17/06/2018

A quoi sert le Parti Socialiste Suisse ?

Depuis les élections législatives de 2015, juste à temps, avant que le vent tourne, la Suisse a fini par rejoindre le concert du néolibéralisme ambiant, pour mieux assister à sa désintégration peut-être. Comme chez nos voisins français, la droite réactionnaire piaffe d’impatience pour brader l’argenterie et le Parti Socialiste Suisse, grande perdante de 2015, fait bonne mine à mauvais jeu, question de prestige. Il lui reste encore deux ministres à l’exécutif, otages d’une sorte de GROKO allemande (grosse Koalition) à la sauce suisse.

Ainsi, par la force des choses, pour faire passer des lois qui permettent à peu près de sauver la face, ses députés se convertissent en « dealmakers », pactisant avec la droite libérale, si nécessaire. Pourtant le PS suisse n’a jamais pris le virage de la « troisième voie » de Tony Blair et Gerhard Schröder, ce n’est donc pas le moment de s’y mettre. Quand les bourgeois trouvent un accord « formidable » il y a anguille sous roche. La Social-démocratie européenne l’a appris à ses dépens.

Drame en deux actes, librement inspiré de Milton Friedman, Acte I. Il se trouve que la Suisse est dans le collimateur de l’Union européenne et l’OCDE qui l’accusent d’être une profiteuse, pratiquant une politique fiscale racoleuse, à l’instar du Luxembourg, des Pays-Bas et l’Irlande et qui, en catimini, accumule des excédents commerciaux indécents, à l’instar de sa grande sœur, l’Allemagne,

Prise de court, une fois de plus, comme pour le secret bancaire, elle s’empresse donc, à la hâte, de mettre sur pied une législation fiscale des entreprises plus équitable, notamment à l’égard des entreprises suisses, jusqu’ici fortement pénalisées. La nouvelle législation du nom de « RIE III », la « Loi sur la réforme de l’imposition des entreprises », aurait donc dû voir baisser l’imposition des entreprises suisses et augmenter celle des 24'000 multinationales établies sur son sol, les fameuses créatrices d’emplois dont on entend si souvent parler. Comment faire pour ne pas trop les effrayer tout en camouflant les inévitables (?) pertes fiscales aux contribuables ?

Il faut adoucir la pilule et trouver un compromis bien de chez nous. Seulement, le faut-il vraiment ? La précédente révision de la loi sur la fiscalité des entreprises, « RIE II », la petite sœur, acceptée à une courte majorité de 20’000 voix par le peuple le 24 février 2008, grâce aux paroles rassurantes du ministre des finances de l’époque, conseiller en stratégie d’entreprises à ses heures perdues, Hans-Rudolf Merz, cause, depuis son entrée en vigueur, des pertes fiscales cumulées de 15 mia CHF selon des estimation de l’Union syndicale suisse, avec, à la clé un manque à gagner de 2 mia CHF pour le système de retraite par répartition AVS, car certains entrepreneurs préféraient se faire payer leur salaire sous forme de dividendes, exemptes d’impôt jusqu’en 2015, pour éviter les cotisations sociales. Après tout, pourquoi se seraient-ils privés de cette faveur que la loi leur accordait ?

L’urgente « RIE III », proposée par l’actuel ministre des finances du parti agraire UDC, Ueli Maurer, dont les estimations de pertes fiscales sont de l’ordre de 1,3 mia CHF supplémentaires par année (PS), a eu moins de chance. Saisie d’un référendum par le Parti socialiste elle a échoué devant le peuple à 60% le 12 février 2017. Fallait quand-même pas pousser trop le bouchon. Un à zéro pour la gauche.

