16/05/2018

La multiplication des pains selon Matthieu

Le peuple suisse sera appelé aux urnes une nouvelle fois le 10 juin prochain. Deux objets sont au menu, un référendum contre une nouvelle loi sur les jeux d’argent, pour amuser la galerie, et, une initiative du nom de « Monnaie pleine », qui elle, en revanche, devrait intéresser nos voisins au plus haut point. D’une part, parce que la Suisse compte parmi les places financières les plus importantes de la planète, également patrie de quelques unes des plus grandes sociétés multinationales, et d’autre part par le rôle que joue le franc suisse sur la scène internationale, notamment en tant que valeur refuge en périodes tempétueuses, qui seront au rendez-vous à nouveau sous peu.

Il s’agit de la renationalisation de la création monétaire.

Que tout le monde se rassure, cette initiative sera refusée. Mais là n’est pas la question. D’abord, rien que le fait qu’elle ait abouti devant le peuple est déjà un exploit. Cela démontre que des matières, à première vue aussi indigestes que l’économie et la finance, se transmettent aisément aux néophyte, avec un peu de pédagogie, ce qui est d’autant plus important que c’est dans ces matières que se trouve la clé de la répartition des richesses. Cet acte pédagogique, dont les partis politiques font cruellement défaut, pour d’évidentes raisons, est à saluer. Ce n’est donc pas une surprise que les partis politiques recommandent tous le refus de l’initiative, à l’exception des « Verts » qui laissent à leurs membres la liberté de vote.

Il s’agira donc de scruter attentivement son taux d’acceptation, un indicateur qui donnera une idée, à quel degré le peuple est mûr pour un changement de modèle de société. Entre 40% et 45% serait un signe fort.

Il se trouve que les crises financières sont aussi indissociables du système capitaliste que l’œuf et la poule. Prenant le relais du féodalisme il y a 200 ans, le capitalisme promit liberté, égalité et fraternité. Ce qu’il a produit depuis, c’est une crise financière à peu près tous les 10 ans, et une inégalité entre les hommes, qui, actuellement, atteint un paroxysme, qu’il faut chercher dans les annales de l’histoire de l’humanité. Peut-être aux temps des pharaons dans l’Egypte antique.

La dernière crise financière date de 2008, crise que les pouvoirs publics se résignèrent à résoudre par l’activation de la planche à billets, une intervention qu’en temps normaux, entre les crises, le capitaliste craint comme le diable l’eau bénite, orthodoxie financière oblige, autorisant du même coup des nationalisations de banques (UBS, AIG, Freddie Mac et Fannie Mae, Northern Rock) une hérésie absolue, en temps normaux, et des recapitalisations de banques avec de l’argent public, pas autorisées par les disciples de l’école monétariste, en temps normaux.

Les remèdes, pour sortir de la crise qu’elle a elle-même provoquée, la finance se les octroie elle-même, à doses homéopathiques, à la barbe des politiques, qui, par ignorance ou intérêt, c’est selon, suivant l’avis des experts.

Au menu il y a « l’augmentation des fonds propres pour les banques, la limitation des investissements d’entités bancaires dans des fonds d’investissement, l’encadrement de certains produits dérivés financiers, protection renforcée pour le consommateur et l’actionnaire, protection renforcée pour les demandeurs de crédits », et ainsi de suite (Dodd-Frank Wall Street Reform and Consumer Protection Act, adopté sous le la présidence Obama en 2010.). Pour la petite histoire, les produits dérivés qui ont causé l’effondrement en 2008 sont à nouveau très en vogue à Wall Street.

Sur le site internet du Parti Socialiste Suisse, un de ses économistes, Dr. Samuel Bendahan, conseiller national et membre de la commission des finances, maître de recherche en sciences économiques et administrateur de la « Banque Cantonale Neuchâteloise », appelle l’initiative « Monnaie pleine » un « bon vieux piège à souris, un appât alléchant et un désastre si l’on cède à la tentation » et explique, avec des mots simples, que tout le monde peut comprendre, le fonctionnement de notre système monétaire, et, en effet celui de tous les pays industrialisés.

