part la protection de l’environnement et d’autre part, à terme, la gratuité des ressources, ce qui est contraire à la logique capitaliste.

L’association non gouvernementale britannique, Greenpeace, l’organisation des coups de poings médiatiques, fut fondée en 1971 et on ne peut pas dire que cinquante ans plus tard, les considérations écologiques pèsent plus lourd dans les décisions politiques. L’ONG Oxfam, crée en 1942, dédiée à la lutte contre les injustices et la pauvreté, connue pour la publication régulière de ses statistiques sur les inégalités, ne semble pas avoir réussi, malgré toute la bonne volonté, à les faire reculer. Serait-ce la faute à une mauvaise approche ?

Ces jours, l’hebdomadaire britannique, The Economist, spécialiste de sujets économiques et politiques, invite ses lecteurs et futurs lecteurs à trouver des idées sur la question: What’s wrong with the world ? C’est dire.

Etant donné que le capitalisme empêche l’avancement du progrès par une allocation des ressources contraire à l’intérêt public, une correction fiscale du revenu et gains sur capital remédierait à cette distorsion, couplée d’une baisse de l’imposition du travail. Quant à la redistribution immatérielle du progrès, jamais dans l’histoire de l’humanité le moment n’a été aussi propice que de nos jours. Il serait toutefois préférable que ces mesures soient prises avant l’extinction de l’humanité.

Quant à la rétribution du travail, le modus vivendi n’a guère changé depuis le Moyen Age, du temps de l’institution de la seigneurie, où le serf obtint le droit de travailler la terre du seigneur pour satisfaire ses propres besoins matériels, à condition de produire un surplus pour la seigneurie, appelé de nos jours intérêt, dividende ou rente, le rôle du seigneur se limitant à l’exercice du pouvoir absolu et à la conduite d’une guerre de temps à autre. Là non plus, pas de changement.

De nos jours, comme au Moyen Age, l’organisation du travail est basé sur un système dictatorial. L’outil de travail, l’entreprise, est en mains d’une poignée d’actionnaires qui ne connaissent le plus souvent rien à l’activité de celle-ci, mais prennent des décisions d’investissement cruciales sur le plan sociétal et environnemental, de concert avec un exécutif, lui-même actionnaire.

Tant que la démocratie se limite à la politique, Greenpeace et Oxfam ont encore de longues années de protestations et actions coup de poing devant eux.

21:14 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (1) | | | |