Acte II. En septembre 2017 le ministre des affaires sociales Alain Berset, un socialiste cette fois, propose à son tour une réforme « light » du nom de « Prévoyance 2020 », celle du système de retraite par répartition AVS, mis à mal par le déséquilibre démographique dont la Suisse souffre. « Réforme light » parce que largement diluée sous la pressions de la droite majoritaire (augmentation de l’âge de la retraite des femmes à 65 (pour la petite histoire, actuellement deux tiers des séniors prennent une retraite anticipée), hausse de la TVA, baisse du taux de conversion du système complémentaire de retraite par capitalisation, déterminant le niveau de la rente, etc.). Le référendum ne s’est pas fait attendre (bien que techniquement pas nécessaire à cause de l’augmentation prévue de la TVA dans le paquet, soumise au vote populaire obligatoire). La concurrence, si on peut dire, les mouvements syndicaux, ont fait couler la « chose » devant le peuple « illico presto » le 24 septembre 2017. Egalité.

Si vous avez vu « RIE III », ne ratez pas « PF 17 », le « Projet fiscal 17 », actuellement en consultation, la même chose en bleu. Seulement là, ce sont les sénateurs socialistes qui s’agitent pour marquer le point. Ainsi sort de la commission économique du Conseil aux Etats une proposition chaudement applaudie par à peu près tous les partis, de concert avec les milieux économiques. La solution : transformer deux fiascos en succès. Accrochez vos ceintures !

Etant donné que les deux projets de loi ont échoué devant le peuple on va les proposer à la vente en « package ». Pour « contrebalancer » les pertes fiscales d’un côté on renfloue le système de retraite en augmentant la cotisation salariale de 0,3, dont les employés paieront 0,15% et les employeurs 0,15%. Ainsi, les cotisations sociales serviront de subvention aux entreprises qui recevront en outre une compensation sous la forme d’une taxation plus clémente des dividendes qui seront dorénavant imposée à 50% de leur valeur au lieu de 70%. Pourquoi pas à 100% d’ailleurs ?

On augmentera également la contribution de la Confédération à l’AVS de 385 mio CHF par année, ardoise qui sera réglée par le contribuable. Tout ceci devrait rapporter 2,1 mia CHF par année à l’AVS, couvrant environ 40% de ses besoins. Les autres éléments de la malheureuse « RIE III » qui ont tant fait rire les électeurs seront plus ou moins repris par « PF 17 », pour l’instant.

Y a-t-il une vie après la gauche ?

Scrutant l’horizon politique européen on pourrait en douter. Le PS français n’est plus que l’ombre de lui-même, occupant encore 30 sièges à l’Assemblée National sous le nom de « Groupe Nouvelle Gauche » face aux 310 sièges du mouvement « REM » du président et les 101 sièges des « LR », la droite classique. Le SPD allemand a perdu, grâce à sa participation à la GROKO, plus de 10 millions d’électeurs depuis 1998 et se retrouve avec 17% d’intentions de vote, tendance à la baisse. En Espagne, le PSOE a perdu la moitié de ses sièges aux Cortes en 10 ans. Comme en Allemagne les sociaux-démocrates néerlandais s’étaient laissé embobinés en tant que partenaire minoritaire dans une GROKO dominée par les libéraux conservateurs. Ils sont actuellement en voie d’extinction. Et en Italie ce sont les « 5 étoiles » et la « Ligue du nord » qui mènent la danse

Aux Etats-Unis où se préparent actuellement les « mid-term elections » du 6 novembre prochain, les candidats progressistes qui se présentent actuellement au nom du « Parti Démocrate » se font systématiquement torpiller par l’establishment du parti. Bernie Sanders et son mouvement « Our revolution » nagent à contre-courant. Ce parti, infesté par l’argent des « Super-pacs », n’est pas prêt pour une introspection, bien au contraire.

