22/05/2017

Pensez printemps !

Après une série de guerres nucléaires, le monde est divisé en trois grands blocs, Océania, Eurasia et Estasia. Chaque bloc représente un état totalitaire, gouverné par une idéologie. En Océania c’est l’Angsoc ou socialisme anglais, en Eurasia c’est le Néo-bolchevisme et en Estasia c’est le Culte de la mort ou l'oblitération du moi.

A part leur appellation, rien ne différencie ces trois idéologies, au contraire, elles ont toutes un objectif en commun, l’emprise totale sur leurs citoyens. A côté de ces trois entités subsiste une quatrième région, une sorte de « no man’s land » que les trois empires se disputent continuellement, ce qui justifie leur état de « guerre permanent ». C’est la guerre « nécessaire » et « incessante ».

Winston Smith fait partie de la caste intermédiaire ou « outer party » d’Eurasia, une sorte de classe sociale supérieure, en dessous du « inner party » la classe des 2% les plus privilégiés, mais en dessus de la classe des « proles » qui représentent environ 95% de la population. Il est membre de l’administration du Néo-bolchevisme et occupe un poste au ministère de la vérité, ou « minivér » en novlangue, où il est chargé de la réorganisation des archives dans le but de faire correspondre le passé à la version officielle de la doctrine du Néo-bolchevisme.

Quand, d’un jour à l’autre, éclata la guerre entre Eurasia et Estasia, or que les deux pays vivaient en parfaite harmonie jusqu’alors, il fallait effacer toutes les traces des archives d’une quelconque alliance entre les belligérants, le travail de Winston Smith. Celui-ci refusa et courut, par son attitude, un grave danger.

La configuration particulière de son logement permettait à Winston de se soustraire aux regards indiscrets des caméras de surveillance, les « télécrans », installées par le « miniver » à l’intérieur de chaque foyer, pour écrire la vérité. A part le programme du « miniver », ces caméras diffusaient chaque jour, pendant deux minutes, le visage d’Emmanuel Goldstein, l’ennemi public numéro un, que tout citoyen eut le devoir de haïr, car il viserait à déstabiliser la doctrine du Néo-bolchevisme avec sa mystérieuse fratrie.

Winston Smith finit par se faire arrêter par la « police de la pensée » qui l’amena au ministère de l’amour ou « miniluv », le ministère le plus puissant, qui contrôle la pensée. Il dut se soumettre à un lavage de cerveau et au réapprentissage du newspeak.

Le newspeak, destiné à remplacer le oldspeak, est une langue qui vise à simplifier la vie des citoyens. En diminuant le nombre de mots on évite un trop grand nombre de possibles concepts déconcertants, ce qui rend peu probable le développement de novelles idées, faute de vocabulaire, car, comme disait déjà un ancien verset de la bible, œuvre précurseur des lumières, « beati pauperes spiritu » ou « heureux les pauvres en esprit, le royaume des cieux est à eux ».

Le vocabulaire du newspeak est divisé en trois catégories. La catégorie A est destinée aux « proles ». Elle ne contient que des termes, nécessaires pour la vie quotidienne, dormir, boire, travailler. L’univocité des termes utilisés empêche tout développement d’une pensée contraire. La catégorie B est réservée à la classe supérieure et contient des mots composés à usage politique et une multitude de néologismes. La catégorie C est entièrement composée de termes techniques et scientifiques.

La novlangue vise à conserver les dichotomies, les bons et les mauvais. Si tu n’es pas mon ami, tu es mon ennemi. Pour effacer les nuances entre le bon et le mauvais on remplace le mot « mauvais » par « non bon » et la négation donnerait « inbon », ou « good », « ungood » « plusgood », « doubleplusgood ».

Si une chose ne peut pas être dite, elle ne peut pas être pensée. Des exemples de mots réducteurs seraient des mots comme « compliqué », remplaçant incertain, délicat, difficile, complexe, grave, impossible, décourageant etc. ou « potentiel », remplaçant espoir, attente, capacité, aptitude, don, prometteur, encourageant, favorable etc. ou encore « marteler », remplaçant communiquer, affirmer, insister, prétendre, clamer, répéter.

La double pensée ou « doublethink » en novlangue est un concept qui vise à faire contenir aux expressions une idée et leur contraire. La double signification évite à celui qui l’exprime la contestation.

Un autre aspect de la double pensée est l’association « suggérée » d’une pensée à une autre, tel que « crimesex », fornication, adultère ou homosexualité vs « biensex », rapport sexuel dans le but d’enfanter, ou « crimepensée » le concept de liberté, égalité et droit, « doubleplusinbon », détestable ou « ancipensée », le concept englobant les termes d’objectivité et de rationalité.