Ainsi va l’histoire du Dr. Bendahan, je cite : « Lorsque vous déposez de l’argent à la banque, sur votre compte, la banque ne se contente pas de le stocker dans un coffre-fort. Avec l’ensemble de ce que ses clients ont déposé, la banque peut faire travailler cet argent. Le regroupement de tous les dépôts constitue une somme considérable, qui peut être utilisée pour octroyer des prêts hypothécaires ou soutenir des projets. Bref l’argent que vous déposez est en partie prêté. L’initiative « Monnaie pleine » veut interdire cela (?) ». Suivent quelques banalités que l’intéressé peut consulter sur son blog.

Dr. Bendahan prend donc le lecteur, électeur, par la main, ou pour un idiot, c’est selon. En tant que néophyte j’ai dû faire un peu de lecture, mais je crois avoir compris. Monsieur Bendahan omet, sans doute par manque de place, la deuxième partie de l’histoire, la plus intéressante, la création monétaire « ex nihilo », du néant, à partir de rien, appelée également « système des réserves fractionnaires ».

Après avoir reçu les sous du client à Monsieur Bendahan, disant 100, la banque garde 10 dans ses coffres, au cas où le client aurait besoin de liquidité et prête, en créant 90 de plus dans ses livres, à un autre client, client qui veut construire une maison ou acheter une machine à remonter le temps. Il y a donc, comme par miracle 190 dans le système bancaire, au lieu de 100. Le client qui construit paie les ouvriers et l’entrepreneur charge ses clients pour voyager dans le temps. Tous déposent, à leur tour, les 90 (ou une grande partie) dans la banque. Celle-ci garde 9 et prête 81 à un autre client. Là il y a déjà 271 dans le système, auxquels il faudra ajouter les intérêts et les intérêts sur les intérêts, que la banque prélève, sur de l’argent qu’elle aura crée elle-même.

Le texte de l’initiative prévoit, entre autre, que « ce sera dorénavant la Confédération qui garantira l’approvisionnement de l’économie en argent et services financiers », que « la loi organisera le marché financier dans l’intérêt du pays », qu’« elle gèrera la masse monétaire et garantira le fonctionnement du trafic de paiements », qu’« elle mettra en circulation, sans dette, l’argent nouvellement émis ».

Les collectivités publiques se financeraient dorénavant directement auprès de la Banque Nationale, contournant ainsi le système bancaire privé, qui, au fond, ne fait rien d’autre que de s’entremettre pour encaisser quelques points de base, comme on dit dans les cercles initiés, au passage, sans risque.

Les arguments des opposants, la classe politique « in corpore », de concert avec les médias, sont un ramassis de justifications, prêtes à l’usage, quand le statut-quoi est contesté: « un modèle jamais testé », « la Suisse en tant que cobaye », (il paraît qu’il y a un complot de mouvements, actifs dans 25 pays, cherchant à utiliser la Suisse comme terrain d’essai), « un eldorado pour les spéculateurs » (jamais testé, incertain, donc en proie à la spéculation), « hausse des frais bancaires, plus de versement d’intérêts pour les clients », (Du fait que les banques devraient comptabiliser les comptes, utilisés pour le trafic de paiement, hors bilan, elles ne paieraient plus d’intérêt et chargeraient des frais élevés à leurs clients), et que, de toute façon, « les dépôts des clients sont déjà garantis à contre-valeur de CHF 100'000 chacun». Seulement, avec l’initiative ils seraient tous garantis à 100% (ndlr).

Faute de pouvoir recommander l’acceptation de cette initiative, le « Parti Socialiste Suisse » aurait tout de même pu faire preuve d’un peu de courage, sans prendre trop de risque, prendre comme exemple les « Verts » et laisser le libre choix à ses membres. Au lieu de cela il publie des contrevérités sur son site internet, préférant contribuer à faire couler une initiative, à l’instar de « pro-service public » en 2016, qui aurait pu contribuer à la répartition des richesses, pourtant si chère aux camarades.

L’amnésie du Dr. Bendahan et du « Parti Socialiste Suisse » en matière d’économie s’explique aisément par la nature même du système politique suisse, la collégialité de l’exécutif. En effet, corseté dans un collège de conseillers fédéraux bourgeois voire réactionnaires, les deux ministres socialistes n’ont qu’à bien se tenir.

A ce sujet, il est intéressant de noter, par ailleurs, que le dernier conseiller fédéral à avoir jeté l’éponge, il y a quelques mois seulement, fut pourtant un libéral, dégouté par la politique ultralibérale menée par ses pairs, c’est dire.

10:37 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (5) | | | |

09/05/2018

Painkillers

Les derniers travaux d’aménagement du « Victoria and Albert Museum » à Londres, un des plus importants musées d’art d’Europe, dont les coûts sont estimés à 56,4 mio £ selon le quotidien « The Telegraph », furent les plus conséquents des derniers cent ans.

L’inauguration au mois de juin de l’année passée, fut donc dignement célébrée, en présence de la duchesse de Cambridge, Kate Middleton, qui eut l’honneur de dévoiler la plaque commémorative à l’entrée de la « Cour Sackler », du nom des généreux bienfaiteurs, la famille Sackler. Eblouie par les 11'000 tuiles en céramique, toutes faites à la main, formant dorénavant la plus grande cour de porcelaine de la planète, la princesse laissa échapper un admiratif « Wow ».

Loin d’être à leur coup d’essai, les généreux philanthropes, la famille Sackler, sont connus dans le monde de l’art. Sans eux, il n’y aurait pas de « Serpentine Sackler Gallery » à Kensington Gardens, pas de « Sackler Library » à l’Université d’Oxford, pas d’aile « Sackler » au « Metropolitan Museum of Art » à New York, pas de « Sackler Center for Arts Education » au « Musée Guggenheim » à New York, ni d’aile « Sackler » au Louvre à Paris. La liste est interminable.

Ceci pour le côté glamour des Sackler. Le côté plus secret, l’origine de leur fortune, est soigneusement gardé à l’abri des curieux, depuis des générations, le fruit d’une stratégie de communication hors pair.

Estimée à 14 mia USD (Forbes), la fortune de la famille Sackler s’est construite grâce au développement et la commercialisation d’un médicament connu sous le nom d’ « OxyContin », un analgésique stupéfiant puissant, appartenant à la famille des opioïdes.

« OxyContin » et d’autres opioïdes, mais surtout « OxyContin », sont au centre d’une des plus grandes catastrophes sanitaires de l’histoire des Etats-Unis, pour avoir causés la mort par overdose de plus de 500'000 américains en 15 ans, dont 53'000 dans la seule année 2016, davantage que les morts causées par des accidents de voiture (36'000 en 2015) ou par des armes à feu (35'000), selon le CDC, le « Center for Disease Control and Prevention », une agence gouvernementale.

Une étude, menée par Alan Krueger, économiste à l’Université de Princeton, a révélé que l’abus d’opioïdes est responsable pour 20% de la réduction de l’effectif de la population active. La prescription d’opioïdes par les médecins a triplé en 15 ans et des milliers d’ouvriers sont devenus des « junkies » au chômage. L’association « American Public Health Association » basée à Washington, estime le coût social de cette crise sanitaire à 80 mia USD, se basant sur des chiffres de 2013, avant la phase la plus virulente de la crise.

What happened ?

Le journaliste américain Christopher Glazek retrace, dans un article, paru dans le magazine newyorkais « The Esquire », au mois d’octobre de l’année passée, le parcours professionnel des trois frères Sackler, médecins et chercheurs, originaires du quartier newyorkais de Brooklyn, et démontre la ligne mince entre le devoir de soigner du médecin et chercheur, et la cupidité caractérisée de trois businessmen, soudoyant le monde de l’art et l’élite politique en leur offrant de généreux cadeaux, en échange d’une discrétion absolue, discrétion qui perdure depuis plusieurs générations de Sackler.

Aucun membre de la famille n’a, à cette date, été appelé à assumer une quelconque responsabilité. Certes, En 2007, la société « Purdue Pharma » et trois de ses cadres furent condamnés par une cour américaine au paiement de 634 mio USD de dédommagements pour avoir induit en erreur des médecins et leurs patients quant au risque de dépendance de leur médicament « OxyContin », mais aucun membre de la famille Sackler fut parmi les accusés, bien que la société « Purdue Pharma » continue à être en mains de la famille et que bon nombre de ses membres continuent à occuper les plus hautes responsabilités managériales dans la société

Tout commence avec l’achat par les trois frères de la société « Purdue Frederick Company » en 1952, une société de distribution de produits pharmaceutiques, spécialisée dans des médicaments sans prescription, fondée en 1892 par les médecins John Purdue et George Frederick. Resté pendant longtemps un petit acteur de l’industrie pharmaceutique, le première percée vint en 1966 avec « Betadine », un puissant antiseptique, acheté en quantité industrielle par l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam, notamment pour la prévention de maladies infectieuses des soldats au combat. Comme quoi, la guerre n’est pas uniquement profitable au complexe militaro industriel.

Mais, comme le souligne Christopher Glazek dans son article, la vraie force des frères Sackler, notamment du patriarche, Arthur Sackler, n’était pas tant le développement de nouveaux médicaments, mais plutôt leur commercialisation. En effet, Arthur Sackler est le précurseur du marketing dans le domaine de la santé. Jusqu’en 1952, date à laquelle il réussit à convaincre « The Journal of the American Medical Association » d’inclure dans une de ses publications une publicité multicolore pour un médicament, la publicité dans le domaine de la santé était jusqu’ici pratiquement inexistante.

En 1966, Arthur Sackler fut chargé par le géant suisse de la pharma « Roche » de développer une stratégie de marketing pour la distribution de leur tranquillisant « Valium » pour le marché américain, dans le but de distinguer le nouveau produit phare de l’ancien, « Librium », également un tranquillisant mais, sur le marché depuis quelque temps déjà. Arthur Sackler concentra sa campagne de publicité sur un phénomène sociétal nouveau, le stress, responsable pour toute une série de troubles, du coup susceptibles d’être soignés avec d’autres médicaments, tels que des brûlures d’estomac, insomnie, des problèmes gastro-intestinaux etc.

La campagne fut un tel succès que « Valium » devint le premier médicament à avoir franchi la barre de 100 mio US sur le marché américain. Chaque pilule vendue contribua à la santé financière des Sackler. Pendant ce temps, le frère, Frederick, s’occupa de « Purdue Pharma » à Stanford, ceci pendant plusieurs décennies, tandis que l’autre frère, Mortimer, mit sur pied « Napp Pharmaceuticals » au Royaume Uni.

En 1972, un médecin, proche de Cicely Saunders, une pionnière anglaise des soins palliatifs, approcha « Napp Pharma » en Angleterre pour le développement d’une pilule de morphine à libération prolongée pour permettre aux patients, atteints de cancer en phase terminale, de pouvoir dormir une nuit entière.

A l’époque, les opioïdes avaient très mauvaise presse, dû aux images perturbantes des vétérans de guerre drogués, de retour du Vietnam. Mais pour des patients en fin de vie, le danger d’une possible addiction ne fut évidement pas la première des préoccupations.

En 1981 « Napp Pharma » lança donc, au Royaume Uni, une première pilule de morphine à libération prolongée et six ans plus tard « Purdue Pharma » lança la même pilule sur le marché américain sous le nom de « MS Contin ». « MS Contin » devint rapidement la référence en matière de gestion de la douleur de patients, atteints de cancer.

Dans les années 1990, de plus en plus de médecins et d’associations de médecins exigeaient une meilleure prise en charge de la douleur chronique, responsable, selon eux, de souffrances inutiles. Ainsi, la mesure de la douleur devait dorénavant faire partie de chaque check up médical, comme la prise de sang ou la mesure de la pression sanguine.

Certes, plutôt à l’aise, financièrement, depuis quelques années déjà, la fortune des Sackler commença véritablement à décoller avec le lancement de son « blockbuster » « OxyContin » en 1996, la potion magique du « chronic pain management ».

Flairant la bonne affaire, l’industrie pharmaceutique se mit à promouvoir agressivement leurs médicaments anti douleur. Une vidéo de publicité de « Purdue Pharma » datant de l’année 2000, véhicule ce message d’un médecin : « Nous, médecins pensions, à tort, que des opioïdes ne pouvaient pas être prescrits à long terme sans risque de dépendance. Au contraire, ils doivent être prescrits davantage dorénavant ».

Aidé par des publications sérieuses, tels que le « New England Journal of Medicine » qui citait, en 1980, une étude, prétendant que « le développement d’une addiction, suite à la prise d’un opioïde, serait extrêmement rare pour des patients sans antécédents familiales de dépendance », la vente d’opioïdes explosait littéralement, au point que « suffisamment de pilules seraient actuellement produites pour satisfaire le traitement de chaque américain pendant trois semaines, 24heurs sur 24 », selon le CDC (Center for Disease Control and Prevention).

Un autre dégât collatéral majeur est sur le point de se dessiner à l’horizon. N’ayant plus les moyens de s’offrir leurs « painkillers », la santé américaine étant largement privatisée, les nouveaux toxicomanes chômeurs se détournent des médecins pour se tourner vers le marché noir. Les barons de la drogue ont vite flairé l’affaire en étoffant leur gamme de produits. Au menu il y a l’héroïne coupée au Fentanyl.

La demande d’« OxyContin » sur le marché américain est en baisse depuis quelques années, dû à des problèmes régulatoires. En effet, en 2016, le CDC avait émis un avertissement concernant l’efficacité d’opioïdes dans le traitement de la douleur.

Qu’à cela ne tienne. Prenant comme exemple l’industrie du tabac, « Purdue Pharma » lorgne désormais sur d’autres marchés. Le marché canadien, par exemple, où, en 2016, la société avait « arrosé » les médecins canadiens trois fois plus que leurs pendants américains (Toronto Star), ou en Europe, d’où son distributeur « Mundipharma » s’apprête à conquérir le monde, ou en Amérique Latine, en Colombie par exemple, où selon une étude « indépendante » 47% de la population souffrirait de douleurs chroniques. Décidément.

19:15 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

29/04/2018

Après l’Afghanistan, l’Iraq, la Libye, la Syrie, à qui le tour ?

Un président français en manque de reconnaissance, mais avide de faire partie des grands de ce monde, une premier ministre britannique aux abois, poussée dans ses retranchements par une opposition de plus en plus sûre d’elle sont tous les deux disposés à suivre un président américain, acculé lui aussi sur tous les fronts, dans une opération punitive à l’encontre d’un président syrien, certes peu fréquentable, mais politiquement plutôt à l’aise.

Elle paraissait terrorisée, cette jeune koweïtienne du nom de Nayirah, témoignant devant une commission du congrès américain le 14 octobre 1990.

De retour d’un voyage dans son pays natal, le Koweït, avec sa mère, visitant sa sœur qui venait d’accoucher d’un bébé prématuré dans un hôpital de Kuwait City, en larmes, Nayirah raconte. Elle aurait vu, de ces propres yeux, lors d’une de ses visites chez sa sœur, des soldats irakiens « entrer dans l’hôpital avec leurs armes et tirer les nouveau-nés de leurs couveuses pour les laisser mourir sur le sol froid. » Ils auraient également « vidé les supermarchés de nourriture, les pharmacies de médicaments, les usines de matériel médical. Ils auraient cambriolé les maisons et torturé ses voisins et amis. » Elle continue son récit déchirant sous les yeux ébahis des sénateurs. « J’ai vu un de mes amis après avoir été torturé par les irakiens. Il a 22 ans, mais on aurait dit un vieillard. Les irakiens lui auraient plongé la tête dans un bassin jusqu’à ce qu’il soit presque noyé. » (Le « waterboarding » est une pratique courante de la CIA ndlr) « Ils lui ont arraché les ongles et lui ont fait subir des chocs électriques sur les parties sensibles de son corps. » (également une pratique de l’agence ndlr)

Dans le but de protéger la jeune femme de possibles représailles, les autorités américaines avaient préféré ne pas divulguer son identité. Avant cette intervention citoyenne, l’opinion publique américaine en faveur d’une invasion du Koweït était d’environ 50%. Pas assez. Dire que ce témoignage ait fait pencher la balance en faveur de l’opération « Desert Storm », est un euphémisme.

Seulement, deux ans plus tard, en 1992, le film documentaire « To sell a war », mis en scène par Martin Gregory et diffusé par la chaîne de télévision canadienne CBC, jette une autre lumière sur ce témoignage bouleversant. Le documentaire décrit les efforts, entrepris par l’association « Citizens for a free Kuwait », financée par le gouvernement koweitien et soutenu par le gouvernement américain dans le but de gagner l’opinion publique américaine en faveur d’une intervention militaire.

L’organisation s’était offert les services de la prestigieuse agence de communication newyorkaise « Hill & Knowlton Strategies » qui, entre autre, avait « coaché » la jeune Nayirah pour son intervention devant le congrès américain. Il s’était avéré par la suite qu’elle n’était pas une simple citoyenne koweïtienne, mais la fille de l’ambassadeur koweïtien à Washington, Saud Nair Al Sabah. Et son histoire des couveuses ? De la pure fiction ! Lee Strasberg n’aurait pas fait mieux.

La raison qui avait poussé Saddam Hussein, à occuper le territoire de son voisin, fut la même qui est à l’origine de toutes les guerres, sans exception, l’argent et le pouvoir qui va avec. En effet, presque 20 ans de guerre avec son ennemi juré, l’Iran, avaient laissé les finances iraquiennes à sec, malgré de confortables réserves de pétrole. Fidèle à la pensée de l’actuel président américain qui disait à propos de l’Iraq, avant son accession au pouvoir, devant un parterre de membres de la CIA : « Nous avions tort de quitter l’Iraq sans nous avoir servir du pactole (les réserves pétrolières) au préalable. », Saddam Hussein s’était servi, à sa manière.

L’opération « Desert Storm » avait coûté la vie à 135'000 civils irakiens. Les 13 ans de sanctions économiques, imposées par les Nations Unies, entre août 1990 et mai 2003, avaient causé un autre million de morts, imputable au manque d’approvisionnent médical et alimentaire.

Au mois de janvier 2003, un sondage CBS révélait que 63% des américains préféraient une solution diplomatique au nouveau conflit iraquien plutôt qu’une intervention militaire et 62% des interrogés craignaient une augmentation des actes terroristes à l’égard de cibles américaines en cas de représailles militaires.

Grâce à l’inestimable collaboration de la presse américaine toutefois, notamment du prestigieux « New York Times » et les chaînes de télévision privées qui avaient fait de la deuxième guerre du Golfe un spectacle télévisé, ainsi que l’intervention inoubliable du secrétaire d’Etat Colin Powell devant l’assemblée générale de l’ONU, agitant sa fameuse éprouvette, rien ne s’opposait plus à la mise en œuvre de l’opération « Liberté iraquienne », terme emprunté du vocabulaire orwellien du « newspeak », la guerre c’est la paix..

Entre temps il y eu la Libye, bien sûr, et son dictateur aussi peu fréquentable que son pendant iraquien, et dont la manière peu orthodoxe de traiter son peuple fut davantage connu du grand public depuis que la volonté de le déloger se manifesta dans les chancelleries des grandes puissances. L’opinion publique, préparée par la diffusion des atrocités usuelles, se rangea rapidement derrière la pensée unique.

On pourrait mentionner le dictateur égyptien Hosni Mubarak, remplacé, après un intermezzo islamiste, par un autre dictateur, Fatah al-Sissi, non moins sanguinaire, mais apprécié par les chancelleries des puissances qui comptent, ou croient compter, comme la France, et salué comme facteur de stabilité dans une région instable. Pour l’instant du moins.

On pourrait mentionner les conflits de l’ex « République Fédérative Socialiste de Yougoslavie » entre 1991 et 2001 et la fine connaissance de l’OTAN des enjeux, ethniques, religieux et politiques de l’ancienne dictature communiste. Mais cela mènerait trop loin.

Pour revenir en Syrie et les attaques présumées à l’arme chimique par le dictateur Bachar el-Assad contre la population civile, elle sont devenus un argument de choc que le Pentagone sort de temps à autre de son placard si cela lui sert, comme actuellement alors que les Etats-Unis perdent gentiment la main dans la région en faveur de la Russie.

Le 21 août 2013 plusieurs roquettes, chargées de gaz sarin, un gaz neurotoxique incolore, inodore et volatil, s’abattent sur la Ghoutta, un quartier de Damas, contrôlé par le Front al Nosra, une ancienne branche du groupe terroriste Al Quaeda, opposé au régime syrien, tuant un millier de civils.

Dans un rapport, publié par le MIT « Massachusetts Institute of Technology », celui-ci conclut qu’« il est peu probable que ces roquettes, contenant du gaz sarin, aient été tirées depuis les positions de l’armée syrienne », contredisant ainsi la version officielle du gouvernement américain et son Secrétaire d’Etat de l’époque, John Kerry.

Le 4 avril 2017 rebelote. Une nouvelle attaque au gaz sarin par des avions de chasse du régime syrien aurait eu lieu dans une zone, contrôlée par les rebelles du « Front al-Nosra » dans la ville de Khan Shaykhun. A peine 24 heures après l’attaque, Federica Mogherini, cheffe de la diplomatie européenne condamne « un acte hideux dont le régime de Bachar el-Assad porte l’entière responsabilité » et l’armée américaine tire 59 missiles contre une base militaire syrienne en guise de représailles, intervention que les médias américains « in corpore » saluent chaudement. Ainsi, pour l’occasion, le commentateur vedette Brian Williams ose travestir les paroles d’une chanson de Leonard Cohen sur MSNBC « I’m guided by the beauty of our weapons ».

Il se trouve que le président Trump, selon les dires de son propre entourage, avait pris le soin d’avertir le gouvernement russe au préalable, ce qui aurait permis au régime syrien de retirer à temps son personnel de la base militaire attaquée (ABC News / Keith Olberman) et, pour ajouter à la confusion, l’armée américaine lâchait, simultanément, « la mère des bombes » sur le quartier général d’Al Quaeda en Afghanistan, l’ancienne direction du « Front al-Nosra ».

A nouveau, comme en 2013, le « Massachusetts Institute of Technology » arrive à ses propres conclusions qui ne diffèrent guère de celles de la première attaque sur Damas. En effet, Theodore Postol, professeur en science, technologie et sécurité internationale à l’institut critique sévèrement le rapport des services de renseignements américains, le taxant de fallacieux et mensonger. Il réfute catégoriquement la thèse d’une attaque aérienne.

En outre, sur des vidéos amateurs, utilisés comme matériel de preuve par le Pentagone, du personnel médical manipule des corps sans aucune protection, or le gaz sarin est hautement toxique. (Jimmy Dore)

Quoi qu'il en soit, le général James Mattis, secrétaire à la défense américaine déclare au magazine « Newsweek » le 8 février 2018 : « Il n’y a aucune preuve que le régime de Bachar el-Assad ait perpétré des attaques à l’arme chimique contre sa population, ni en 2013, ni en 2017. » S’il y a quelqu’un qui devrait le savoir, c’est bien lui.

Mais l’attaque chimique du 6 avril 2018 dans la ville de Douma est l’œuvre du régime de Bachar el-Assad, promis juré. En tout cas les médias continuent à croire aux bombardements humanitaires. Seulement dans ces cas précis, ce sont plutôt des considérations géopolitiques et financières qui sont en jeu, une fois de plus.

Il se trouve que la Syrie occupe une place stratégique pour l’export de gaz et de pétrole en provenance du Moyen Orient vers l’Europe. En 2009, le président Bachar el-Assad dévoile sa « stratégie des quatre mers » (Mer Noire, Mer Caspienne, Golfe Persique et la Méditerranée) lors d’un forum en Turquie, faisant de la Syrie un centre de transit du pétrole et du gaz en provenance du Moyen Orient. Il vend sa trouvaille à tous les pays qui pourraient être intéressées, l’Arabie Saoudite, la Turquie, l’Iran, l’Iraq et le Qatar (reportage A2 du 18.02.2016)

La même année, le Qatar propose un gazoduc, traversant l’Arabie Saoudite, la Jordanie, en passant par la Turquie, aboutissant en Syrie, pour alimenter les 500 mio de consommateurs de l’Union Européenne. En même temps surgit un autre projet, la « Iran Islamic Gaz Pipeline » partant de l’Iran, traversant l’Iraq, mais contournant la Turquie, et aboutissant tout droit dans le port syrien de Latakia.

En juillet 2011, la Syrie choisit ce dernier projet avec l’Iran, ce qui pour la Turquie voisine et le régime de Recep Tayyip Erdogan représente un immense manque à gagner. L’Arabie Saoudite et le Qatar n’apprécient pas non plus cette option, car le nouveau gazoduc concurrencerait leurs propres ressources en faveur de celle de l’Iran.

Egalement en 2011 débute en Syrie ce qu’on appelle communément le « Printemps Arabe », des manifestations pacifiques contre les régimes autoritaires, dans ce cas celui de Bachar el-Assad, manifestations qui dégénèrent rapidement en guerre civile. Une opposition armées se forme contre le régime, opposition qui au cours de la même année 2011 voit son soutient financier et militaire, notamment de la part du Qatar et l’Arabie Saoudite, augmenter de façon significative.

Simultanément, en guise de compensation pour la concurrence de « la version islamique » un contrat gazier est également signé entre la Syrie et la Russie. Une compagnie pétrolière russe obtient le droit d’explorer les fonds marin au large de la côte syrienne où d’immenses réserves de gaz naturel sont soupçonnées, en Méditerrannée orientale, entre la Chypre, l’Egypte, Israël et le Liban. Compensation pour la concurrence, parce que la Russie vend 70% de sa production gazière à l’Union Européenne.

En 2015 on découvre également du pétrole sur le plateau du Golan, zone occupée par l’état hébreu depuis 1967. S’il s’avère qu’il y a du pétrole, la situation risque de devenir encore plus explosive qu’elle ne l’est déjà, car les frontières d’Israël dans cette région sont vigoureusement contestés de tous parts.

Etant donné que le capitalisme version néolibérale n’a pas jugé utile, en quarante ans de « carte blanche », d’investir dans le développement des ressources énergétiques renouvelables, les champs pétrolifères continueront à servir de champs de bataille des conflits futurs.

10:58 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (17) | | | |