Le 31 mai dernier, Dr. Sahra Wagenknecht, co-présidente du groupe parlementaire « die Linke » au Bundestag, a accordé une interview au média online « Mediapart ». Confrontée avec l’amer constat que sur les 10 mio d’électeurs que le SPD a perdu en 10 ans son parti n’a finalement récupéré que 2, une bonne partie de ces gens est allé vers l’AFD, le parti fasciste, bien implanté au Bundestag maintenant depuis les dernières élections législatives, elle a décidé de lancer, avec son mari Oscar Lafontaine, malheureux ministre des finances sous Gerhard Schröder, un mouvement populaire de gauche, plutôt qu’un parti politique traditionnel avec ses structures rigides, à côté et en dehors de son propre parti, ouvert à tous, indépendamment de la couleur politique. Pour cela elle s’est largement inspirée du modèle de la « France insoumise ».

L’objectif serait de « faire pression sur les partis établis pour les obliger, le SPD en premier lieu, à faire une politique plus sociale ». Bonne chance !

11:59 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (2) | | | |

08/06/2018

La multiplication des pains selon Matthieu

Le peuple suisse sera appelé aux urnes une nouvelle fois le 10 juin prochain. Deux objets sont au menu, un référendum contre une nouvelle loi sur les jeux d’argent, pour amuser la galerie, et, une initiative du nom de « Monnaie pleine », qui elle, en revanche, devrait intéresser nos voisins au plus haut point. D’une part, parce que la Suisse compte parmi les places financières les plus importantes de la planète, également patrie de quelques unes des plus grandes sociétés multinationales, et d’autre part par le rôle que joue le franc suisse sur la scène internationale, notamment en tant que valeur refuge en périodes tempétueuses, qui seront au rendez-vous à nouveau sous peu.

Il s’agit de la renationalisation de la création monétaire.

Que tout le monde se rassure, cette initiative sera refusée. Mais là n’est pas la question. D’abord, rien que le fait qu’elle ait abouti devant le peuple est déjà un exploit. Cela démontre que des matières, à première vue aussi indigestes que l’économie et la finance, se transmettent aisément aux néophyte, avec un peu de pédagogie, ce qui est d’autant plus important que c’est dans ces matières que se trouve la clé de la répartition des richesses. Cet acte pédagogique, dont les partis politiques font cruellement défaut, pour d’évidentes raisons, est à saluer. Ce n’est donc pas une surprise qu'ils recommandent tous le refus de l’initiative, à l’exception des « Verts » qui laissent à leurs membres la liberté de vote.

Il s’agira donc de scruter attentivement son taux d’acceptation, un indicateur qui donnera une idée, à quel degré le peuple est mûr pour un changement de modèle de société. Entre 40% et 45% serait un signe fort.

Il se trouve que les crises financières sont aussi indissociables du système capitaliste que l’œuf et la poule. Prenant le relais du féodalisme il y a 200 ans, le capitalisme promit liberté, égalité et fraternité. Ce qu’il a produit depuis, c’est une crise financière à peu près tous les 10 ans, et une inégalité entre les hommes, qui, actuellement, atteint un paroxysme, qu’il faut chercher dans les annales de l’histoire de l’humanité. Peut-être aux temps des pharaons dans l’Egypte antique.

La dernière crise financière date de 2008, crise que les pouvoirs publics se résignèrent à résoudre par l’activation de la planche à billets, une intervention qu’en temps normaux, entre les crises, le capitaliste craint comme le diable l’eau bénite, orthodoxie financière oblige, autorisant du même coup des nationalisations de banques (UBS, AIG, Freddie Mac et Fannie Mae, Northern Rock) une hérésie absolue, en temps normaux, et des recapitalisations de banques avec de l’argent public, pas autorisées par les disciples de l’école monétariste, en temps normaux.

Les remèdes, pour sortir de la crise qu’elle a elle-même provoquée, la finance se les octroie elle-même, à doses homéopathiques, à la barbe des politiques, qui, par ignorance ou intérêt, c’est selon, suivent l’avis des experts.

Au menu il y a « l’augmentation des fonds propres pour les banques, la limitation des investissements d’entités bancaires dans des fonds d’investissement, l’encadrement de certains produits dérivés financiers, protection renforcée pour le consommateur et l’actionnaire, protection renforcée pour les demandeurs de crédits », et ainsi de suite (Dodd-Frank Wall Street Reform and Consumer Protection Act, adopté sous le la présidence Obama en 2010.). Pour la petite histoire, les produits dérivés qui ont causé l’effondrement en 2008 sont à nouveau très en vogue à Wall Street.

Sur le site internet du Parti Socialiste Suisse, un de ses économistes, Dr. Samuel Bendahan, conseiller national et membre de la commission des finances, maître de recherche en sciences économiques et administrateur de la « Banque Cantonale Neuchâteloise », appelle l’initiative « Monnaie pleine » un « bon vieux piège à souris, un appât alléchant et un désastre si l’on cède à la tentation » et explique, avec des mots simples, que tout le monde peut comprendre, le fonctionnement de notre système monétaire, et, en effet celui de tous les pays industrialisés.

Ainsi va l’histoire du Dr. Bendahan, je cite : « Lorsque vous déposez de l’argent à la banque, sur votre compte, la banque ne se contente pas de le stocker dans un coffre-fort. Avec l’ensemble de ce que ses clients ont déposé, la banque peut faire travailler cet argent. Le regroupement de tous les dépôts constitue une somme considérable, qui peut être utilisée pour octroyer des prêts hypothécaires ou soutenir des projets. Bref l’argent que vous déposez est en partie prêté. L’initiative « Monnaie pleine » veut interdire cela (?) ». Suivent quelques banalités que l’intéressé peut consulter sur son blog.

Dr. Bendahan prend donc le lecteur, électeur, par la main, ou pour un idiot, c’est selon. En tant que néophyte j’ai dû faire un peu de lecture, mais je crois avoir compris. Monsieur Bendahan omet, sans doute par manque de place, la deuxième partie de l’histoire, la plus intéressante, la création monétaire « ex nihilo », du néant, à partir de rien, appelée également « système des réserves fractionnaires ».

Après avoir reçu les sous du client à Monsieur Bendahan, disant 100, la banque garde 10 dans ses coffres, au cas où le client aurait besoin de liquidité et prête, en créant 90 de plus dans ses livres, à un autre client, client qui veut construire une maison ou acheter une machine à remonter le temps. Il y a donc, comme par miracle 190 dans le système bancaire, au lieu de 100. Le client qui construit paie les ouvriers et l’entrepreneur charge ses clients pour voyager dans le temps. Tous déposent, à leur tour, les 90 (ou une grande partie) dans la banque. Celle-ci garde 9 et prête 81 à un autre client. Là il y a déjà 271 dans le système, auxquels il faudra ajouter les intérêts et les intérêts sur les intérêts, que la banque prélève, sur de l’argent qu’elle aura crée elle-même.

Le texte de l’initiative prévoit, entre autre, que « ce sera dorénavant la Confédération qui garantira l’approvisionnement de l’économie en argent et services financiers », que « la loi organisera le marché financier dans l’intérêt du pays », qu’« elle gèrera la masse monétaire et garantira le fonctionnement du trafic de paiements », qu’« elle mettra en circulation, sans dette, l’argent nouvellement émis ».

Les collectivités publiques se financeraient dorénavant directement auprès de la Banque Nationale, contournant ainsi le système bancaire privé, qui, au fond, ne fait rien d’autre que de s’entremettre pour encaisser quelques points de base, comme on dit dans les cercles initiés, au passage, sans risque.

Les arguments des opposants, la classe politique « in corpore », de concert avec les médias, sont un ramassis de justifications, prêtes à l’usage, quand le statut-quoi est contesté: « un modèle jamais testé », « la Suisse en tant que cobaye », (il paraît qu’il y a un complot de mouvements, actifs dans 25 pays, cherchant à utiliser la Suisse comme terrain d’essai), « un eldorado pour les spéculateurs » (jamais testé, incertain, donc en proie à la spéculation), « hausse des frais bancaires, plus de versement d’intérêts pour les clients », (Du fait que les banques devraient comptabiliser les comptes, utilisés pour le trafic de paiement, hors bilan, elles ne paieraient plus d’intérêt et chargeraient des frais élevés à leurs clients), et que, de toute façon, « les dépôts des clients sont déjà garantis à contre-valeur de CHF 100'000 chacun». Seulement, avec l’initiative ils seraient tous garantis à 100% (ndlr).

Faute de pouvoir recommander l’acceptation de cette initiative, le « Parti Socialiste Suisse » aurait tout de même pu faire preuve d’un peu de courage, sans prendre trop de risque, prendre comme exemple les « Verts » et laisser le libre choix à ses membres. Au lieu de cela il publie des contrevérités sur son site internet, préférant contribuer à faire couler une initiative, à l’instar de « pro-service public » en 2016, qui aurait pu contribuer à la répartition des richesses, pourtant si chère aux camarades.

L’amnésie du Dr. Bendahan et du « Parti Socialiste Suisse » en matière d’économie s’explique aisément par la nature même du système politique suisse, la collégialité de l’exécutif. En effet, corseté dans un collège de conseillers fédéraux bourgeois voire réactionnaires, les deux ministres socialistes n’ont qu’à bien se tenir.

A ce sujet, il est intéressant de noter, par ailleurs, que le dernier conseiller fédéral à avoir jeté l’éponge, il y a quelques mois seulement, fut pourtant un libéral, dégouté par la politique ultralibérale menée par ses pairs, c’est dire.

08:07 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (6) | | | |

09/05/2018

Painkillers

Les derniers travaux d’aménagement du « Victoria and Albert Museum » à Londres, un des plus importants musées d’art d’Europe, dont les coûts sont estimés à 56,4 mio £ selon le quotidien « The Telegraph », furent les plus conséquents des derniers cent ans.

L’inauguration au mois de juin de l’année passée, fut donc dignement célébrée, en présence de la duchesse de Cambridge, Kate Middleton, qui eut l’honneur de dévoiler la plaque commémorative à l’entrée de la « Cour Sackler », du nom des généreux bienfaiteurs, la famille Sackler. Eblouie par les 11'000 tuiles en céramique, toutes faites à la main, formant dorénavant la plus grande cour de porcelaine de la planète, la princesse laissa échapper un admiratif « Wow ».

Loin d’être à leur coup d’essai, les généreux philanthropes, la famille Sackler, sont connus dans le monde de l’art. Sans eux, il n’y aurait pas de « Serpentine Sackler Gallery » à Kensington Gardens, pas de « Sackler Library » à l’Université d’Oxford, pas d’aile « Sackler » au « Metropolitan Museum of Art » à New York, pas de « Sackler Center for Arts Education » au « Musée Guggenheim » à New York, ni d’aile « Sackler » au Louvre à Paris. La liste est interminable.

Ceci pour le côté glamour des Sackler. Le côté plus secret, l’origine de leur fortune, est soigneusement gardé à l’abri des curieux, depuis des générations, le fruit d’une stratégie de communication hors pair.

Estimée à 14 mia USD (Forbes), la fortune de la famille Sackler s’est construite grâce au développement et la commercialisation d’un médicament connu sous le nom d’ « OxyContin », un analgésique stupéfiant puissant, appartenant à la famille des opioïdes.

« OxyContin » et d’autres opioïdes, mais surtout « OxyContin », sont au centre d’une des plus grandes catastrophes sanitaires de l’histoire des Etats-Unis, pour avoir causés la mort par overdose de plus de 500'000 américains en 15 ans, dont 53'000 dans la seule année 2016, davantage que les morts causées par des accidents de voiture (36'000 en 2015) ou par des armes à feu (35'000), selon le CDC, le « Center for Disease Control and Prevention », une agence gouvernementale.

Une étude, menée par Alan Krueger, économiste à l’Université de Princeton, a révélé que l’abus d’opioïdes est responsable pour 20% de la réduction de l’effectif de la population active. La prescription d’opioïdes par les médecins a triplé en 15 ans et des milliers d’ouvriers sont devenus des « junkies » au chômage. L’association « American Public Health Association » basée à Washington, estime le coût social de cette crise sanitaire à 80 mia USD, se basant sur des chiffres de 2013, avant la phase la plus virulente de la crise.

What happened ?

Le journaliste américain Christopher Glazek retrace, dans un article, paru dans le magazine newyorkais « The Esquire », au mois d’octobre de l’année passée, le parcours professionnel des trois frères Sackler, médecins et chercheurs, originaires du quartier newyorkais de Brooklyn, et démontre la ligne mince entre le devoir de soigner du médecin et chercheur, et la cupidité caractérisée de trois businessmen, soudoyant le monde de l’art et l’élite politique en leur offrant de généreux cadeaux, en échange d’une discrétion absolue, discrétion qui perdure depuis plusieurs générations de Sackler.

Aucun membre de la famille n’a, à cette date, été appelé à assumer une quelconque responsabilité. Certes, En 2007, la société « Purdue Pharma » et trois de ses cadres furent condamnés par une cour américaine au paiement de 634 mio USD de dédommagements pour avoir induit en erreur des médecins et leurs patients quant au risque de dépendance de leur médicament « OxyContin », mais aucun membre de la famille Sackler fut parmi les accusés, bien que la société « Purdue Pharma » continue à être en mains de la famille et que bon nombre de ses membres continuent à occuper les plus hautes responsabilités managériales dans la société

Tout commence avec l’achat par les trois frères de la société « Purdue Frederick Company » en 1952, une société de distribution de produits pharmaceutiques, spécialisée dans des médicaments sans prescription, fondée en 1892 par les médecins John Purdue et George Frederick. Resté pendant longtemps un petit acteur de l’industrie pharmaceutique, le première percée vint en 1966 avec « Betadine », un puissant antiseptique, acheté en quantité industrielle par l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam, notamment pour la prévention de maladies infectieuses des soldats au combat. Comme quoi, la guerre n’est pas uniquement profitable au complexe militaro industriel.

Mais, comme le souligne Christopher Glazek dans son article, la vraie force des frères Sackler, notamment du patriarche, Arthur Sackler, n’était pas tant le développement de nouveaux médicaments, mais plutôt leur commercialisation. En effet, Arthur Sackler est le précurseur du marketing dans le domaine de la santé. Jusqu’en 1952, date à laquelle il réussit à convaincre « The Journal of the American Medical Association » d’inclure dans une de ses publications une publicité multicolore pour un médicament, la publicité dans le domaine de la santé était jusqu’ici pratiquement inexistante.

En 1966, Arthur Sackler fut chargé par le géant suisse de la pharma « Roche » de développer une stratégie de marketing pour la distribution de leur tranquillisant « Valium » pour le marché américain, dans le but de distinguer le nouveau produit phare de l’ancien, « Librium », également un tranquillisant mais, sur le marché depuis quelque temps déjà. Arthur Sackler concentra sa campagne de publicité sur un phénomène sociétal nouveau, le stress, responsable pour toute une série de troubles, du coup susceptibles d’être soignés avec d’autres médicaments, tels que des brûlures d’estomac, insomnie, des problèmes gastro-intestinaux etc.

La campagne fut un tel succès que « Valium » devint le premier médicament à avoir franchi la barre de 100 mio US sur le marché américain. Chaque pilule vendue contribua à la santé financière des Sackler. Pendant ce temps, le frère, Frederick, s’occupa de « Purdue Pharma » à Stanford, ceci pendant plusieurs décennies, tandis que l’autre frère, Mortimer, mit sur pied « Napp Pharmaceuticals » au Royaume Uni.

En 1972, un médecin, proche de Cicely Saunders, une pionnière anglaise des soins palliatifs, approcha « Napp Pharma » en Angleterre pour le développement d’une pilule de morphine à libération prolongée pour permettre aux patients, atteints de cancer en phase terminale, de pouvoir dormir une nuit entière.

A l’époque, les opioïdes avaient très mauvaise presse, dû aux images perturbantes des vétérans de guerre drogués, de retour du Vietnam. Mais pour des patients en fin de vie, le danger d’une possible addiction ne fut évidement pas la première des préoccupations.

En 1981 « Napp Pharma » lança donc, au Royaume Uni, une première pilule de morphine à libération prolongée et six ans plus tard « Purdue Pharma » lança la même pilule sur le marché américain sous le nom de « MS Contin ». « MS Contin » devint rapidement la référence en matière de gestion de la douleur de patients, atteints de cancer.

Dans les années 1990, de plus en plus de médecins et d’associations de médecins exigeaient une meilleure prise en charge de la douleur chronique, responsable, selon eux, de souffrances inutiles. Ainsi, la mesure de la douleur devait dorénavant faire partie de chaque check up médical, comme la prise de sang ou la mesure de la pression sanguine.

Certes, plutôt à l’aise, financièrement, depuis quelques années déjà, la fortune des Sackler commença véritablement à décoller avec le lancement de son « blockbuster » « OxyContin » en 1996, la potion magique du « chronic pain management ».

Flairant la bonne affaire, l’industrie pharmaceutique se mit à promouvoir agressivement leurs médicaments anti douleur. Une vidéo de publicité de « Purdue Pharma » datant de l’année 2000, véhicule ce message d’un médecin : « Nous, médecins pensions, à tort, que des opioïdes ne pouvaient pas être prescrits à long terme sans risque de dépendance. Au contraire, ils doivent être prescrits davantage dorénavant ».

Aidé par des publications sérieuses, tels que le « New England Journal of Medicine » qui citait, en 1980, une étude, prétendant que « le développement d’une addiction, suite à la prise d’un opioïde, serait extrêmement rare pour des patients sans antécédents familiales de dépendance », la vente d’opioïdes explosait littéralement, au point que « suffisamment de pilules seraient actuellement produites pour satisfaire le traitement de chaque américain pendant trois semaines, 24heurs sur 24 », selon le CDC (Center for Disease Control and Prevention).

Un autre dégât collatéral majeur est sur le point de se dessiner à l’horizon. N’ayant plus les moyens de s’offrir leurs « painkillers », la santé américaine étant largement privatisée, les nouveaux toxicomanes chômeurs se détournent des médecins pour se tourner vers le marché noir. Les barons de la drogue ont vite flairé l’affaire en étoffant leur gamme de produits. Au menu il y a l’héroïne coupée au Fentanyl.

La demande d’« OxyContin » sur le marché américain est en baisse depuis quelques années, dû à des problèmes régulatoires. En effet, en 2016, le CDC avait émis un avertissement concernant l’efficacité d’opioïdes dans le traitement de la douleur.

Qu’à cela ne tienne. Prenant comme exemple l’industrie du tabac, « Purdue Pharma » lorgne désormais sur d’autres marchés. Le marché canadien, par exemple, où, en 2016, la société avait « arrosé » les médecins canadiens trois fois plus que leurs pendants américains (Toronto Star), ou en Europe, d’où son distributeur « Mundipharma » s’apprête à conquérir le monde, ou en Amérique Latine, en Colombie par exemple, où selon une étude « indépendante » 47% de la population souffrirait de douleurs chroniques. Décidément.

19:15 Écrit par Bruno Hubacher | Lien permanent | Commentaires (0) | | | |