Des années avaient passées depuis la doctrine du Néo-bolchevisme, peut-être trente ou quarante ans, jusqu’à l’arrivée de la nouvelle présidente du « inner party » d’Eurasia du Nord. Elle décida aussitôt de remplacer e Néo-bolchevisme par le « Nélib », ce qui demanda un gigantesque travail de réorganisation des archives. En plus, il fallait adapter tous les livres scolaires.

De nombreux présidents lui ont succédé depuis, en Eurasia du centre, en Eurasia du sud-ouest et du sud et tous ont adhéré à la doctrine Nélib, malgré les différentes appellations de leurs propres organisations qui représentaient, au fond, toute une autre vision du monde, contredisant celle du Nélib. Mais, finalement toutes ces années de travail de persuasion avaient fini par porter leurs fruits.

Encore tout récemment les eurasiens du sud ouest ont élu un président, adepte du Nélib, qui maîtrise la novlangue avec brio. Voici l'extrait d’un discours qu'il a tenu devant un parterre de journalistes au ministère de l'amour, retransmis par tous les télécrans:

« La vie est complexe, mais, en même temps, le monde a changé, il n’est plus le même, mais l’Eurasia est un rêve de paix, c’est un rêve vibrant qu’on doit cesser d’accuser de tous les maux, c’est un monde dans lequel l’agriculture et ses femmes et ses hommes nous nourrissent. C’est parce que nous croyons dans cette fraternité et nous mettrons de l’humain partout. C’est parce que nous voulons faire converger nos efforts pour préserver et protéger nos biens communs, car on ne construit rien de solide si on ne pense pas au passé, si on n’a pas en mémoire ce qui est advenu et aussi longtemps que la diplomatie peut empêcher la guerre, elle est préférable. »

10:26 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

17/05/2017

Groko à la française

« Groko », ce n’est pas une nouvelle application smartphone, ni le nom d’un chanteur hip hop. C’est le nom du régime parlementaire sous lequel est gouverné l’Allemagne depuis 2005, avec à sa tête la chancelière Angela Merkel, l’éternelle.

Faute de majorité, les partis de toutes les couleurs doivent se résigner, depuis 12 ans, à gouverner sous l’égide de la très conservatrice CDU et sa sœur bavaroise, la très catholique CSU, dans une « grande coalition » ou « grosse Koalition » ou « Groko ».

Le parti socialiste, partenaire junior dans cette histoire, ne trouve rien à redire de la politique antisociale et atlantiste de son partenaire de coalition, bien dans la lignée de son ancien chancelier Gerhard Schröder. Et que dire du parti des « Verts » allemand, jadis une meute de hippies, impatients de casser « le système ». Bien embourgeoisé depuis, il va jusqu’à renier quelques uns de ses principes les plus fondamentaux, à commencer par la politique en matière d’exportation de matériel de guerre.

La seule voie discordante dans cette « mer de consentement » est le parti progressiste, « Die Linke », une réincarnation de l’ancien parti communiste de l’ex RDA, avec, à sa tête, la belle Sahra Wagenknecht, épouse du malheureux ex-ministre Oscar Lafontaine, Sahra la rouge, une sorte de Rosa Luxembourg des temps modernes.

Après l’abandon de la présidence par le très populaire Gregor Gysi, qui reste néanmoins député et qui réapparaîtra, avec un peu de chance, sur la scène politique, le parti continue à avoir du mal à se débarrasser du stigma du communisme, ce qui rend impossible, et peut-être même pas souhaitable, une quelconque alliance avec un autre parti, notamment avec le SPD.

Pour élargir son électorat Sahra Wagenknecht pourrait s’inspirer de « La France insoumise » et transformer son parti en mouvement citoyen, abandonnant par la même occasion son étiquette communiste. Le progressisme est très tendance actuellement, même en Allemagne, mais les citoyens en ont marre des partis politiques.

A l’instar du parti socialiste français, le SPD, de son côté a perdu toute crédibilité auprès des électeurs, ce qui démontrent ses dernières trois défaites électorales dans la Sarre, le Schleswig Holstein, et, plus récemment, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie à la faveur du parti d’Angela Merkel, l’éternelle. L’initiale euphorie « schulzienne » a fait pschitt, ce qui présage une « implosion à la française » du SPD allemand. En tant qu’ancien président du parlement européen Martin Schulz est l’incarnation de la maison Europe, antidémocratique, obsédée par la rigueur budgétaire.

La France s’est déjà débarrassée de ses partis politiques, avec, d’un côté une sorte de recyclage des « débris des anciens » ou « Groko à la francaise » du nom de « La République en marche » et de l’autre, la vraie nouveauté, le mouvement citoyen « La France insoumise ». Décidément, la révolution fait parti du patrimoine génétique des français, d’un côté les girondins et de l’autre les jacobins.

Pour éviter la « Groko française » et la poursuite de la politique de dérégulation et de rigueur budgétaire « schäublienne », l’issue des élections législatives françaises sera décisive, pas seulement pour la France, mais pour l’Europe.

07:18 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |

10/05/2017

La frilosité du Parti Socialiste suisse

Voilà une bonne affaire que nous propose le conseiller fédéral socialiste Alain Berset, une réforme du système de retraite, qui se résume à une augmentation de rente, compensée par une baisse de rente. Cela laisse pantois.

En effet, un petit calcul suffit pour se rendre compte qui sera le dindon de la farce de l’opération. Côté prévoyance obligatoire par capitalisation, une baisse annoncée du taux de conversion de 0,8% sur un capital retraite de CHF 500'000.00, résultera, taux de placement zéro pourcent oblige, en une baisse de rente de CHF 335.00 par mois, « compensée », côté prévoyance obligatoire par répartition par une augmentation de la rente AVS de CHF 70.00 par mois.

Ceci pour le revenu brut. En ce qui concerne le pouvoir d’achat, déjà durement éprouvé par une stagnation des salaires depuis 15 ans, il sera péjoré par une hausse de la TVA de 0,6%, et comme si cela ne suffisait pas, le ministre propose une augmentation de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans. Une assemblée des délégués du parti socialiste vient d’approuver cette réforme avec un score stalinien de 90%. Décidément, l’esprit de combativité des camarades est sans limite.

Les partis bourgeois annoncent d’ores et déjà de la torpiller cette réforme, non pas parce qu’ils la trouvent injuste, mais parce qu’ils objectent l’augmentation de la rente AVS de 70.00 par mois, le prix d’un bon repas. Elle se comporte ainsi comme la droite réactionnaire américaine qui s’oppose à la réforme de l’assurance maladie de l’actuel président parce qu’elle estime qu’elle ne va pas assez loin.

C’est à nouveau la classe moyenne dont le pouvoir d’achat sera amputé encore un peu plus, qui supportera le gros du coût de cette réforme. Les 70 CHF destinés surtout à alléger le portemonnaie de la classe défavorisée, partiront en « pschitt » dans la consommation, et la classe aisée, qui détient le capital, sera à nouveau épargnée. Elle continuera à réinvestir les gains de productivité dans les marchés financiers dont les indices sont à nouveau à des pics historiques.

Dans une étude, publiée par l’Organisation de Coopération et de Développement Economique OCDE à Paris, sous le titre « Partage de la valeur ajoutée entre travail et capital « , celle-ci conclue que « ces trois dernières décennies, la part du revenu national, constituée des salaires, la part du travail, a diminué dans la quasi-totalité des pays de l’OCDE. Le recul de la part du travail est allé de pair avec une augmentation des inégalités de revenu marchand, de nature à mettre en péril la cohésion sociale et à ralentir le rythme de la reprise en cours. »

En effet, les continuelles restrictions budgétaires de l’état, irresponsables et contre-productives, l’absence d’investissements de la part des entreprises et l’absence de consommation, faute de pouvoir d’achat, pénaliseront largement les futures cotisations à l’AVS. En sapant le pouvoir d’achat des futurs rentiers, toujours plus nombreux grâce au rallongement de la durée de vie mais également à cause de l’absence d’une politique familiale digne de ce nom on se tire une balle dans le pied, car, en copiant l’Allemagne, on détruit l’économie domestique, or on pourrait profiter des fruits d’années des surplus extérieurs accumulés, sur le dos de nos partenaires économiques, il faut bien le dire.

Bien que la très conservatrice « Neue Zürcher Zeitung » veut nous faire croire que « la situation économique de la Suisse et bien meilleure que le ressenti dans la population ». Peut-être, mais cela dépend pour qui. Pour les actionnaires sans doute, car la bourse bat des records. Selon la NZZ, les exportateurs ont déjà oublié le choc du franc de 2015. Pourquoi avoir tant pleurniché alors ? La demande extérieure est forte et l’export est en expansion à nouveau. Certes, le choc du franc a couté à l’économie suisse 10 mia CHF et 10’000 places de travail. Mais c’est déjà oublié, car on nous annonce un taux de chômage historiquement bas. Sans doute les 10'000 malheureux on retrouvé du travail.

Il est grand temps que les politiciens de tous bords intègrent dans leur logiciel programmatique le rééquilibrage de la distribution des revenus entre travail et capital, la condition sine qua non pour le maintien d’un système capitaliste fragile, pour lequel, pour l’heure, aucune solution de rechange ne se pointe à l’horizon.

En augmentant l’âge de la retraite des femmes, le parti socialiste suisse va dans la mauvaise direction, car la réduction du temps de travail ira de pair avec la redistribution des richesses. Le phénomène se poursuivra, grâce au progrès technologique, qui commence à toucher le secteur des services, et avec lui les postes de plus en plus qualifiés, comme on peut le constater actuellement avec le dégraissage du secteur bancaire et de l’assurance.

09:30 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |